‹ L'ancien régime (volume 2)Chapitre 51 sur 192 · Nccker, Œuvres complètes, XV · texte numérisé non relu

Nccker, Œuvres complètes, XV

ISk L'ANCIEN RÉGIME.

« exprimer par le mode de ses révérences, mode varié « qui s'étend par des nuances imperceptibles, depuis l'ac- « compagnement d'une seule épaule qui est presque « une impertinence, jusqu'à cette révérence noble et res- « pectueuse que si peu de femmes, même à la cour, « savent bien faire, ce plié lent, les yeux baissés, la taille « droite, et une manière de se relever en regardant « alors modestement la personne et en jetant avec grâce a tout le corps en arrière : tout cela plus fin, plus délicat « que la parole, mais très-expressif comme moyen de « respect ». — Ce n'est là qu'une action et très-ordinaire ; il y en a cent autres et d'importance : imaginez, s'il est possible, le degré d'élégance et de perfection auquel le savoir-vivre les avait portées. J'en prends une au hasard, un duel entre deux princes du sang, le comte d'Artois et le duc de Bourbon ; celui-ci étant l'offensé, l'autre, son supérieur, était tenu de lui offrir une rencontre *. « Dès « que M. le comte d'Artois l'a vu, il a sauté à terre, et, « allant droit à lui, il lui a dit d'un air souriant : « Mon- « sieur, le public prétend que nous nous cherchons ». « M. le duc de Bourbon a répondu en ôtant son chapeau : « Monsieur, je suis ici pour recevoir vos ordres ». — « Pour exécuter les vôtres, a reparti M. le comte d'Ar- « fois, il faut que vous me permettiez d'aller jusqu'à ma « voiture ». — Il revient avec une épée, le combat commence ; au bout d'un temps, on les sépare, les témoins jugent que l'honneur est satisfait. « Ce n'est pas à moi « d'avoir un avis, a repris M. le comte d'Artois ; c'est à « M. le duc de Bourbon de dire ce qu'il veut; je suis ici « pour recevoir ses ordres '^. — « Monsieur, a répliqué « M. le duc de Bourbon en adressant la parole à M. le « comte d'Artois et en baissant la pointe de son épée, je « suis pénétré de reconnaissance de vos bontés, et je

t. Récit de M. de Bezenval^ témoin du duel.

« n'oublierai jamais l'honneur que vous m'avez fait ». — Se peut-il un plus juste et plus fin sentiment des rangs, des positions, des circonstances, et peut-on entourer un duel de plus de grâces? — Il n'y a pas de situation épineuse qui ne soit sauvée par la politesse. Avec de l'usage et le tour convenable, même en face du roi, on concilie la résistance et le respect. Lorsque Louis XV, ayant exilé le Parlement, fit dire tout haut par Mme du Barry que son parti était pris et qu'il ne changerait jamais : « Ah ! ma- « dame, répondit le duc de Nivernais, quand le roi a dit « cela, il vous regardait ». — « Mon cher Fontenelle, lui « disait une de ses amies en lui mettant la main sur le « cœur, c'est aussi de la cervelle que vous avez là ». Fontenelle souriait et ne disait pas non : voilà comment, même à un académicien, on faisait avaler ses vérités, une goutte d'acide dans un bonbon, le tout si bien fondu que la saveur piquante ne faisait que relever la saveur sucrée. Tous les soirs, dans chaque salon, on servait des bonbons de cette espèce, deux ou trois avec la goutte d'acide, tous les autres non moins exquis, mais n'ayant que de la douceur et du parfum. — Tel est l'art du monde, art ingénieux et charmant qui pénètre dans tous les détails de la parole et de l'action pour les transformer en grâces, qui impose à l'homme, non la servilité et le mensonge, mais le respect et le souci des autres, et qui en échange extrait pour lui de là société humaine tout le plaisir qu'elle peut donner.

On peut bien comprendre en gros ze genre de plaisir ; mais comment le rendre visible ? Pris en eux-mêmes, les passe-temps du monde ne se laissent pas décrire ; ils sont trop légers ; leur charme leur vient de leurs accompagnements. Le récit qu'on en ferait serait un résidu

insipide; est-ce que le libretto d'un opéra donne l'idée de cet opéra? — Si vous voulez retrouver ce monde évanoui, cherchez-le dans les œuvres qui en ont conservé les dehors ou l'accent, d'abord dans les tableaux et dans les estampes, chez Watteau, Fragonard et les Saint-Aubin, puis dans les romans et dans les comédies, chez Voltaire et Marivaux, même chez Collé et chez Grébillon fils * ; alors seulement on revoit les figures, on entend les voix. Quelles physionomies fines, engageantes et gaies, toutes brillantes de plaisir et d'envie de plaire ! Que d'aisance dans le port et dans la démarche ! Quelle grâce piquante dans la toilette et le sourire, dans la vivacité du babil, dans le manège de la voix flûtée, dans la coquetterie des sous-entendus I Comme on s'attarde involontairement à regarder et à écouter ! Le joli est partout, dans les petites têtes spirituelles, dans les mains fluettes, dans l'ajustement chifl'onné, dans les minois et dans les mines. Leur moindre geste, un air de tête boudeur ou mutin, un bras mignon qui sort de son nid de dentelles, une taille ployante qui se penche à demi sur le métier à broder, le froufrou preste d'un éventail qui s'ouvre, tout ici est un régal pour les yeux et pour l'esprit. En effet ici tout est friandise, caresse délicate pour des sens délicats, jusque dans le décor extérieur de la vie, jusque dans les lignes sinueuses, dans la parure galante, dans la commodité raffinée des architectures et des ameublements. Remplissez votre imagination de ces alentours et de ces figures,

1. Voir notamment : Saint-Aubin, Le bal paré, Le Concert. Moreau, Les élégantes, La vie d'un seigneur à la mode, les vignettes de la Nouvelle llé.loïse. Beaudouin La toilette, Le coucher de la mariée. Lawreince, Qu'en dit l'abbé? — Watteau, le premier en date et en talent, traiispose ces mœurs, et les peint d'autant mieux qu'il les rend plus poétiques. — Relire entre autres : Marionne, par Marivaux ; La vérité dans le vin, par Collé; Le coin du feu, La nuit et le moment, par Grébillon fils, et , dans la Correspondance intdile de Mme Du Deffant, deux lettres cliarmantes, l'une de l'abbé Barthélémy, l'autre du chevalier de Boufflers. (I, 258, 341.)

et VOUS trouverez alors à leurs amusements l'intérêt qu'ils y prenaient eux-mêmes. En pareil lieu et en pareille compagnie, il suffit d'être ensemble pour être bien. Leur oisiveté ne leur pèse pas, ils jouent avec la vie. — A Chanteloup, où le duc de Choiseul en disgrâce voit affluer tout le beau monde, on ne fait rien, et il n'y a pas dans la journée une heure vide * « La duchesse n'a que deux « heures de temps à elle, et ces deux heures sont pour « sa toilette et ses lettres ; le calcul en est simple : elle « se lève à onze heures ; à midi, déjeuner suivi d'une con- « versation qui dure jusqu'à trois ou quatre heures ; le « dîner à six, ensuite le jeu et la lecture des mémoires de « Mme de Maintenon ». Ordinairement, « on reste en « compagnie jusqu'à deux heures du matin ». La liberté desprit est parfaite ; nul tracas, nul souci ; le whist et le trictrac l'après-midi, le pharaon le soir. « On fait aujour- « d'hui ce qu'on a fait hier, et ce qu'on fera demain ; on « s'occupe du dîner-souper comme de l'aiîaire la plus « importante de la vie, et l'on ne se plaint de rien au « monde que de son estomac. Le temps nous emporte si « vite que je crois toujours être arrivé depuis hier au « soir. » Parfois on arrange une petite chasse et les dames veulent bien y assister ; « car elles sont toutes fort « lestes et en état de faire tous les jours à pied cinq ou six a fois le tour du salon ». Mais elles aiment mieux l'appartement que le grand air ; en ce temps-là le vrai soleil, c'est la clarté des bougies, et le plus beau ciel est un plafond peint; y en a-t-il un moins sujet aux intempéries, plus commode pour causer, badiner? — On cause donc et l'on badine, en paroles avec les amis présents, par lettres avec les amis absents. On sermonne la vieille Mme du Deffant, qui est trop vive et qu'on nomme « la

Ij Correspondance inédite de Mme du Deffant, publiée par M. de SainU Aulaire, I, 235, 258, 296, 302, 363.

petite fille » ; la jeune duchesse, tendre et sensée, est « sa grand 'maman ». Quant au « grand-papa », M. de Choiseul, « comme un petit rhume le tient au lit, il se fait « lire des contes de fées toute la journée : c'est une lec- « ture à laquelle nous nous sommes tous mis; nous la « trouvons aussi vraisemblable que l'histoire moderne. « Ne pensez pas qu'il soit sans occupations, il s'est fait « dresser dans le salon un métier à tapisserie, auquel il « travaillait, je ne puis dire avec la plus grande adresse, « du moins avec la plus grande assiduité.... Maintenant, « c'est un cerf-volant qui fait notre bonheur ; le grand- « papa ne connaissait pas ce spectacle, il en est ravi ». — En lui-même, un passe-temps n'est rien; selon l'occasion ou le goût du moment, on le prend, on le laisse, et bientôt l'abbé écrit : « Je ne vous parle plus de nos chas- « ses parce que nous ne chassons plus, ni de nos lectures « parce qu'on ne lit plus, ni de nos promenades parce a que nous ne sortons point. Que faisons-nous donc? « Les uns jouent au billard, d'autres aux dominos, d'au- « très au trou-madame. Nous défilons, effilons, parfilons. « Le temps nous pousse et nous le lui rendons bien. »

Même spectacle dans les autres compagnies.. Toute occupation étant un jeu, il suffît d'un caprice, d'un souffle de la mode pour en mettre une en honneur. A présent, c'est le parfilage, et, à Paris, dans les châteaux, toutes les mains blanches défont les galons, les épaulettes, les vieilles étoffes, pour en retirer les fils d'or et d'argent. Elles trouvent à cela un semblant d'économie, une apparence d'occupation, en tout cas une contenance. A peine un cercle de femmes est-il formé, qu'on pose sur la table un gros sac à parfiler en taffetas vert; c'est celui de la maîtresse du logis ; toutes les dames aussitôt demandent leurs sacs « et voilà les laquais en l'air* ». C'est une

I. Mme de Genlis, Dictionnaire des éliqueltes, II. 38. — George Sand,

fureur; on parfile tous les jours et plusieurs heures par jour; telle y gagne cent louis par an. Les hommes sont tenus de fournir les matériaux de l'ouvrage. : à cet effet, le duc de Lauzun donne à Mme de V... une harpe de grandeur naturelle recouverte de fils d'or; un énorme mouton d'or apporté en cadeau par le comte de Lowen- Ihal a coûté deux ou trois mille francs et rapportera, effiloché, 500 ou 600 livres. Mais on n'y regarde pas de si près ; il faut bien un emploi aux doigts oisifs, un débouché manuel à l'activité nerveuse; la pétulance rieuse éclate au milieu du prétendu travail. Un jour, au moment de sortir pour la promenade avec un gentilhomme, Mme de R. remarque que les franges d'or de son habit seraient excellentes à parfiler, et, d'un élan soudain, elle coupe une des franges. A l'instant dix femmes entourent Ihomme aux franges, lui arrachent son habit et mettent toutes ses franges et ses galons dans leurs sacs ; on dirait d'une volée de mésanges hardies qui, bruissant, caquetant, s'abattent à la fois sur un geai pour lui dérober son plumage, et désormais, quand un homme entre dans un cercle de femmes, il court risque d'être plumé vif. — Tout ce joli monde a les mêmes passe-temps, et les hommes aussi bien que les femmes. Il n'est guère d'homme qui n'ait quelque talent de salon, quelque petit moyen d'occuper son esprit ou ses mains, de remplir les heures vides : presque tous riment et sont acteurs de société; beaucoup sont musiciens, peintres de nature morte ; tout à l'heure M. de Choiseul faisait de la tapisserie ; d'autres brodent ou font des nœuds. M, de Francueil est bon violon et fabrique ses violons lui-même, outre cela « hor- « loger, architecte, tourneur, peintre, serrui ier, décorateur, « cuisinier, poète, compositeur de musique et brodant à

Histoire de ma vie, I, 228. — Mme de Genlis, AdèU et Théodore, I, 312 11, 350. — De Concourt, p. 111

« merveille* ». Dans cette oisiveté générale, il faut bien « savoir s'occuper d'une manière agréable pour les au- « très autant que pour soi-même ». Mme de Pompadour est musicienne, actrice, peintre et graveur; Mme Adélaïde apprend l'horlogerie et joue de tous les instruments, depuis le cor jusqu'à la guimbarde, pas très-bien, à la vérité, à peu près comme la reine, dont la jolie voix n'est qu'à demi juste. Mais on n'y met pas de prétentions ; il s'agit de s'amuser, rien de plus ; l'entrain, l'aménité couvrent tout. Lisez plutôt ce haut fait de Mme de Lauzun à Chanteloup : « Savez-vous, écrit l'abbé, que personne ne « possède à un plus haut degré une qualité que vous ne a lui connaissez pas, celle de faire les œufs brouillés? « C'était un talent enfoui, elle ne se souvient pas du temps « où elle l'a reçu ; je crois que c'est en naissant. Le hasard « l'a fait connaître, aussitôt on l'a mis à l'épreuve. Hier « matin, époque à jamais mémorable dans l'histoire des « œufs, on apporte tous les instruments nécessaires à « cette grande opération, un réchaud, du bouillon, du « sel, du poivre, des œufs ; et voilà Aime de Lauzun qui « d'abord tremble et rougit, et 'qui ensuite, avec un cou- « rage intrépide, casse les œufs, les écrase dans la casce serole, les tourne à droite, à gauche, dessus, dessous, a avec une précision et un succès dont il n'y a pas d'exem- « pie; on n'a jamais rien mangé de si excellent ». Que de rires aimables et légers autour de cette seule petite scène! Et, plus tard, que de madrigaux et d'allusions! La gaîté ressemble alors à un rayon dansant de lumière : elle voltige au-dessus de toute chose et pose sa grâce sur le moindre objet.

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