‹ L'ancien régime (volume 2)Chapitre 54 sur 192 · Comptes rendus de la sociélé du Berry · texte numérisé non relu

Comptes rendus de la sociélé du Berry

ij:3 mœurs et les caractères. 193

pée contre un rival. En 1787 •, quand tout le Parleent est relégué à Troyes, l'évéque, M. de Barrai, revient exprès de son château de Saint-Lye pour le recevoir et préside tous les soirs ^ un dîner de quarante couverts. « C'étaient, dans toute la ville, des fêtes et a des repas sans fin ; les présidents tenaient table ou- « verte » ; la consommation des traiteurs en fut triplée, et l'on brûla tant de bois dans les cuisines que la ville fut sur le point d'en manquer. En temps ordinaire, la bombance et la joie ne sont guère moindres. Un parlementaire, comme un seigneur, doit se faire honneur de sa fortune ; voyez dans les lettres du président des Brosses la société de Dijon ; elle fait penser à l'abbaye de Thélème; puis mettez en regard la même ville aujourd'hui*. En 1744, à propos de la guérison du roi, M. de Montigny, frère du président de Bourbonne, invite à souper tous les ouvriers, marchands et artisans qu'il emploie, au nombre de quatre-vingts, avec une seconde table pour les musiciens et comédiens, et une troisième table pour ses commis, secrétaires, médecins, cliirurgiens, procureurs et notaires ; le cortège s'assemble autour d'un char de triomphe couvert de bergères, de bergers et de divinités champêtres en costume d'opéra; des fontaines laissent couler le vin « comme s'il était de l'eau », et, après le souper, on jette toutes les confitures par les fenêtres. — Autour de celui-ci, chaque parlementaire « a son petit « Versailles, un grand hôtel entre cour et jardin ». La ville, silencieuse aujourd'hui, retentit toute la journée

1. Histoire de Troyes pendant la Révolution, par Albert Babeau, I, 46.

2. Foisset. Le président de Brosses, 6b, 69,70, 346. — Lettres du président de Brosses (Ed. Coulomb), passim. — Piron étant inquiété pour son Ode à Priape, le président Bouhier « homme de haute et fine érudition et la moins gourmé des doctes » fit venir le jeune homme et lui dit « Vous êtes « un imprudent; si l'on vous presse trop fort pour savoir l'auteur du délit, « vous direz que c'est moi. » Sainte-Beuve, Nouveaxix lundis, VII, 414.)

du bruit des beaux équipages. La prodigalité des tables» est étonnante « non pas seulement aux jours de gala, «c mais dans les soupers de chaque semaine, j'ai presque e dit de chaque jour ». — Au milieu de tous ces donneurs de fêtes, le plus illustre de tous, le président de Brosses, si grave sur les fleurs de lys, si intrépide dans ses remontrances, si laborieux*, si érudit, est un boute-entrain merveilleux, un vrai Gaulois, d'une verve étincelante, intarissable en plaisanteries salées : devant ses amis, il ôte sa perruque, sa robe et même quelque chose de plus. Nul ne songe à s'en scandaliser : personne n'imagine qu'un habit doive être un éteignoir, et cela est vrai de tous les habits, en premier lieu de la robe. « Quand je suis entré dans le monde, en 1785, écrit un parlementaire'', je me suis vu présenter en quelque sorte « parallèlement chez les femmes et chez les maîtresses « des amis de ma famille, passant la soirée du lundi chez « l'une, celle du mardi chez l'autre. Et je n'avais pas « dix-huit ans! Et j'étais d'une famille magistrale I » A Basville, chez M. de Lamoignon, pendant les vacances de la Pentecôte et de l'automne, il y a chaque jour trente personnes à table; on chasse trois et quatre fois par semaine, et les plus illustres magistrats, M. de Lamoignon, M. Pasquier,M. de Rosambo, M. et Mme d'Aguesseau jouent le Barbier de Séville sur le théâtre du château.

Quant à la soutane, elle a les mêmes libertés que la robe. A Saverne, àClairvaux, au Mans et ailleurs, lespréats la portent aussi gaillardement qu'un habit de cour. Pour la leur coller au corps, il a fallu la tourmente révolutionnaire, puis la surveillance hostile d'un parti orga-

1. Foisset. Ibid 185. Six audiences par semaine, et souvent deux par jour, outre ses travaux d'antiquaire, d'Iiistorien, de linguiste, de géographe, d'éditeur et d'académicien.

2. Souvenirs manuscrits par M. X... (ne pouvant nommer l'auteur, jo h désignerai désormais ainsi).

nisé et la menace d'un danger continu. Jusqu'en 1789, le ciel est trop beau, l'air est trop tiède, pour qu'on se résigne à se boutonner jusqu'au cou. « Liberté, facilité, « M. l'abbé, disait le cardinal de Rohan à son secrétaire; « sans cela nous ferions de ceci un désert'. » G'est'de quoi le bon cardinal s'était bien gardé; tout au contraire il avait fait de Saverne un monde enchanté d'après Watteau, presque « un embarquement pour Cylhère. » Six cents paysans et les gardes rangés en ti'.e forment le matin une chaîne longue d'une lieue et battent la campagne environnante; cependant les chasseurs, hommes et femmes, sont postés, ci De crainte que les dames n'eus- « sent peur seules, on leur laissait toujours l'homme « qu'elles haïssaient le moins, pour les rassurer, » et, comme il était défendu de quitter son poste avant le signal, « il devenait impossible d'être surpris. » — Vers une heure après midi, « la compagnie se rassemblait sous une a belle tente, au bord d'un ruisseau ou dans quelque « endroit délicieux ; on servait un dîner exquis, et, « comme il fallait que tout le monde fût heureux, cha- « que paysan recevait une livre de viande, deux de pain, « une demi-bouteille de vin, et ne demandait qu'à recom- « mencer, ainsi que les dames. » Certainement, aux gens scrupuleux l'obligeant prélat eût répondu avec Voltaire <' qu'il n'est jamais de mal en bonne compagnie. » De fait, il le disait, et en propres termes. Un jour, une dame accompagnée d'un jeune officier étant venue en visite, comme il les retenait à coucher, son valet de chambre « vient l'avertir tout bas qu'il n'a plus de place. — « Est- « ce que l'appartement des bains est plein? — Non, Mon- « seigneur. — N'y a-t-il pas deux lits ? — Oui, Monsei- « gneur, mais ils sont dans la même chambre, et cet «officier.... — Eh bienl ne sont-il pas venus ensem-

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