‹ L'ancien régime (volume 2)Chapitre 55 sur 192 · De Valfons, SouvenirSy · texte numérisé non relu

De Valfons, SouvenirSy

a ble? Les gens bornés comme vous voient toujours on « mal. Vous verrez qu'ils s'accommoderont très-bien ; il n'y « a pas la plus petite réflexion à faire. » Effectivement il paraît que personne n'en fit, ni l'officier ni la dame. — A Granselve*, dans le Gard, les Bernardins sont encore plus hospitaliers ; on y vient de quinze ou vingt lieues, pour la fête de saint Bernard qui dure deux semaines ; pendant tout le temps, on danse, on chasse, on joue la comédie, « les tables sont servies à toute heure. » Le quartier des dames est pourvu de tout ce qu'il faut pour la toilette ; rien ne leur manque, et l'on dit même qu'aucune d'elle n'a besoin d'amener son officier. — Je citerais vingt prélats non moins galants, le second cardinal de Rohan, héros du colher, M. de Jarente, évêque d'Orléans, qui tient la feuille des bénéfices, le jeune M. de Grimaldi, évêque du Mans, M. de Breteuil, évêque do Montauban, M. de Ci ce, archevêque de Bordeaux, le cardinal de Montmorency, grand-aumônier, M. de Talleyrand, évêque d'Autun, M. de Conzié, évêque d'Arras,^ au premier rang l'abbé de Saint-Germain-des-Prés, comte de Clermont, prince du sang, qui, ayant trois cent soixante-dix mille livres de rente, trouve moyen de se ruiner deux fois, joue la comédie chez lui à la ville et à la campagne, écrit à Collé en style de parade, et, dans sa maison abbatiale de Berny, installe une danseuse, Mlle Leduc, pour faire les honneurs de sa table. — Nulle hypocrisie : chez M. Trudaine, quatre évoques assistent à une pièce de Collé, intitulée les Accidents ou les Abbés, et dont le fond, dit

1. Montgaillard (témoin oculaire), Histoire de France, II, 246.

2. M. de Conzié est surpris à quatre heures du malin par son rival, ofûcier aux gardes : « Point de bruit, lui dit-il, on va m'apporter un habit pareil au vôtre, je me ferai faire une queue et nous serons de niveau. » Un valet de chambre lui apporte son équipage de guerre et de bonne fortune. Il descend dans le jardin de l'hôtel, se bat avec l'officier et le désarme. (Correspondance, par Métra. XIV, 20 mai 1783.) — Le comte de Clermont, par Jules Cousin, passim. —Journal de Collé, III, 232 (juillet 1769).

Collé lui-même, est si libre qu'il n'a pas osé la faire imprimer avec les autres. Un peu plus tard, Beaumarchais, lisant chez la maréchale de Richelieu son Mariage de Figaro, non expurgé, bien plus vert et bien plus cru qu'aujourd'hui, a pour auditeurs des évêques et des archevêques, et ceux-ci, dit-il, « après s'en être infiniment amusés, & m'ont fait l'honneur de m'assurer qu'ils publieraient « qu'il n'y avait pas un seul mot dont les bonnes mœurs « pussent être blessées » ' : c'est ainsi que la pièce passa, contre la raison d'état, contrôla volonté du roi, par la complicité de tous, même des plus intéressés à la supprimer. « Il y a quelque chose de plus fou que ma pièce, disait « l'auteur lui-même, c'est son succès. » L'attrait était trop fort; des gens de plaisir ne pouvaient renoncer à la comédie la plus gaie du siècle; ils vinrent applaudir leur propre satire; bien mieux, ils la jouèrent eux-mêmes. — Quand un goût est régnant, il aboutit, comme une grande passion, à des extrémités qui sont des folies; à tout prix, il lui faut la jouissance offerte. Devant la satisfaction du moment, il est comme un enfant devant un fruit, et rien ne l'arrête, ni le danger puisqu'il l'oublie, ni les convenances puisqu'il les fait.

Se divertir, c'est se détourner de soi, s'en déprendre, en sortir; et, pour en bien sortir, il faut se transporter dans autrui, se mettre à la place d'un autre, prendre son masque, jouer son rôle. Voilà pourquoi le plus vif des divertissements est la comédie où l'on est acteur. C'est celui des enfants qui, tout le long du jour, auteurs, acteurs, spectateurs, improvisent et représentent de petites scè-

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