De Loménie. Beaumarchais et son temps, II
198 L'ANCIEN RÉGIYE.
nés. C'est celui des peuples que leur régime politique exclut des soucis virils et qui jouent avec la vie à la façon des enfants. A Venise, au dix-huitième siècle, le carnaval dure six mois ; en France, sous une autre forme, il dure toute l'année. Moins familier et moins pittoresque, plus raffiné et plus élégant, il a quitté la place publique où le soleil lui manque, pour s'enfermer dans les salons où les lustres lui conviennent mieux. De la grande mascarade populaire, il ne garde qu'un lambeau, le bal de l'Opéra, magnifique d'ailleurs et fréquenté par les princes, par les princesses, par la reine. Mais ce lambeau, si brillant qu'il soit, ne lui suffit point, et, dans tous les châtaux, dans tous les hôtels, à Paris, en province, il installe les travestissements de société et la comédie à domicile. — Pour accueillir un grand personnage, pour célébrer la fête du maître ou de la maîtresse de la maison, ses hôtes ou ses invités lui jouent une opérette improvisée, quelque pastorale ingénieuse et louangeuse, tantôt habillés en dieux, en Vertus, en abstractions mythologiques, en Turcs, en Lapons, en Polonais d'opéra, et pareils aux figures qui ornent alors le frontispice des livres, tantôt en costumes de paysans, de magisters, de marchands forains, de laitières, de rosières, et semblables aux villageois bien appris dont le goût du temps peuple alors le théâtre. Ils chantent, ils dansent, et viennent tour à tour débiter de petits vers de circonstance qui sont des compliments bien tournés*. — A Chantilly, « la jeune et « charmante duchesse de Bourbon, parée en voluptueuse a Naïade, conduit le comte du Nord, dans une gondole « dorée, à travers le grand canal, jusqu'à l'Ile d'amour » ; de son côté le prince de Conti sert de pilote à la grande
1. DcLuynes, XVI, 161 (septembre 1757). Fête villageoise donnée au roi Stanislas par Mme de Monconseil, à Bagatelle. — Bachaumont, III, Î47 (7 septembre 1767). Fête donnée par le prince de Gondé.
duchesse; les autres seigneurs et les dames, « chacun sous des vêtements allégoriques, » font l'équipage ', et, sur ces belles eaux, dans ce nouveau jardin d'Alcine, le riant et galant cortège semble une féerie du Tasse. — Au Vaudreuil, les dames, averties qu'on veut les enlever pour le sérail, s'habillent en vestales, et le grand prêtre, avec de jolis couplets, les reçoit dans son temple au milieu du parc ; cependant plus de trois cents Turcs arrivent, forcent l'enceinte au son de la musique, et emportent les dames sur des palanquins le long des jardins illuminés. — Au Petit Trianon, le parc représente une foire, les dames de la cour y sont les marchandes, « la « reine tient un café comme limonadière », ça et là sont des parades et des théâtres ; la fête coûte, dit-on quatre cent mille livres, et l'on va recommencer à Ghoisy sur plus grands frais.
A côté de ces déguisements qui s'arrêtent au costume et ne prennent qu'une heure, il est une distraction plus forte, la comédie de société qui transforme l'homme tout entier, et qui, pendant six semaines, pendant trois mois, l'occupe tout entier aux répétitions. Vers 1770*, « c'est « une fureur incroyable; il n'est pas de procureur dans sa « bastide qui ne veuille avoir des tréteaux et une troupe. » Un Bernardin qui vit en Bresse au milieu des bois, écrit à Collé qu'il va jouer avec ses confrères Za Par/fe de chassa de Henri IV j et faire construire un petit théâtre « à l'insu a des cagots et des petits esprits. » Des réformateurs, des moralistes font entrer l'art théâtral dans l'éducation des enfants ; Mme de Genlis compose des comédies à leur usage et juge que cet exercice est excellent pour donner une
1. Correspondance, par Mélra, XIII, 97 (15 juin 1782) et V, 232(24 et 25 juin 1777J. —Mme de Genlis, Mémoires, chap. xiv.
2. Bacliaumont, 17 novembre 1770, — Journal de Collé, III, 136 {^0 avril 1767).— De Monllosier, Mémoires, I, 43. «Chez M. le Commandant (à Glermont) on voulut bien m'enrôler pour les comédies de société. •
bonne prononciation, l'assurance convenable et les grâces du maintien. En effet le théâtre alors prépare l'homme au monde, comme le monde prépare l'homme au thédtre ; dans l'un et dans l'autre, on est en spectacle, on compose son attitude et son ton de voix, on joue un rôle; la scène et le salon sont de plain pied. — Vers la fin du siècle, tout le monde devient acteur; c'est que tout le monde l'était déjà*. « On n'entend parler que de petits « théâtres montés dans la campagne autour de Paris. » Depuis longtemps, les plus grands donnaient l'exemple. Sous le roi Louis XY, les ducs d'Orléans, de Nivernais, d'Ayen, de Coigny, les marquis de Courtenvaux et d'Entraigues, le comte de Maillebois, la duchesse de Brancas, la comtesse d'Estrades forment avec Mme de Pompadour la troupe « des petits cabinets » ; le duc de la Vallière en est le directeur : quand la pièce renferme un ballet, le marquis de Courtenvaux, le duc de Beuvron, les comtes de Melfort et de Langeron sont les danseurs en titre*. « Ceux qui sont dans l'usage de ces spectacles, écrit le « sage et pieux duc de Luynes, conviennent qu'il serait « difficile, que des comédiens de profession jouassent « mieux et avec plus d'intelligence. » — A la fin l'entraînement gagne encore plus haut et jusqu'à la famille royale. A Trianon, d'abord devant quarante personnes, puis devant un public fort étendu, la reine joue Colette dans le Devin de Village, Gotte dans la Gageure imprévue, Rosine dans le Barbier de Séville, Pierrette dans /e Chasseur et la Laitière^', et les autres comédiens sont les principaux de la cour, le comte d'Artois, les comtes d'Adhémar