Diderot : Les Eleuthéromanes
« El ses mains, ourdissant les entrailles du prélre, « En feraient un cordon pour le dernier des rois. •
Brissot : « Le besoin étant notre seul titre de propriété, il en résulte que,
• lorsqu'il est satisfait, l'homme n'est plus propriclairc... Deux besoins es-
■ senliels résultent de la constitution de l'animal, la nutrition et l'évacua-
• tion.... Les hommes peuvent-ils se nourrir de leurs semblables? (Oui,) car
• les êtres ont droit de se nourrir de toute matière propre à satisfaire leurs « besoins.... Homme de la nature, suis ton vœu, écoute ton besoin, c'est ton
■ seul maître, ton seul guide. Sens-tu s'allumer dans tes veines un feu se-
• cret à l'aspect d'un objet charmant? Il est à toi, tes caresses sont inno-
• cenles, tes baisers sont purs. L'amour est le seul titre de la jouissance,
• comme la faim l'est de la propriété. » (Essai publié en 1780, reproduit en
}letour à la nature, c'est-à-dire abolition de la société : tel est le cri de guerre de tout le bataillon encyclopédique. Voici que d'un autre côté le même cri s'élève ; c'est le bataillon de Rousseau et des socialistes qui, à son tour, vient donner l'assaut au régime établi. La sape que celui-ci pratique au pied des murailles semble plus bornée, mais n'en est que plus efficace, et la machine de destruction qu'il emploie est aussi une idée neuve de la nature humaine. Cette idée, Rousseau l'a tirée tout entière du spectacle de son propre cœur * : homme étrange, original et supérieur, mais qui, dès l'enfance, portait en soi un germe de folie et qui à la fin devint fou tout à fait ; esprit admirable et mal équilibré, en qui les sensations, les émotions et les images étaient trop fortes ; à la fois aveugle et perspicace, véritable poète et poète malade, qui, au lieu des choses, voyait ses rêves, vivait dans un roman et mourut sous le cauchemar qu'il s'était forgé ; incapable de se maîtriser et de se conduire, prenant ses résolutions pour des actes, ses velléités pour des résolutions et le rôle qu'il se donnait pour le caractère qu'il croyait avoir ; en tout disproportionné au train courant du monde, s'aheurtant, se blessant, se salissant à toutes les bornes du chemin; ayant commis des extravagances, des vilenies et des crimes, et néanmoins gardant jusqu'au bout la sensibilité délicate et profonde, l'humanité, l'at-
1782 dans la Bibliothèque du législateur, cité par Roux et Bûchez, Histoire parlementaire, XIII, 431.
1. Ce sont les propres paroles de Rousseau {Rousseau juge de Jean- Jacques, troisième dialogue p. 193). « D'où le peintre et l'apologiste de !« « nature, aujourd'hui si défigurée et si calomniée a-t-il pu tirer son modèle, « si ce n'est de son propre cœur î »
tendrissement, le don des larmes, la faculté d'aimer, la passion de la justice, le sentiment religieux, l'enthousiasme, comme autant de racines vivaces où fermente toujours la sève généreuse pendant que la tige et les rameaux avortent, se déforment ou se flétrissent sous l'inclémence de l'air. Comment expliquer un tel contraste? Comment Rousseau l'explique-t-il lui-même? Un critique, un psychologue ne verrait là qu'un cas singulier, l'effet d'une structure mentale extraordinaire et discordante, analogue à celle d'Hamlet, de Chatterton, de René, de Werther, propre à la poésie, impropre à la vie. Rousseau généralise: préoccupé de soi jusqu'à la manie et ne voyant dans le monde que lui-même, il imagine l'homme d'après lui-même et « le décrit tel qu'il se sent. » A cela d'ailleurs l'amour-propre trouve son compte ; on est bien aise d'être le type de l'homme ; la statue qu'on se dresse en prend plus d'importance ; on se relève à ses propres yeux quand, en se confessant, on croit confesser le genre humain. Rousseau convoque les générations par la trompette du jugement dernier et s'y présente hardiment aux yeux des hommes et du souverain juge : « Qu'un seul te « dise, s'il l'ose ; Je fus meilleur que cet homme-là * ! » Toutes les souillures qu'il a contractées lui viennent du dehors ; c'est aux circonstances qu'il faut attribuer ses bassesses et ses vices : « Si j'étais tombé dans les mains « d'un meilleur maître... j'aurais été bon chrétien, bon
1. Confessions. Livre I, p. 1, et fin du V' livre. — Première leltre à M. de Malesberbes. « Je connais mes grands défauts, et je sens vivement tous mes « vices. Avec tout cela, je mourrai persuadé que, de tou8 les hommes que « j'ai connus en ma vie, nul ne fut meilleur que moi. » — A Mme B. 16 mars 1770. « Vous m'avez accordé de l'estime sur mes écrits; vous m'en accor- • deriez plus encore éur ma vie si elle vous était connue, et davantage encore « sur mon cœur s'il était ouvert à vos yeux. Il n'en fut jamais un meilleur, « un plus tendre, un plus juste.... Tous mes malheurs ne me viennent que « de mes vertus. » — A Mme de la Tour. ■ Celui qui ne s'enthousiasme pas < pour moi n'est pas digne de moi. •
« père de famille, bon ami, bon ouvrier, bon homme en « toutes choses. » Ainsi la société seule a tous les torts. — Pareillement, dans l'homme en général, la nature est bonne. « Ses premiers mouvements sont toujours « droits... Le principe fondamental de toute morale, sur « lequel j'ai raisonné dans mes écrits, est que r homme « est un être naturellement bon, aimant la justice et l'or- « dre.... L'Emile en particulier n'est qu'un traité de la « bonté originelle de l'homme, destiné à montrer com- « ment le vice et l'erreur, étrangers à sa constitution, s'y « introduisent du dehors et l'altèrent insensiblement.... « La nature a fait l'homme heureux et bon, la société le « déprave et le fait misérable ' . » — Dépouillez-le, par la pensée, de ses habitudes factices, de ses besoins surajoutés, de ses préjugés faux; écartez les systèmes, rentrez dans votre propre cœur, écoutez le sentiment intime, laissezvous guider par la lumière de l'instinct et de la conscience; et vous retrouverez cet Adam primitif, semblable à une statue de marbre incorruptible qui, tombée dans un marais, a disparu depuis longtemps sous une croûte de moisissures et de vase, mais qui, délivrée de sa gaîne fangeuse, peut remonter sur son piédestal avec toute la perfection de sa forme et toute la pureté de sa blancheur.
Autour de cette idée centrale se reforme la doctrine spiritualiste. — Un être si noble ne peut pas être un simple assemblage d'organes ; il y a en lui quelque chose de plus que la matière; les impressions qu'il reçoit par les sens ne le constituent pas tout entier. « Je ne suis pas a seulement un être sensitif et passif, mais un être actif « et intelligent, et, quoi qu'en dise la philosophie, j'ose-
1. Lettre à M. de Bcaiimont, p. 24. — Rousseau juge de Jean-Jacques, troisième entrelien, 193.