‹ L'ancien régime (volume 2)Chapitre 79 sur 192 · Emile. Profession de foi du vicaire savoyard, passim · texte numérisé non relu

Emile. Profession de foi du vicaire savoyard, passim

« rai prétendre à l'honneur de penser. » Bien mieux, ce principe pensant est, en l'homme du moins, d'espèce supérieure. « Qu'on me montre un autre animal sur la terre « qui sache faire du feu et qui sache admirer le soleil, a Quoi ! je puis observer, connaître les êtres et leurs « rapports; je puis sentir ce qu'est ordre, beauté, vertu; « je puis contempler l'univers, m'élever à la main qui le « gouverne; je puis aimer le bien, le faire, et je me com- « parerais aux bêtes! » L'homme est libre, capable de choisir entre deux actions, partant créateur de ses actes ; il est donc une cause originale et première, « une sub- « stance immatérielle, » distincte du corps, une âme que le corps gêne et qui peut survivre au corps. — Cette âme immortelle engagée dans la chair a pour voix la conscience. « Conscience ! instinct divin, immortelle et cé- « leste voix, guide assuré d'un être ignorant et borné, « mais intelligent et libre, juge infaillible du bien et du « mal, qui rends l'homme semblable à Dieu, c'est toi qui « fais l'excellence de sa nature. » A côté de l'amourpropre, par lequel nous subordonnons le tout à nousmêmes, il y a l'amour de l'ordre, par lequel nous nous subordonnons au tout. A côté de l'égoïsme, par lequel l'homme cherche son bonheur môme aux dépens des autres, il y a la sympathie, par laquelle il cherche le bonheur des autres même aux dépens du sien. La jouissance personnelle ne lui suffit pas; il lui fautencoie la paix de la conscience et les effusions du cœur. — Voilà l'homme tel que Dieu l'a fait et l'a voulu ; il n'y a point de défaut dans sa structure. Les pièces inférieures y servent comme les supérieures ; toutes sont nécessaires, proportionnées, en place, non-seulement le cœur, la conscience, la raison et les facultés par lesquelles nous surpassons les brutes, mais encore les inclinations qui nous sont communes avec l'animal, l'instinct de conservation et de défense, le besoin de mouvement physique, l'appétit du sexe, et le

reste des impulsions primitives, telles qu'on les constate dans l'enfant, dans le sauvage, dans l'homme inculte '. Aucune d'elles, prise en soi, n'est vicieuse ou nuisible. Aucune d'elle n'est trop forte, même l'amour de soi. Aucune n'entre en jeu hors de saison. Si nous n'intervenions pas, si nous ne leur imposions pas de contrainte, si nous laissions toutes ces sources vives couler sur leur pente, si nous ne les emprisonnions pas dans nos conduits artificiels et sales, nous ne les 'verrions jamais écumer ni se ternir. Nous nous étonnons de leurs souillures et de leurs ravages; nous oublions qu'à leur origine elles étaient inoffensives et pures. La faute est à nous, aux compartiments sociaux, aux canaux encroûtés et rigides par lesquels nous les dévions, nous les contournons, nous les faisons croupir ou bondir. « Ce sont vos gouver- « nements mêmes qui font les maux auxquels vous pré- « tendez remédier par eux.... Sceptres de fer! lois insen- « sées ! c'est à vous que nous reprochons de n'avoir pu « remplir nos devoirs sur la terre ! » Otez ces digues, œuvres de la tyrannie et de la routine ; la nature délivrée reprendra tout de suite son allure droite et saine, et, sans effort, l'homme se trouvera, non-seulement heureux, mais vertueux '.

Sur ce principe, l'attaque commence : il n'y en a pas qui pénètre plus avant ni qui soit conduite avec une plus âpre hostilité. Jusqu'ici on ne présentait les institutions régnantes que comme gênantes et déraisonnables ; à présent on les accuse d'être en outre injustes et corruptrices. 11 n'y avait de soulevés que la raison et les appétits ; on révolte encore la conscience et l'orgueil. Avec Voltaire et

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