Emile, livre I, et Lettre à M. de Beaumont, passim
2. « Article I. Tous les Français seront vertueux. — Article II. Tous les Français seront heureux. » (Projet de constitution retrouvé dans les papiers de Sismondi alors écolier).
Montesquieu, tout ce que je pouvais espérer, c'étaient des maux un peu moindres. Avec Diderot et d'Holbacli, je ne distinguais à l'horison qu'un Eldorado brillant ou une Cythère commode. Avec Rousseau, je vois à portée de ma main un Éden où du premier coup je retrouverai ma noblesse inséparable de mon bonheur. J'y ai droit; la nature et la Providence m'y appellent; il est mon héritage. Seule, une institution arbitraire m'en écarte et fait mes vices en même temps que mon malheur. Avec quelle colère et de quel élan vais-je me jeter contre la vieille barrière ! — On s'en aperçoit au ton véhément, au style amer, à l'éloquence sombre de la doctrine nouvelle. Il ne s'agit plus de plaisanter, de polissonner : le sérieux est continu ; on s'indigne, et la voix puissante qui s'élève perce au delà des salons jusqu'à la foule souffrante et grossière, à qui nul ne s'est encore adressé, dont les ressentiments sourds rencontrent pour la première fois un interprète, et dont les instincts destructeurs vont bientôt s'ébranler à l'appel de son héraut. — Rousseau est du peuple et il n'est pas du monde. Dans un salon il se trouve gêné * ; il ne sait pas causer, être aimable ; il n'a de jolis mots qu'après coup, sur l'escalier; il se tait d'un air maussade ou dit des balourdises, et ne se sauve de la maladresse que par des boutades de rustre ou des sentences de cuistre. L'élégance lui déplaît, le luxe l'incommode, la politesse lui semble un mensonge, la conversation un bavardage, le bon ton une grimace, la gaieté une convention, l'esprit une parade, la science un char-
1. Cofifessions. Partie II, livre IX, 368. « Je ne comprends pas comment « on ose parler dans un cercle.... Je me hâte de balbutier promptement « des paroles sans idées, trop heureux quand elles ne signifient rien du « tout.... J'aimerais la société tout comme un autre, si je n'étais sûr de m'y « montrer, non-seulement à mon désavantage, mais tout autre que je ne « SUIS. » — Cf. Nouvelle Héloise, 2' partie, Lettre de Saint-Preux sur Paris. Et Emile, fin du livre IV.
l'esprit et la doctrine. 295
latanisme, la philosophie une affectation, les mœurs «.ne pourriture. Tout y est factice, faux et malsain*, depuis le fard, la toilette et la beauté des femmes jusqu'à l'air des appartements et aux ragoûts des tables, le sentiment comme le plaisir, la littérature comme la musique, le gouvernement comme la religion. Cette civilisation qui s'applaudit de son éclat n'est qu'un trémoussement de singes surexcités et scrviles qui s'imitent les uns les autres et se gâtent les uns les autres pour arriver par le raffinement au malaise et à l'ennui. Ainsi, par elle-même, la culture humaine est mauvaise, et les fruits qu'elle fait naître ne sont que des excroissances ou des poisons. — A quoi bon les sciences ? Incertaines^ inutiles, elles ne sont qu'une pâture pour les disputeurs et les oisifs*. « Qui « voudrait passer sa vie en de stériles contemplations, « si chacun, ne consultant que les devoirs de l'homme « et les besoins de la nature, n'avait de temps que pour la « patrie, pour les malheureux et pour ses amis. — » A quoi bon les beaux-arts? Ils ne sont qu'une flatterie publique des passions régnantes. « Plus la comédie est « agréable et parfaite, plus son effet est funeste, » et le théâtre, même chez Molière, est une école de mauvaises
1. Confessions, 2' partie, IX, 361. « J'étais si ennuyé des salons, des jets ■ d'eau, des bosquets, des parterres et des plus ennuyeux montreurs de
• tout cela; j'étais si excédé de brochures, de clavecin, de tri, de nœuds,
• de sols bons mots, de fades minauderies, de petits conteurs et de grands
• soupers, que, quand je lorgnais du coin de l'œil un simple pauvre buis- « son d'épines, une haie, une grange, un pré, quand je humais, en traver- > sant un hameau, la vapeur d'une bonne omelette au cerfeuil.... je don- . nais au diable, le rouge, les falbalas et l'ambre, et, regrettant le dîner « de la ménagère et le vin du cru, j'aurais de bon cœur paumé la gueule
• à Monsieur le chef et à Monsieur le maître qui me faisaient dîner à l'heure « où je soupe et souper à l'heure où je dors, mais surtout à Messieurs les « laquais qui dévoraient des yeux mes morceaux, et, sous peine de mourir
• de soif, me vendaient le vin drogué de leur maître dix fois plus cher que « je n'en aurais payé de meilleur au cabaret. >
2. Discours sur l'influence des sciences el des arls. — Lellre à d^Alemm bert sur les speclaclcs.
mœurs, « puisqu'il excite les âmes perfides à punir, sous « le nom de sottise, la candeur des honnêtes gens. » La tragédie, qu'on dit morale, dépense en effusions fausses le peu de vertu qui nous reste encore. « Quand un homme " est allé admirer de belles actions dans des fables, « qu'a-t-on encore à exiger de lui ? Ne s'est-il pas ac- « quitté de tout ce qu'il doit à la vertu par l'hommage « qu'il vient de lui rendre? Que voudrait-on qu'il fît de « plus? qu'il la pratiquât lui-même? Il n'a pas de rôle à « jouer, il n'est pas comédien. » — Sciences, beaux-arts, arts de luxe, philosophie, littérature, tout cela n'est bon qu'à efféminer et dissiper l'âme; tout cela n'est fait que pour le petit troupeau d'insectes brillants et bruyants qui bourdonnent au sommet de la société et sucent toute la substance publique. — En fait de sciences, une seule est nécessaire, celle de nos devoirs, et, sans tant de subtilités ou d'études, le sentiment intime suffit pour nous l'enseigner. — En fait d'arts, il n'j' a de lolérables que ceux qui, fournissant à nos premiers besoins, nous donnent du pain pour nous nourrir, un toit pour nous abriter, un vêtement pour nous couvrir, des armes pour nous défendre. — En fait de vie, il n'en est qu'une saine, celle que l'on mène aux champs, sans apprêt, sans éclat, en famille, dans les occupations de la culture, sur les provisions que fournit la terre, parmi des voisins qu'on traite en égaux et des serviteurs qu'on traite en amis. — En fait de classes, il n'y en a qu'une respectable, celle des hommes qui travaillent, surtout celle des hommes qui travaillent de leurs mains, artisans, laboureurs, les seuls qui soient véritablement utiles, les seuls qui, rapprochés par leur condition de l'état naturel, gardent, sous une enveloppe rude, la chaleur, la bonté et la droiture des instincts primitifs. — Appelez donc de leur vrai nom cette élégance, ce luxe, cette urbanité, cette délicatesse littéraire, ce dévergondage philosophique que le
préjugé admire comme la fleur de la vie humaine; ils n'en sont que la moisissure. Pareillement estimez à son juste prix l'essaim qui s'en nourrit, je veux dire l'aristocratie désœuvrée, tout le beau monde, les privilégiés qui commandent et représentent, les oisifs de salon qui causent, jouissent et se croient l'élite de l'humanité ; ils n'en sont que les parasites. Parasites et moisissure, l'un attire l'autre, et l'arbre ne se portera bien .que lorsque nous l'aurons débarrassé de tous les deux.
Si la civilisation est mauvaise, la société est pire*. Car elle ne s'établit qu'en détruisant l'égalité primitive, et ses deux institutions principales, la propriété et le gouvernement sont des usurpations. « Le premier* qui, ayant « enclos un terrain, s'avisa de dire ceci est à moi, et a trouva des gens assez simples pour le croire, fut le « vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de a guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs « n'eût point épargné au genre humain celui qui, arra- « chant les pieux et comblant le fossé, eût crié à ses «semblables : « Gardez-vous d'écouter cet imposteur; « vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à « tous et que la terre n'est à personne !» — La première propriété fut un vol par lequel l'individu dérobait à la communauté une partie de la chose publique. Rien ne justifiait son attentat, ni son industrie, ni sa peine, ni la valeur qu'il avait pu ajouter au sol. « Il avait beau « dire : c'est moi qui ai bâti ce mur, j'ai gagné ce terrain « par mon travail. — Qui vous a donné les alignements, « pouvait-on lui répondre, et en vertu de quoi prétendez- « vous être payé d'un travail que nous ne vous avons « point imposé ? Ignorez-vous qu'une multitude de vos
1. « La société est naturelle à l'espèce humaine comme la décrépitude à « l'individu. II faut des arts, des lois, des gouvernements aux peuples, • comme il faut des béquilles aux vieillards. » (Lettre à M. Philopolis, p. 248).