‹ L'ancien régime (volume 2)Chapitre 81 sur 192 · Discours sur Vorigine de Vinégalilc, passim · texte numérisé non relu

Discours sur Vorigine de Vinégalilc, passim

a frères périt ou souffre du besoin de ce que vous avez « de trop, et qu'il vous fallait un consentement ex- « près et unanime du genre humain pour vous appro- « prier, sur la subsistance commune, tout ce qui allait « au delà de la vôtre? » — On reconnaît, à travers la théorie, l'accent personnel, la rancune du plébéien pauvre, aigri, qui, entrant dans le monde, a trouvé les places prises et n'a pas su se faire la sienne, qui marque dans ses confessions le jour à partir duquel il a cessé de sentir la faim, qui, faute de mieux, vit en concubinage avec une servante et met ses cinq enfants à l'hôpital, tour à tour valet, commis, bohème, précepteur, copiste, toujours aux aguets et aux expédients pour maintenir son indépendance, révolté par le contraste de la condition qu'il subit et de l'âme qu'il se sent, n'échappant à l'envie que par le dénigrement, et gardant au fond de son cœur une amertume ancienne « contre les riches et les heureux du « monde, comme s'ils l'eussent été à ses dépens et que « leur prétendu bonheur eût été usurpé sur le sien*. » — Non-seulement la propriété est injuste par son origine, mais encore, par une seconde injustice, elle attire à soi la puissance, et sa malfaisance grandit comme un chancre sous la partialité de la loi. « Tous les avantages « de la société', ne sont-ils pas pour les puissants et « pour les riches ? Tous les emplois lucratifs ne sont-ils « pas remplis par eux seuls? Et l'autorité publique n'est- « elle pas toute en leur faveur? Qu'un homme de considé- « ration vole ses créaneiers ou fasse d'autres friponneries, « n'est-il pas sûr de l'impunité? Les coups de bâton qu'il « distribue, les violences qu'il commet, les meurtres et « les assassinats dont il se rend coupable, ne sont-ce pas « des affaires qu'on assoupit et dont au bout de six mois

). b'mile, livre IV. Récit de Rousseau, p. 13. 2. Discours sur Vcconomie politique^ 326.

l'esprit et la doctrine. 299

« il n'est plus question?— Que ce même homme soit volé, « toute la police est aussitôt en mouvement, et malheur a aux innocents qu'il soupçonne! — Passe-t-il dans un « lieu dangereux? Voilà les escortes en campagne. — « L'essieu de sa chaise vient-il à se rompre? Tout vole à « son secours. — Fait-on du bruit à sa porte? Il dit un « mot et tout se tait. — La foule l'incommode-t-elle? Il « fait un signe et tout se range. — Un charretier se « trouve-t-il sur son passage? Ses gens sont prêts à l'as- « sommer, et cinquante honnêtes piétons seraient plutôt « écrasés qu'un faquin retardé dans son équipage. — « Tous ces égards ne lui coûtent pas un sol ; ils sont « le droit de l'homme riche, et non le prix de la richesse. « — Que le tableau du pauvre est différent ! Plus l'hu- « manité lui doit, plus la société lui refuse. Toutes les « portes lui sont fermées même quand il a le droit de « les faire ouvrir, et, s'il obtient quelquefois justice, c'est « avec plus de peine qu'un autre obtiendrait grâce. S'il y « a des corvées à faire, une milice à lever, c'est à lui « qu'on donne la préférence. Il porte toujours, outre sa « charge, celle dont son voisin plus riche a le crédit de « se faire exempter. Au moindre accident qui lui arrive, « chacun s'éloigne de lui. Que sa pauvre charrette ren- « verse, je le tiens heureux s'il évite en passant les « avanies des gens lestes d'un jeune duc. En un mot, « toute assistance gratuite le fuit au besoin, précisément « parce qu'il n'a pas de quoi la payer. Mais je le tiens a pour un homme perdu, s'il a le malheur d'avoir l'âme « honnête, une fille aimable et un puissant voisin. — « Résumons en quatre mots le pacte social des deux a états : Vous avez besoin de moi, car je suis riche et vous « êles pauvre : faisons donc un accord entre nous; je per- « mettrai que vous ayez l'honneur de me servir, à condition « que vous me donnerez le peu qui vous reste pour la « peine que je prends de vous commander. »

Ceci nous montre l'esprit, le but et l'effet de la société politique. — A l'origine, selon Rousseau, elle fut un contrat inique qui, conclu entre le riche adroit et le faible dupé, « donna de nouvelles entraves au faible, de nou- « velles forces au riche, » et, sous le nom de propriété légitime, consacra l'usurpation du sol. — Aujourd'hui elle est un contrat plus inique, « grâce auquel un enfant com- « mande à un vieillard, un imbécile conduit des hommes « sages, une poignée de gens regorge de superfluités, « tandis que la multitude affamée manque du nécessaire. » Il est dans la nature de l'inégalité de s'accroître ; c'est pourquoi l'autorité des uns a grandi en même temps que la dépendance des autres, tant qu'enfin, les deux conditions étant arrivées à l'extrême, la sujétion héréditaire et perpétuelle du peuple a semblé de droit divin comme le despotisme héréditaire et perpétuel du roi. — Voilà l'état présent, et, s'il change, c'est en pis. «Car', toute l'occupation « des rois ou de ceux qu'ils chargent de leurs fonctions « se rapporte à deux seuls objets, étendre leur domina- « tion au dehors, et la rendre plus absolue au dedans. » Quand ils allèguent un autre but, c'est prétexte. « Les « mots bien public, bonheur des sujets, gloire de la nation, « si lourdement employés dans les édits publics, n'an- « noncent jamais que des ordres funestes, et le peuple « gémit d'avance, quand ses maîtres lui parlent de leurs o soins paternels. » — Mais, arrivé à ce terme fatal, « le « contrat du gouvernement est dissous ; le despote n'est a maître qu'aussi longtemps qu'il est le plus fort, et, sitôt « qu'on peut l'expulser, il n'a point à réclamer contre la « violence. » Car il n'y a de droit que par consentement, et il n'y a ni consentement ni droit d'esclave à maître. « Soit d'un homme à un homme, soit d'un homme à un « peuple, ce discours sera toujours, également insensé : Je

1. Discours sur Forigine de Vinégalité, 178. — Contrat social, I, ch. iv.

« fais avec toi une convention toute à ta charge et toute « à mon profit que j'observerai tant qu'il me plaira et « qu£ tu observeras tant quHl me plaira. » — Que des fous signent ce traité; puisqu'ils sont fous, ils sont hors d'état de contracter, et leur signature n'est pas valable. Que des vaincus à terre et l'épée sur la gorge, acceptent ces conditions ; puisqu'ils sont contraints, leur promesse est nulle. Que des vaincus ou des fous aiejit, il y a mille ans, engagé le consentement de toutes les générations suivantes; si l'on contracte pour un mineur, on ne contracte pas pour un adulte, et, quand l'enfant est parvenu à l'âge de raison, il n'appartient plus qu'à luimême. A la fin nous voici adultes, et nous n'avons qu'à faire acte de raison pour rabattre à leur valeur les prétentions de cette autorité qui se dit légitime. Elle a la puissance, rien déplus. Mais « un pistolet aux mains d'un « brigand est aussi une puissance; » direz-vous qu'en conscience je suis obligé de lui donner ma bourse? — Je n'obéis que par force, et je lui reprendrai ma bourse sitôt que je pourrai lui prendre son pistolet.

Arrêtons-nous ici ; ce n'est pas la peine de suivre les enfants perdus du parti, Naigeon et Sylvain Maréchal, Mably et Morelly, les fanatiques qui érigent l'athéisme en dogme obligatoire et en devoir supérieur, les socialistes qui, pour supprimer l'égoïsme, proposent la communauté des biens et fondent une république où tout homme qui voudra rétablir « la détestable propriété, » sera déclaré ennemi de l'humanité, traité « en fou furieux » et pour la vie renfermé dans un cachot. Il suffit d'avoir suivi les corps d'armées et les grands sièges. — Avec des engins différents et des tactiques contraires, les diverses attaques

ont abouti au même effet. Toutes les institutions ont été sapées par la base. La philosophie régnante a retiré toute autorité à la coutume, à la religion et à l'État. Il est admis, non-seulement qu'en elle-même la tradition est fausse, mais encore que par ses œuvres elle est malfaisante, que sur l'erreur elle bâtit l'injustice et que par l'aveuglement elle conduit l'homme à l'oppression. Désormais la voilà proscrite. « Écrasons l'infâme » et ses fauteurs. Elle est le mal dans l'espèce humaine, et, quand le mal sera supprimé, il ne restera plus que du bien. « Il ox- « rivera donc ce moment' où le soleil n'éclairera plus sur « la terre que des hommes libres, ne reconnaissant pour « maîtres que leur raison ; où les tyrans et les esclaves, « les prêtres et leurs stupides ou hypocrites instruments « n'existeront plus que dans l'histoire et sur les théâ- « très ; où l'on ne s'en occupera plus que pour plaindre « leurs victimes et leurs dupes, pour s'entretenir par « l'horreur de leurs excès dans une utile vigilance, pour « savoir reconnaître et étouffer sous le poids de la raison « les premiers germes de la superstition et de la tyran- « nie, si jamais ils osaient reparaître. » — Le millénium va s'ouvrir, et c'est encore la raison qui doit le construire. Ainsi nous devrons tout à son autorité salutaire, la fondation de l'ordre nouveau comme la destruction de l'ordre ancien.

1. Gondorcet; Tableau Ues progrès de l'esprit humain. Dixième époqae. i

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