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CHAPITRE IV

Construction de la société future. — I. Méthode mathématique. — Définition de l'homme abstrait. — Contrat social. — Indépendance et égalité des contractants. — Tous seront égaux devant la loi, et chacun aura une part dans la souveraineté. — II. Premières conséquences. — L'application de cette théorie est aisée. — Motifs de confiance, persuasion que l'homme est par essence raisonnable et bon. — III. Insuffisance et fragilité de la raison dans l'homme. — Insuffisance et rareté de la raison dans l'humanité. — Rôle subalterne de la raison dans la conduite de l'homme. — Les puissances brutes et dangereuses. — Nature et utilité du gouvernement. — Par la théorie nouvelle le gouvernement devient impossible. — IV. Secondes conséquences. — Par la théorie nouvelle l'État devient despote. — Précédents de celte théorie. — La centralisation administrative. — L'utopie des économistes. — Nul droit antérieur n'est valable. — Nulle association collatérale n'est tolérée. — Aliénation totale de l'individu à la communauté. — Droits de l'État sur la propriété, l'éducation et la religion. — L'État couvent Spartiate. — V. Triomphe complet et derniers excès de la raison classique: — Gomment elle devient une monomanie. — Pourquoi son œuvre n'est pas viable.

Considérez donc la société future telle qu'elle apparaît à cet instant à nos législateurs de cabinet, et songez qu'elle apparaîtra bientôt sous le môme aspect aux législateurs d'assemblée. — A leurs yeux le moment décisif esl arrivé. Désormais il y aura deux histoires', l'une celle du passé, l'autre celle de l'avenir, auparavant l'histoire de l'homme encore dépourvu de raison, maintenant l'histoire

1. Barère. Point du jour, n* 1 (15 juin 1789). « Vous êtes appelés à re- « commencer l'histoire. »

de l'homme raisonnable. Enfin le règne du droit va commencer. De tout ce que le passé a fondé et transmis, rien n'est légitime. Par-dessus l'homme naturel, il a créé un homme artificiel, ecclésiastique ou laïque, noble ou roturier, roi ou sujet, propriétaire ou prolétaire, ignorant ou lettré, paysan ou citadin, esclave ou maître, toutes qualités factices dont il ne faut point tenir compte, puisque leur origine est entachée de violence et de dol. Otons ces vêtements surajoutés; prenons l'homme en soi, le même dans toutes les conditions, dans toutes les situations, dans tous les pays, dans tous les siècles, et cherchons le genre d'association qui lui convient. Le problème ainsi posé, tout le reste suit. — Conformément aux habitudes de l'esprit classique et aux préceptes de l'idéologie régnante, on construit la politique sur le modèle des mathématiques*. On isole une donnée simple, très-générale, trèsaccessible à l'observation, très-familière, et que l'écolier le plus inattentif et le plus ignorant peut aisément saisir. Retranchez toutes les différences qui séparent un homme "des autres ; ne conservez de lui que la portion commune à lui et aux autres. Ce reliquat est l'homme en général, en d'autres termes, « un être sensible et raisonnable, qui « en cette qualité, évite la douleur, cherche le plaisir, » et partant aspire « au bonheur, c'est-à-dire à un état stable « dans lequel on éprouve plus de plaisirs que de peines*, » ou bien encore « c'est un être sensible, capable de former a des raisonnements et d'acquérir des idées morales*. » Le premier venu peut trouver cette notion dans son expérience et la vérifier lui-même du premier regard. Telle

1. Condorcet, Ib. « Les méthodes des sciences mathématiques, appli- « quées à de nouveaux objets, ont ouvert des roules nouvelles aux sciences « politiques et morales. » — Cf. dans Rousseau, Contrat social, le calcul mathématique de la fraction de souveraineté qui revient à chacun.

2. Saint-Lambert, Catéchisme universel, premier dialogue, p. 17.

3. Condorcet. Ibid. Neuvième époque. « De cette seule vérité, les publi- « cistes sont parvenus à déduire les droits de l'homme.

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est l'unité sociale; réunissons en plusieurs, mille, cent mille, un million, vingt-six millions, et voilà le peuple français. On suppose des hommes nés à vingt-et-un ans, sans parents, sans passé, sans tradition, sans obligations, sans pairie, et qui, assemblés pour la première fois, vont pour la première fois traiter entre eux. En cet état, et au moment de contracter ensemble, tous sont égaux; car, par définition, nous avons écarté les qualités extrinsèques et postiches par lesquelles seules ils différaient. Tous sont libres; car, par définition, nous avons supprimé les sujétions injustes que la force brutale et le préjugé héréditaire leur imposaient. — Mais, tous étant égaux , il n'y a aucune raison pour que, par leur contrat, ils concèdent des avantages particuliers à l'un plutôt qu'à l'autre. Ainsi tous seront égaux devant la loi ; nulle personne, famille ou classe, n'aura de privilège ; nul ne pourra réclamer un droit dont un autre serait privé; nul ne devra porter une charge dont un autre serait exempt. — D'autre part, tous étant libres, chacun entre avec sa volonté propre, dans le faisceau de volontés qui constitue la société nouvelle; il faut que, dans les résolutions communes, il intervienne pour sa part. 11 ne s'est engagé qu'à cette condition; il n'est tenu de respecter les lois que parce qu'il a contribué à les faire, et d'obéir aux magistrats que parce qu'il a contribué à les élire. Au fond do toute autorité légitime, on doit retrouver son consentement ou son vote, et, dans le citoyen le plus humble, les plus hauts pouvoirs publics sont obligés de reconnaître un des membres de leur souverain. Nul ne peut aliéner ni perdre cette part de souveraineté ; elle est inséparable le sa personne, et, quand il en délègue l'usage, il en garde la propriété. — Liberté, égalité, souveraineté du peuple ce sont là les premiers articles du contrat social. On les a déduits rigoureusement d'une définition ppimordiale ; on déduira d'eux non moins rigoureusement les autres droits

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du citoyen, les grands traits de la constitution, les principales lois politiques ou civiles, bref l'ordre, la forme et H'csprit de l'État nouveau.

De là deux conséquences. — En premier lieu, la société ainsi construite est la seule juste ; car, à l'inverse de toutes les autres, elle n'est pas l'œuvre d'une tradition aveuglément subie, mais d'un contrat conclu entre égaux, examiné en pleine lumière et consenti en pleine liberté'. Composé de théorèmes prouvés, le contrat social a l'autorité de la géométrie; c'est pourquoi il ve^ut comme elle en tous temps, en tous lieux, pour tout peuple; son établissement est de droit. Quiconque y fait obstacle est l'ennemi du genre humain; gouvernement, aristocratie, clergé, quel qu'il soit il faut l'abattre. Contre lui la révolte n'est qu'une juste défense; quand nous nous ôtons. de ses mains, nous ne faisons que reprendre ce qu'il délient à tort et ce qui est légitimement à nous. — En second lieu, le code social tel qu'on vient de l'exposer, va, une fois promulgué, s'appliquer sans obscurité ni résistance : car il est une sorte de géométrie morale plus simple que l'autre, réduite aux premiers éléments, fondée

1. Rousseau admirait encore Montesquieu, tout en faisant ses réserves; viais depuisj la théorie s'est développée et Ton rejette tout droit historique, t Alors, dit Condorcet (76. Neuvième époque), on se vit obligé de renoncer « à cette politique astucieuse et fausse, qui oubliant que les hommes tien- « nent des droits égaux de leur nature même, voulait tantôt mesurer l'éteno due de ceux qu'il fallait leur laisser sur la grandeur du territoire, sur la o température du climat, sur le caractère national, sur la richesse du peuo pie, sur le degré de perfection du commerce et de l'industrie, et tantôt » partager avec inégalité les mômes droits entre diverses classes d'hommes, e en accorder à la naissance, à la richesse, à la profession, et créer ainsi des • intérêts contraires, des pouvoirs opposes, pour établir ensuite entre eux « un équilibre que ces institutions seules ont rendu nécessaire et qui n'en « corrige même pas les influences dangereuses. »

sur la notion la plus claire et la plus vulgaire, et conduisant en quatre pas aux vérités capitales. Pour comprendre et appliquer ces vérités, il n'est pas besoin d'étude préalable ou de réflexion profonde ; il suffit du bon sens et même du sens commun. Le préjugé et l'intérêt pourraient seuls en ternir l'évidence; mais jamais cette évidence ne manquera à une tête saine et à un cœur droit. Expliquez à un ouvrier, à un paysan les droits de l'homme, et tout de suite il deviendra un bon politique ; faites réciter aux enfants le catéchisme du citoyen et, au sortir de l'école, ils sauront leurs devoirs et leurs droits aussi bien que les quatre règles. — Là-dessus l'espérance ouvre ses ailes toutes grandes ; tous les obstacles semblent levés. Il est admis que, d'elle-même et par sa propre force, la théorie engendre la pratique, et qu'il suffit aux hommes de décréter ou d'accepter le pacte social pour acquérir du même coup la capacité de le comprendre et la volonté de l'accomplir.

Confiance merveilleuse, inexplicable au premier abord, et qui suppose à l'endroit de l'homme une idée que nous n'avons plus. En effet on le croyait raisonnable et même bon par essence. — Raisonnable, c'est-à-dire capable de donner son assentiment à un principe clair, de suivre la filière des raisonnements ultérieurs, d'entendre et d'accepter la conclusion finale, pour en tirer soi-même à l'occasion les conséquences variées qu'elle renferme : tel est l'homme ordinaire aux yeux des écrivains du temps: c'est qu'ils le jugent d'après eux-mêmes. Pour eux, l'esprit humain, c'est leur esprit, l'esprit classique. Depuis ceit cinquante ans, il règne dans la littérature, dans la philosophie, dans la science, dans l'éducation, dans la conversation, en vertu de la tradition, de l'habitude et du bon goût. On n'en tolère pas d'autre, on n'en imagine pas d'autre, et, si, dans ce cercle fermé, un étranger parvient à s'introduire, c'est à la condition d'employer l'idiome

oratoire que la raison raisonnante impose à tous ses hôtes, Grecs, Anglais, barbares, paysans et sauvages, si différents qu'ils soient entre eux, et si différents qu'ils soient d'elle-même. Dans BuîTon, le premier homme, racontant les premières heures de sa vie, analyse ses sensations, ses émotions, ses motifs aussi finement que ferait Condillac lui-même. Chez Diderot, Otou l'Otaïtien, chez Bernardin de Saint-Pierre, un demi-sauvage de l'Indoustan et un vieux colon de l'Ile-de-France, chez Rousseau, un vicaire de campagne, un jardinier, un joueur de gbbelcts, sont des discoureurs et des moralistes accomplis. Chez Marmontel, Florian, dans toute la petite littérature qui précède ou accompagne la Révolution, dans tout le théâtre tragique ou comique, le personnage, quel qu'il soit, villageois inculte, barbare tatoué, sauvage nu, a pour premier fond le talent de s'expliquer, de raisonner, de suivre avec intelligence et avec attention un discours abstrait, d'enfiler de lui-même ou sur les pas d'un guide l'allée rectiligne des idées générales. Ainsi, pour les spectateurs du dix-huitième siècle, la raison est partout, et il n'y a qu'elle au monde. Une forme d'esprit si universelle ne peut manquer de leur sembler naturelle ; ils sont comme des gens qui, ne parlant qu'une langue et ayant toujours parlé aisément, ne conçoivent pas qu'on puisse parler une autre langue, ni qu'il y ait auprès d'eux des muets ou des sourds. — D'autant plus que la théorie autorise leur préjugé. Selon l'idéologie nouvelle, tout esprit est à la portée de toute vérité. S'il n'y atteint pas, la faute est à nous qui l'avons mal préparé ; il y arrivera, si nous prenons la peine de l'y conduire. Car il a des sens comme nous, et les sensations rappelées, combinées, notées par des signes, suffisent pour former « non-seulement toutes nos « idées, mais encore toutes nos facultés x '. Une filiation

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