‹ L'ancien régime (volume 2)Chapitre 87 sur 192 · Rousseau, Discours sur VÉconomie politique · texte numérisé non relu

Rousseau, Discours sur VÉconomie politique

saient tous également à tous les hommes faits. & Ainsi « l'éducation publique, dans des règles prescrites par le « gouvernement, et sous des magistrats établis par le « souverain, est une des maximes fondamentales du gou- « vernement populaire ou légitime. » — C'est par elle qu'on forme d'avance le citoyen. «C'est elle' qui doit « donner aux âmes la forme nationale. Les peuples sont « à la longue ce que le gouvernement les fait être : guerw riers, citoyens, hommes quand il le veut, populace, can naille quand il lui plaît », et c'est par l'éducation qu'il les façonne. « Voulez-vous prendre une idée de l'éduca- K lion publique? lisez la République de Platon'... Les « bonnes institutions sociales sont celles qui savent le « mieux dénaturer l'homme, lui ôter son existence ab- « solue pour lui en donner une relative, et transporter « le moi dans l'unité commune, en sorte que chaque parti liculier ne se croie plus un, mais partie de l'unité, et « ne soit plus sensible que dans le tout. Un enfant, en a ouvrant les yeux, doit voir la patrie, et, jusqu'à la mort, « ne doit voir qu'elle.... On doit l'exercer à ne jamais « regarder son individu que dans ses relations avec le « corps de l'État. » Telle était la pratique de Sparte et l'unique but du « grand Lycurgue ». — « Tous étant « égaux par la constitution, ils doivent être élevés en- « semble et de la même manière ». « La loi doit régler la « matière, l'ordre et la forme de leurs études. » A tout le moins, ils doivent tous prendre part aux exercices publics, aux courses à cheval, aux jeux de force et d'adresse institués « pour les accoutumer à la règle, à l'éo galité, à la fraternité, aux concurrences », pour leur apprendre « à vivre sous les yeux de leurs concitoyens « et à désirer l'approbation publique ». Par ces jeux, dès

1. Rousseau, sur le Gouvernement de Pologne, 277, 283, 287. îo Rousseau, Emile, livre I.

l'esprit et la doctrine. 325

la première adolescence, ils sont déjà démocrates, puisque, les prix étant décernés, non par l'arbitraire des maîtres, mais par les acclamations des spectateurs, ils s'habituent à reconnaître pour souveraine la souveraine légitime, qui est la décision du- peuple assemblé. Le premier intérêt de l'État sera toujours de former les volontés par lesquelles il dure, de préparer les votes qui le maintiendront, de déraciner dans les âmes les passions qui lui seraient contraires, d'implanter dans les âmes des passions qui lui seront favorables, d'établir à demeure, dans ses citoyens futurs, les sentiments et les préjugés dont il aura besoin '. S'il ne tient pas les enfants, il n'aura pas les adultes. Dans un couvent, il faut que les novices soient élevés en moines; sinon, quand ils auront grandi, il n'y aura plus de couvent.

En dernier lieu, notre couvent laïque a sa religion, une religion laïque. Si j'en professe une autre, c'est sous son bon plaisir et avec des restrictions. Par nature, il est hostile aux associations autres que lui-même ; elles sont des rivales, elles le gênent, elles accaparent la volonté et faussent le vote de leurs membres. « Il importe, pour a bien avoir l'énoncé de la volonté générale, qu'il n'y ait « pas de société partielle dans l'État, et que chaque ci- » toyen n'opine que d'après lui *. » « Tout ce qui rompt a l'unité sociale ne vaut rien, » et il vaudrait mieux pour l'État qu'il n'y eût point d'Église. — Non-seulement toute Église est suspecte, mais, si je suis chrétien, ma croyance est vue d'un mauvais œil. Selon le nouveau législateur, « rien n'est plus contraire que le christianisme à Teste prit social.... une société de vrais chrétiens ne serait

1. Morelly, Code de la nature. « A cinq ans, tous les enfants seront cn- ■ levés à la famille et élevés en commun aux frais de l'Élat d'une façon uni- < forme. > On a trouvé un projet analogue et tout Spartiate dans les pa« piers de St-Just.

2, Rousseau, Contrat social, II, 3, IV, 8.

« plus une société d'hommes. » Car « la pairie du chré- « tien n'est pas de ce monde ». Il ne peut pas être zélé pour l'État et il est tenu en conscience de supporter les tyrans. Sa loi «ne prêche que servitude et dépendance.... « il est fait pour être esclave», et, d'un esclave, on ne fera jamais un citoyen. « République chrétienne, chacun de ces « deux mots exclut l'autre ». Partant, si la future république me permet d'être chrétien, c'est à la condition sou?cntendue que ma doctrice restera confinée dans mon esprit, sans descendre jusque dans mon cœur. — Si je suis catholique(et, sur vingt-six millions de Français,vingt-cinq millions sont dans mon cas), ma condition est pire. Car le pacte social ne tolère pas une religion intolérante ; une secte est l'ennemi public quand elle damne les autres sectes ; « quiconque ose dire hors de l'Église point de salut « doit être chassé de l'État. — Si enfin je suis libre-penseur, positiviste ou sceptique, ma situation n'est guère meilleure. « Il y a une religion civile », un catéchisme, « une profession de foi dont il appartient au souverain « de fixer les articles, non pas précisément comme dogmes « de religion, mais comme sentiments de sociabilité, sans « lesquels il est impossible d'être bon citoyen ou sujet « fidèle ». Ces articles sont « l'existence de la divinité puis- « santé, intelligente, bienfaisante, prévoyante et pour- « voyante, la vie à venir, le bonheur des justes, le châti- « ment des méchants, la sainteté du contrat social ef « des lois'. Sans pouvoir obliger personne à les croire, « il faut bannir de l'État quiconque ne les croit pas ; il « faut le bannir non comme impie, mais comme inso- « ciable, comme incapable d'aimer sincèrement les lois, a la justice, et d'immoler au besoin sa vie à son devoir ».

1. Cf. Mercier, Uan 2240, I, ch. 17 et 18. Dès 1770, il trace le programme d'une religion et d'un culte semblables à ceux des Théo-philanthropes, el son chapitre est intitulé : « Pas si éloigné qu^on le pense. »

Prenez garde que celte profession de foi n'est point une cérémonie vaine : une inquisition nouvelle en va surveiller la sincérité. « Si quelqu'un, après avoir reconnu « publiquement ces mêmes dogmes, se conduit comme « ne les croyant pas, qu'il soit puni de mort; il a commis * le plus grand des crimes : il a menti devant les lois ». — Je le disais bien, nous sommes au couvent.

Tous ces articles sont des suites forcées du contrat social. Du moment où, entrant dans un corps, je ne réserve rien de moi-même, je renonce par cela seul à mes biens, à mes enfants, à mon Église, à mes opinions. Je cesse d'être propriétaire, père, chrétien, philosophe. C'est l'État qui se substitue à moi dans toutes ces fonctions. A la place de ma volonté, il y a désormais la volonté publique, c'est-à-dire, en théorie, l'arbitraire changeant de la majorité comptée par têtes, en fait, l'arbitraire rigide de l'assemblée, de la faction, de l'individu qui détient le pouvoir public. — Sur ce principe, l'infatuation débordera hors de toutes limites. Dès la première année, Grégoire dira à la tribune de l'Assemblée constituante: « Nous pourrions, si nous le voulions, changer la reli- « gion, mais nous ne le voulons pas. » Un peu plus tard, on le voudra, on le fera, on établira celle de d'Holbach, puis celle de Rousseau, et l'on osera bien davantage. Au nom de la raison que l'État seul représente et interprète, on entreprendra de défaire et de refaire, conformément à la raison et à la seule raison, tous les usages, les fêtes, les cérémonies, les costumes, l'ère, le calendrier, les poids, les mesures, les noms des saisons, des mois, des semaines, des jours, des lieux et des monuments, les noms de famille et de baptême, les titres

de politesse, le ton des discours, la manière de saluer, de s'aborder, de parler et d'écrire, de telle façon que le Français, comme jadis le puritain ou le quaker, refondu jusque dans sa substance intime, manifeste par les moindres détails de son action et de ses dehors la domination du tout-puissant principe qui le renouvelle et de la logique inflexible qui le régit. Ce sera là l'œuvre finale et le triomphe complet de la raison classique. Installée dans des cerveaux étroits et qui ne peuvent contenir deux idées ensemble, elle va devenir une monomanie froide ou furieuse, acharnée à l'anéantissement du passé qu'elle maudit et à l'établissement du millénium qu'elle poursuit, tout cela au nom d'un contrat imaginaire, à la fois anarchique et despotique, qui déchaîne l'insurrection et justifie la dictature, tout cela pour aboutir à un ordre social contradictoire qui ressemble tantôt à une bacchanale d'énergumènes et tantôt à un couvent Spartiate, tout cela pour substituer à l'homme vivant, durable et formé lentement par l'histoire, un automate improvisé qui «'écroulera de lui-même, sitôt que la force extérieure et mécanique par laquelle il était dressé ne le soutiendra plus.

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