CHAPITRE L
Snccês de celte philosophie en France. — Insuccès de la même philosophie en Angleterre. — I. Causes de cette différence. — L'art d'écrire en France. — A cette époque il est supérieur. — II sert de véhicule aux idées nouvelles. — Les livres sont écrits pour les gens du monde. — Les philosophes sont gens du monde et par suite écrivains. — C'est pourquoi la philosophie descend dans les salons. — II. Grâce à la méthode, elle devient populaire. — III. Grâce au style, elle devient agréable. — Deux assaisonnements particuliers au iviri* siècle, la gravelure et la plaisanterie. — IV. Art et procédés des maîtres. — Montesquieu. — Voltaire. — Diderot. — Rousseau. — Le Mariage de Figaro.
Des théories analogues ont plusieurs fois traversé l'imagination des hommes, et des théories analogues la traverseront encore plus d'une fois. En tout temps et en tout pays, il suffit qu'un changement considérable s'introduise dans la conception de la nature humaine, pour que, par contre coup, on voie aussitôt l'utopie et la découverte germer sur les territoires de la politique et de la religion. — Mais cela ne suffit pas pour que la doctrine nouvelle se propage, ni surtout pour que, de la spéculation, elle
passe à l'application. Née en Angleterre, la philosophie du dix-huitième siècle n'a pu se développer en Angleterre; la fièvre de démolition et de reconstruction y est restée superficielle et momentanée. Déisme, athéisme, matérialisme, scepticisme, idéologie, théorie du retour à la nature, proclamation des droits de l'homme, toutes le? témérités de Bolingbroke, Collins, Toland, Tindal et Man deville, toutes les hardiesses de Hume, Hartley, Jamci Mill et Bentham, toutes les doctrines révolutionnaires y ont été des plantes de serre, écloses çà et là dans les cabinets isolés de quelques penseurs : à l'air libre, elles ont avorté, après une courte floraison, sous la concurrence trop forte de l'antique végétation à qui déjà le sol appartenait', — Au contraire, en France, la graine importée d'Angleterre végète et pullule avec une vigueur extraordinaire. Dès la Régence, elle est en fleuri Comme une espèce favorisée par le sol et le climat, elle envahit tous les terrains, elle accapare l'air et le jour pour elle seule, et souffre à peine sous son ombre quelques avortons d'une espèce ennemie, un survivant d'une flore ancienne comme Rollin, un spécimen d'une flore excentrique comme Saint-Martin. Par ses grands arbres, par ses taillis serrés, par l'innombrable armée de ses broussailles et de ses basses plantes, par Voltaire, Montesquieu, Rousseau, Diderot, d'Alembert et Buffon, par Duclos, Mably, Condillac, Turgot, Beaumarchais, Bernardin de Saint-Pierre, Barthélémy et Thomas, par la foule de ses journalistes, de ses compilateurs et de ses causeurs, par l'élite et la populace de la philosophie, de la science et de la litté-
1. « Who born within Ihe last forty years has read a word of Collins, and « Toland, and Tindal, and that whole race, who called themselves free thin- « kers? » (Burke, reflexions on Ihe French révolution, 1790).
2. L'Œdipe de Voltaire est de 1718, et ses Lettres sur les Anglais, de ,728. Les Lettres persanes de Montesquieu, publiées en 1721, contiennent en germe toutes les idées importantes du siècle.
rature, elle occupe l'académie, le théâtre, les salons et la conversation. Toutes les hautes têtes du siècle sont ses rejetons, et, parmi celles-ci, quelques-unes sont au nombre des plus hautes qu'ait produites l'espèce humaine. — C'est que la nouvelle semence est tombée sur le terrain qui lui convient, je veux dire dans la patrie de l'esprit classique. En ce pays de raison raisonnante, elle ne rencontre plus les rivales qui l'étouffaient de l'autre côté de la Manche, et tout de suite elle acquiert, non-seulement la force de sève, mais encore l'organe de propagation qui lui manquait.
Cet organe est « l'art de la parole, l'éloquence appli- « quée aux sujets les plus sérieux, le talent de tout éclair- « cir. »* « Les bons écrivains de cette nation, dit leur grand adversaire, expriment les choses mieux que ceux de toute « autre nation.... » «Leurs livres apprennent peu de chose « aux véritables savants, » mais « c'est par l'art de la « parole qu'on règne sur les hommes, » et « la masse des a hommes, continuellement repoussée du sanctuaire des « sciences par le style dur et le goût détestable des (autres) a ouvrages scientifiques, ne résiste pas aux séductions du a style et de la méthode française. » Ainsi l'esprit classique qui fournit les idées fournit aussi leur véhicule, elles théories du dix-huitième siècle sont comme ces semences pourvues d'ailes qui volent d'elles-mêmes sur tous les terrains. Point de livre alors qui ne soit écrit pour des gens du monde et même pour des femmes du monde. Dans les entretiens de Fontenelle sur la Pluralité des mondesj le personnage central est une marquise. Voltaire
1 Joseph de Ma stre, Œuvres inédites, p. 8, 11.
compose sa Métaphysique et son Essai sur les mœurs, pour Mme du Chalelet, et Rousseau, son Emile, pour Mme d'Épinay. Condillac écrit le Traité des sensations d'après les idées de Mlle Ferrand, et donne aux jeunes filles des conseils sur la manière de lire sa Logique. Bandeau adresse et explique à une dame son Tableau économique. Le plus profond des écrits de Diderot est une conversation de Mlle de l'Espinasse avec d'Alembert et Bordeu*. Au milieu de son Esprit des lois, Montesquieu avait placé une invocation aux Muses. Presque tous les ouvrages sortent d'un salon, et c'est toujours un salon qui, avant le public, en a eu les prémices. A cet égard, l'habitude est si forte qu'elle dure encore à la fin de 1789; les harangues qu'on va débiter à l'Assemblée nationale sont aussi des morceaux de bravoure qu'on répète au préalable, en soirée, devant les dames. L'ambassadeur américain*, homme pratique, explique à Washington avec une ironie grave la jolie parade académique et littéraire qui précède le tournoi politique et public. « Les discours sont lus d'a- « vance dans une petite société de jeunes gens et de « femmes, au nombre desquelles se trouve ordinairement « la belle amie de l'orateur ou la belle dont il désire faire « son amie; et la société accorde très-poliment son appro- « bation, à moins que la dame qui donne le ton aa petit a cercle ne trouve à blâmer quelque chose, ce qui natu- « rellement conduit l'auteur à remanier son œuvre, je ne « dis pas l'améliorer. »
Rien d'étonnant si, parmi de pareilles mœurs, les philosophes de profession deviennent des hommes du monde. Jamais et nulle part ils ne l'ont été si habituellement et
1. Ses lettres sur les Aveugles et sur les Sourds et Muets sont en toutou en partie adressées à des femmes.
2. Correspondance de Gouverneur Morris (en anglais), II, 89. (24 janvier 1790.)
au même degré. « Pour un homme de science et de génie, dit un voyageur anglais, ici le principal plaisir est de régner dans le cercle brillant des gens à la mode'. » Tandis qu'en Angleterre ils s'enterrent morosement dans leurs livres, vivent entre eux et ne figurent dans la société qu'à condition de « faire une corvée politique », celle de journaliste ou de pamphlétaire au service d'un parti, en France, tous les soirs, ils soupent en ville, et sont l'ornement, l'amusement dçs salons où ils vont causer*. Parmi les maisons où l'on dîne, il n'y en a pas qui n'ait son philosophe en titre, un peu plus tard son économiste, son savant. Dans les correspondances et les mémoires, on les suit à la trace, de salon en salon, de château en château, Voltaire à Cirey chez Mme du Ghatelet, puis chez lui, à Ferney où il a un théâtre et reçoit toute l'Europe, Rousseau chez Mme d'Épinay et chez M. de Luxembourg, l'abbé Barthélémy chez la duchesse de Choiseul, Thomas, Marmonlel et Gibbon chez Mme Necker, les encyclopédistes aux amples dîners de d'Holbach, aux sages et discrets dîners de Mme Geofîrin, dans le petit salon de Mlle de Lespinasse, tous dans le grand salon officiel et central, je veux dire à l'Académie française où chaque élu nouveau vient faire parade de style et recevoir de la société polie son brevet de maître dans l'art de discourir. — Un tel public
1. A comparative view, etc. by John Andrews (1785). — Arthur Young, I, 123. ' Je plaindrais volontiers l'homme qui croirait être bien reçu dans un » cercle brillant de Londres, sans compter sur d'autres raisons que sur son n titre de membre de la Société royale. Il n'en serait pas de même à Paris « pour un membre de l'Académie des sciences; il est assuré partout d'un
excellent accueil. »
î. N Je rencontrais à Paris les d'AIembert, les Marmontel, les Bailly chez « les duchesses; c'était un immense avantage pour eux et pour elles.... Quand
• un homme chez nous se met à faire des livres, on le considère comme « renonçant également à la société des gens qui gouvernent et des gens q ci « rient,... A la vanité littéraire près, la vie de vos d'AIembert et de vos Bailly
• était aussi gaie que celle de vos seigneurs. (Stendhal, Rome, Naples el Florence, 377, récit du colonel Forsyth.)
impose à un auteur l'obligation d'être écrivain encore plus que philosophe. Le penseur est tenu de se préoccuper de ses phrases au moins autant que de ses idées. Il ne lui est point permis de n'être qu'un homme de cabinet. Il n'est pas un simple érudit, plongé dans ses in-folios à la façon allemande, un métaphysicien enseveli dans ses méditations, ayant pour auditoire des élèves qui prennent des notes, et pour lecteurs des hommes d'étude qui consentent à se donner de la peine, un Kant qui se fait une langue à part, attend que le public l'apprenne, et ne sort de la chambre où il travaille que pour aller dans la salle où il fait ses cours. Ici au contraire, en fait de paroles, tous sont experts et même profès. Le mathématicien d'Alembert publie de petits traités sur l'élocution; le naturaliste Buffon prononce un discours sur le style; le légiste Montesquieu compose un essai sur le goût; le psychologue Condillac écrit un volume sur l'art d'écrire. — En ceci consiste leur plus grande gloire; la philosophie leur doit son entrée dans le monde. Ils l'ont retirée du cabinet, du cénacle et de l'école pour l'introduire dans la société et dans la conversation.
« Madame la maréchale, dit un des persorihages de Diderot*, « il faudra que je reprenne les choses d'un peu « haut. — De si haut que vous voudrez, pourvu que je « puisse vous entendre. — Si vous ne m'entendiez pas, ce « serait bien ma faute. — Gela est poli, mais il faut que « vous sachiez que je n'ai jamais lu que mes Heures. » — Il n'importe, et la jolie femme, bien conduite, va philosopher sans le savoir, trouver sans effort la définition du