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CHAPITRE III

De l'acquis scientifique que l'on a vu, élaboré par l'esprit que l'on vient de décrire, naquit une doctrine qui parut une révélation et qui, à ce titre, prétendit au gou-

20 vernement des choses humaines. Aux approches de 1789, il est admis qu'on vit «dans le siècle des lumières,» dans «l'âge de la raison,» qu'auparavant le genre humain était dans l'enfance, qu'aujourd'hui il est devenu «majeur.» Enfin la vérité s'est manifestée et, pour la

25 première fois, on va voir son règne sur la terre. Son droit est suprême, puisqu'elle est la vérité. Elle doit

commander à tous, car, par nature, elle est universelle. Par ces deux croyances, la philosophie du dix-huitième siècle ressemble à une religion, au puritanisme du dixseptième, au mahométisme du septième. La doctrine nouvelle aura aussi ses docteurs, ses dogmes, son caté- 5 chisme populaire, ses fanatiques, ses inquisiteurs et ses martyrs. Elle parlera aussi haut que les précédentes, en souveraine légitime à qui la dictature appartient de naissance, et contre laquelle toute révolte est un crime ou une folie. Mais elle diffère des précédentes en ce 10 qu'elle s'impose au nom de la raison, au lieu de s'imposer au nom de Dieu.

En effet, l'autorité était nouvelle. Jusqu'alors, dans le gouvernement des actions et des opinions humaines, la raison n'avait eu qu'une part subordonnée et petite. Le 15 ressort et la direction venaient d'ailleurs; la croyance et l'obéissance étaient des héritages; un homme était chrétien et sujet parce qu'il était né chrétien et sujet. — Autour de la philosophie naissante et de la raison qui entreprend son grand examen, il y a des lois observées, un 20 pouvoir reconnu, une religion régnante ; dans cet édifice, toutes les pierres se tiennent, et chaque étage s'appuie sur le précédent. Mais quel est le ciment commun, et où se trouve le fondement premier ? — Toutes ces règles civiles auxquelles sont assujettis les mariages, les testa- 25 ments, les successions, les contrats, les propriétés et les personnes, règles bizarres et parfois contradictoires, qui les autorise ? D'abord la coutume immémoriale, différente selon la province, selon le titre de la terre, selon la qualité et la condition de l'individu ; ensuite la volonté du 30 roi qui a fait écrire et qui a sanctionné la coutume. — Cette volonté elle-même, cette souveraineté du prince, ce

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premier des pouvoirs publics, qui l'autorise? D'abord une possession de huit siècles, un droit héréditaire ; ensuite la religion qui ordonne aux hommes de se soumettre aux pouvoirs établis. — Cette religion enfin, qui l'autorise ? 5 D'abord une tradition de dix-huit siècles, le commandement et la parole de Dieu. — Ainsi, dans tout l'ordre social et moral, le passé justifie le présent ; l'antiquité sert de titre, et si, au-dessous de toutes ces assises consolidées par l'âge, on cherche dans les profondeurs sou-

10 terraines le dernier roc primordial, on le trouve dans la volonté divine. — Pendant tout le dix-septième siècle, cette théorie subsiste encore au fond de toutes les âmes sous forme d'habitude fixe et de respect inné ; on ne la soumet pas à l'examen. Non seulement, quand ils livrent

15 leurs croyances au doute méthodique, ils exceptent et mettent à part, comme en un sanctuaire, « les vérités de « la foi ; » mais encore le dogme qu'ils pensent avoir écarté demeure en leur esprit, efficace et latent, pour les conduire à leur insu, et faire de leur philosophie une prépara-

20 tion ou une confirmation du christianisme. — En somme au dix-septième siècle, ce qui fournit les idées mères, c'est la foi, c'est la pratique, c'est l'établissement religieux et politique. Qu'elle l'avoue ou qu'elle l'ignore, la raison n'est qu'un subalterne, un orateur, un metteur en

25 œuvre, que la religion et la monarchie font travailler à leur service. Sauf La Fontaine qui, je crois, est unique en cela comme dans le reste, les plus grands et les plus indépendants, Pascal, Descartes, Bossuet, La Bruyère, empruntent au régime établi leur conception première de

30 la nature, de l'homme, de la société, du droit, du gouvernement. Tant que la raison se réduit à cet office, son œuvre est celle d'un conseiller d'État, d'un prédicateur

extraordinaire que ses supérieurs envoient en tournée et en mission dans le département de la philosophie et de la littérature. Bien loin de détruire, elle consolide ; en effet, jusqu'à la Régence, son principal emploi consiste à faire de bons chrétiens, et de fidèles sujets. 5

Mais voici que les rôles s'intervertissent; du premier rang, la tradition descend au second, et du second rang, la -raison monte au premier. — D'un côté la religion et la monarchie, par leurs excès et leurs méfaits sous Louis XIV, par leur relâchement et leur insuffisance sous 10 Louis XV, démolissent pièce à pièce le fond de vénération héréditaire et d'obéissance filiale qui leur servait de base et qui les soutenait dans une région supérieure, audessus de toute contestation et de tout examen ; c'est pourquoi, insensiblement, l'autorité de la tradition décroît «5 et disparaît. De l'autre côté la science, par ses découvertes grandioses et multipliées, construit pièce à pièce le fond de confiance et de déférence universelles qui, de l'état de curiosité intéressante, l'élève au rang de pouvoir public ; ainsi, par degrés, l'autorité de la raison grandit 20 et prend toute la place. — Il arrive un moment où, la seconde autorité ayant dépossédé la première, les idées mères que la tradition se réservait tombent sous les prises de la raison. L'examen pénètre dans le sanctuaire interdit. Au lieu de s'incliner, on vérifie, et la religion, 25 l'État, la loi, la coutume, bref, tous les organes de la vie morale et de la vie pratique, vont être soumis à l'analyse pour être conservés, redressés ou remplacés, selon que la nouvelle doctrine aura prescrit.

Rien de mieux, si la doctrine eût été complète, et si la raison, instruite par l'histoire, devenue critique, eût été en état de comprendre la rivale qu'elle remplaçait. Car alors, au lieu de voir en elle une usurpatrice qu'il 5 fallait expulser, elle eût reconnu en elle une sœur ainée à qui l'on doit laisser sa part. Le préjugé héréditaire est une sorte de raison qui s'ignore. Il a ses titres aussi bien que la raison elle-même: mais il ne sait pas les retrouver : à la place des bons, il en allègue d'apocryphes.

io Ses archives sont enterrées: il faut pour les dégager des

recherches dont il n'est pas capable ; elles subsistent

pourtant, et aujourd'hui l'histoire les remet en lumière.

„ — Quand on le considère de près, on trouve que, comme

la science, il a pour source une longue accumulation

15 d'expériences: les hommes, après une multitude de tâtonnements et d'essais, ont fini par éprouver que telle façon de vivre ou de penser était la seule accommodée • leur situation. — En général, plus un usage est universel et ancien, plus il est -fondé sur des motifs profonds,

20 motifs de physiologie, d'hygiène, de prévoyance sociale. Tantôt, comme dans la séparation des castes, il fallait conserver pure une race héroïque ou pensante, en prévenant les mélanges par lesquels un sang inférieur lui eût apporté la débilité mentale et les instincts bas. Tan-

25 tôt, comme dans l'institution du droit d'aînesse, il fallait former et désigner d'avance le commandant militaire auquel obéirait la bande, ou le chef civil qui conserverait le domaine, conduirait l'exploitation et soutiendrait la famille. — S'il y a des raisons valables pour légitimer

jo la coutume, il y en a de supérieures pour consacrer la

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religion. A certains moments critiques de l'histoire, des hommes, sortant de leur petite vie étroite et routinière, ont saisi par une vue d'ensemble l'univers infini: du moins ils en ont aperçu quelques traits. Et, par une rencontre admirable, ces traits étaient justement les seuls 5 que leur siècle, leur race, un groupe de races, un fragment de l'humanité fût en état de comprendre. Ils ont prononcé la parole unique, héroïque ou tendre, enthousiaste ou assoupissante, la seule qu'autour d'eux et après eux le cœur et l'esprit voulussent entendre, la seule qui 10 fût adaptée à des besoins profonds, à des aspirations accumulées, à des facultés héréditaires, à toute une structure mentale et morale; en sorte que ses contradictions, au lieu de la condamner, la justifient, puisque sa diversité produit son adaptation, et que son adaptation produit ses 15 bienfaits. — Cette parole n'est pas une formule nue. Un sentiment si grandiose, une divination si compréhensive et si pénétrante, une pensée par laquelle l'homme embrassant l'immensité et la profondeur des choses, dépasse de si loin les bornes ordinaires de sa condition mortelle, 20 ressemble à une illumination; elle se change aisément en vision, elle n'est jamais loin de l'extase, elle ne peut s'exprimer que par des symboles, elle évoque les figures divines. La religion est de sa nature un poëme meta- » fi 4 physique accompagné de croyance. C'est à ce titre 25 qu'elle est efficace et populaire; car, sauf pour une élfte^' imperceptible, une pure idée n'est qu'un mot vide, et la vérité, pour devenir sensible, est obligée de revêtir un corps. Il lui faut un culte, une légende, des cérémonies, afin de parler au peuple, aux femmes, aux enfants, aux 30 amples, à tout homme engagé dans la vie pratique, à l'esprit humain lui-même dont les idées, involontaire-

ment, se traduisent en images. Ainsi, dans toute société, la religion est un organe à la fois précieux et naturel. D'une part, les hommes ont besoin d'elle pour penser l'infini et pour bien vivre: si elle manquait tout d'un 5 coup, il y aurait dans leur âme un grand vide douloureux et ils se feraient plus de mal les uns aux autres. D'autre part, on essaierait en vain de l'arracher; les mains qui se porteraient sur elle n'atteindraient que son enveloppe ; elle repousserait après une opération sanglante; son

io germe est trop profond pour qu'on puisse l'extirper. — Si enfin, après la religion et la coutume, nous envisageons l'État, c'est-à-dire le pouvoir armé qui a la force physique en même temps que l'autorité morale, nous lui trouvons une source presque aussi noble. En Europe

15 du moins, il est par origine et par essence un établissement militaire où l'héroïsme s'est fait le champion du droit. Çà et là, dans le chaos des races mélangées et des sociétés croulantes, un homme s'est rencontré qui, par son ascendant, a rallié autour de lui une bande de fidè-

20 les, chassé les étrangers, dompté les brigands, rétabli la sécurité, restauré l'agriculture, fondé la patrie et transmis comme une propriété à ses descendants son emploi de justicier héréditaire et de général né. Si le prince se renferme dans ses attributions, s'il est retenu sur la pente

25 de l'arbitraire, s'il ne verse pas1 dans l'égoïsme, il fournit au pays l'un des meilleurs gouvernements que l'on ait vus dans le monde, non seulement le plus stable, le plus capable de suite, le plus propre à maintenir ensemble vingt ou trente millions d'hommes, mais encore l'un des

30 plus beaux, puisque le dévouement y ennoblit le commandement et l'obéissance. — Tels sont les titres très valables du préjugé héréditaire; on voit qu'il est. comme l'in-

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stinct, une forme aveugle de la raison. Et ce qui achève de le légitimer, c'est que, pour devenir efficace, la raison elle-même doit lui emprunter sa forme. Une doctrine ne devient active qu'en devenant aveugle. Pour entrer dans la pratique, pour prendre le gouvernement des âmes, pour 5 se transformer en un ressort d'action, il faut qu'elle se dépose dans les esprits à l'état de croyance faite, d'habitude prise, d'inclination établie, de tradition domestique, et que, des hauteurs agitées de l'intelligence, elle descende et s'incruste dans les bas-fonds immobiles de la 10 • volonté; alors seulement elle fait partie du caractère et devient une force sociale. Mais, du même coup, elle a cessé d'être critique et clairvoyante; elle ne tolère plus les contradictions ou le doute, elle n'admet plus les restrictions ni les nuances; elle ne sait plus ou elle apprécie i5 mal ses preuves. Nous croyons aujourd'hui au progrès indéfini à peu près comme on croyait jadis à la chute originelle ; nous recevons encore d'en haut nos opinions toutes faites, l'Académie des Sciences1 tient à beaucoup d'égards la place des anciens conciles. Toujours, sauf 20 chez quelques savants spéciaux, la croyance et l'obéissance seront irréfléchies, et la raison s'indignerait à tort de ce que le préjugé conduit les choses humaines, puisque, pour les conduire, elle doit elle-même devenir un préjugé. 25

Par malheur, au dix-huitième siècle, la raison était classique, et les aptitudes aussi bien que les documents lui manquaient pour comprendre la tradition. — D'abord on ignorait l'histoire; l'érudition rebutait parce qu'elle est ennuyeuse et lourde; on dédaignait les doctes com- 30

pilations, les grands recueils de textes, le lent travail de la critique. Voltaire raillait les Bénédictins.1 Pour faire passer son Esprit des lois, Montesquieu faisait de l'esprit- sur les lois. La science était tenue d'être épi- 5 grammatique ou oratoire; le détail technique ou cru aurait déplu à un public de gens du monde ; le beau style omettait ou faussait les petits faits significatifs qui donnent aux caractères anciens leur tour propre et leur relief original. — Quand même on aurait osé les noter, on

io n'en aurait pas démêlé le sens et la portée. L'imagination sympathique était absente: on ne savait pas sortir de soi-même, se transporter en des points de vue distants, se figurer les états étranges et violents de l'esprit humain, les moments décisifs et féconds pendant lesquels

15 il enfante une créature viable, une religion destinée à l'empire, un État qui doit durer. L'homme n'imagine rien qu'avec son expérience. Comment des esprits aussi policés et aussi aimables auraient-ils pu épouser les sentiments d'un apôtre, d'un moine, d'un fondateur barbare

20 ou féodal ? La raison raisonnante ne concevait pas de pareilles figures: pour les faire rentrer dans son cadre rectiligne, il fallait les réduire et les refaire; le Macbeth de Shakspeare devenait celui de Ducis,3 et le Mahomet4 du Coran, celui de Voltaire. Par suite, faute de voir les

25 âmes, on méconnaissait les institutions; on ne soupçonnait pas que la vérité n'avait pu s'exprimer que par la légende, que la justice n'avait pu s'établir que par la force, que la religion avait dû revêtir la forme sacerdotale, que l'État avait dû prendre la forme militaire, et

30 que l'édifice gothique avait, aussi bien qu'un autre, son architecture, ses proportions, son équilibre, sa solidité, son utilité et même sa beauté. — Par suite encore, faute

de comprendre le passe', on ne comprenait pas le présent. « Deux ou trois mille » gens du monde et lettrés faisaient le cercle des honnêtes gens et ne sortaient pas de leur cercle. Si parfois, de leur château et en voyage, ils avaient entrevu le peuple, c'était en passant. On n'ima- 5 ginait pas la structure de son esprit encore primitif, la rareté et la ténacité de ses idées, l'étroitesse de sa vie routinière, son attachement au saint local, aux rites, au prêtre, ses rancunes profondes, sa défiance invétérée, sa crédulité fondée sur l'imagination, son incapacité de con- 10 cevoir le droit abstrait et les événements publics, le sourd travail par lequel les nouvelles politiques se transformaient dans sa tête en contes de revenant ou de nourrice, ses affolements contagieux pareils à ceux des moutons, ses fureurs aveugles pareilles à celles d'un tau- i5 reau, et tous ces traits de caractère que la Révolution allait mettre au jour. Vingt millions d'hommes et davantage avaient à peine dépassé l'état mental du moyenâge; c'est pourquoi, dans ses grandes lignes, l'édifice social qu'ils pouvaient habiter- devait être du moyen-âge. 20 Sans quoi, après l'avoir démoli et avoir campé dix ans en plein air, à la façon des sauvages, ses hôtes devaient être forcés de le rebâtir presque sur le même plan. — Un seul écrivain, Montesquieu, le mieux instruit, le plus sagace et le plus équilibré de tous les esprits du siècle, démêlait 25 ces vérités. Mais il parlait comme un oracle, par sentences et en énigmes; il courait, comme sur des charbons ardents, toutes les fois qu'il touchait aux choses de son pays et de son temps. C'est pourquoi il demeurait respecté, mais isolé, et sa célébrité n'était point une 30 influence. — La raison classique refusait d'aller si loin pour étudier si péniblement l'homme ancien et l'homme

actuel. Elle trouvait plus court et plus commode de suivre sa pente originelle, de fermer les yeux sur l'homme réel, de rentrer dans son magasin de notions courantes, d'en tirer la notion de l'homme en général, et de bâtir 5 là-dessus dans les espaces. — Par cet aveuglement naturel et définitif, elle cesse de voir les racines antiques et vivantes des institutions contemporaines; ne les voyant plus, elle nie qu'il y en ait. Pour elle, le préjugé héréditaire devient un préjugé pur; la tradition n'a plus de 10 titres, et sa royauté n'est qu'une usurpation. Voilà désormais la raison armée en guerre contre sa devancière, pour lui arracher le gouvernement des âmes et pour substituer au règne du mensonge le règne de la vérité.

Dans cette grande expédition, il y a deux étapes. Par 15 bon sens ou par timidité, les uns s'arrêtent à mi-chemin. Par passion ou par logique, les autres vont jusqu'au bout. — Une première campagne enlève à l'ennemi ses défenses extérieures et ses forteresses de frontière; c'est Voltaire qui conduit l'armée philosophique. Pour com- 20 battre le préjugé héréditaire, on lui en oppose d'autres dont l'empire est aussi étendu et dont l'autorité n'est pas moins reconnue. Montesquieu regarde la France par les yeux d'un Persan,1 et Voltaire, revenant d'Angleterre, décrit les Anglais, espèce inconnue. En face du dogme 25 et du culte régnants, on développe, avec une ironie ouverte ou déguisée, ceux des diverses sectes chrétiennes, anglicans, quakers, presbytériens, sociniens, ceux des peuples anciens ou lointains, Grecs, Romains, Egyptiens, Mahométans, Guèbres, adorateurs de Brahma,2 Chinois,

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simples idolâtres. En regard de la loi positive et de la pratique établie, on expose, avec des intentions visibles, les autres constitutions et les autres mœurs, despotisme, monarchie limitée, république, ici l'Église soumise à l'État, là-bas l'Église détachée de l'État, en tel pays des 5 castes, dans tel autre la polygamie, et, de contrée à contrée, de siècle à siècle; la diversité, la contradiction, l'antagonisme des coutumes fondamentales qui, chacune chez elle, sont toutes également consacrées par ra tradition et forment toutes légitimement le droit public. Dès 10 ce moment, le charme est rompu. Les antiques institutions perdent leur prestige divin; elles ne sont plus que des œuvres humaines, fruits du lieu et du moment, nées d'une convenance et d'une convention. Le scepticisme entre par toutes les brèches. A l'endroit du christianisme, 15 il se change tout de suite en hostilité pure, en polémique prolongée et acharnée; car, à trtrë de religion d'État, celui-ci occupe la place, censure la libre pensée, fait brûler les écrits, exile, emprisonne, ou inquiète les auteurs, et se trouve partout l'adversaire naturel et officiel. En 20 outre, à titre de religion ascétique, il condamne, non seulement les mœurs gaies et relâchées que la nouvelle philosophie tolère, mais encore les penchants naturels qu'elle autorise et les promesses de bonheur terrestre qu'elle fait briller à tous les regards. Ainsi contre lui le 25 cœur et l'esprit sont d'accord. — Les textes dans . la main, Voltaire le poursuit d'un bout à l'autre de son histoire, depuis les premiers récits bibliques jusqu'aux dernières bulles, avec une animosité et une verve implacables, en critique, en historien, en géographe, en logicien, 30 en moraliste, contrôlant les sources, opposant les témoignages, enfonçant le ridicule comme un pic dans tous les

endroits faibles où l'instinct révolte' heurte sa prison mystique, et dans tous les endroits douteux où des placages ultérieurs ont défiguré l'édifice primitif. — Mais il en respecte la première assise, et en cela les plus grands 5 écrivains du siècle feront comme lui. Sous les religions positives qui sont fausses, il y a la religion naturelle qui est vraie. Elle est le texte authentique et simple dont les autres sont les traductions altérées et amplifiées. Otez les surcharges ultérieures et divergentes ; il reste

10 l'original, et cet extrait commun, par lequel toutes les copies concordent, est le déisme. — Même opération sur les lois civiles et politiques. En France, où tant d'institutions survivent à leur utilité, où les privilèges ne sont plus justifiés par les services, où les droits se sont changés

15 en abus, quelle architecture incohérente que celle de la vieille maison gothique ! Comme elle est mal faite pour un peuple moderne! — Mais, sous ces législations positives qui toutes se contredisent entre elles et dont chacune se contredit elle-même, il est une loi naturelle

20 sous-entendue dans les codes, appliquée dans les mœurs, écrite dans les cœurs. «Ce qui est juste ou injuste «paraît tel a l'univers entier,» et, dans la pire société, toujours la force se met à quelques égards au service du droit, de même que, dans la pire religion, toujours le

25 dogme extravagant proclame en quelque façon un architecte suprême. — Ainsi les religions et les sociétés, dissoutes par l'examen, laissent apercevoir au fond ^3u creuset, les unes un résidu de vérité, les autres un résidu de justice, reliquat petit mais précieux, sorte de lingot

30 d'or que la tradition conserve, que la raison épure, et qui, peu à peu, dégagé de ses alliages, élabore, employé à tous les usages, doit fournir seul toute la substance de la religion et tous les fils de la société.

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Ici commence la seconde expédition philosophique. Elle se compose de deux armées: la première est celle des Encyclopédistes,1 les uns sceptiques comme d'Alembert,2 les autres à demi panthéistes comme Diderot et Lamarck,3 d'autres francs athées et matérialistes secs comme 5 d'Holbach,4 Lamettrie,5 Helvétius, plus tard Condorcet, Lalande6 et Volney, tous divers et indépendants les uns des autres, mais tous unanimes en ceci que la tradition est l'ennemi. On refuse d'admettre que la raison et la tradition puissent ensemble et d'accord défendre la 10 même citadelle; dès que l'une entre, il faut que l'autre sorte ; désormais un préjugé s'est établi contre le préjugé. — A la vérité Voltaire, «le patriarche ne veut pas se «départir de son Dieu rémunérateur et vengeur.» Voltaire veut que ce rêve soit vrai, parce qu'autrement il ne 15 peut expliquer le bel arrangement du monde et qu'une horloge suppose un horloger; il faudrait d'abord prouver que le monde est une horloge et chercher si l'arrangement, tel quel, incomplet, qu'on y observe ne s'explique pas mieux par une supposition plus simple et plus conforme 20 à l'expérience, celle d'une matière éternelle en qui le mouvement est éternel. A chacun de mes repas, en moi, par moi, une matière inanimée devient vivante; «j'en «fais de la chair, je l'animalise, je la rends sensible.» Ce que vous appelez l'âme, c'est le centre nerveux auquel 25 aboutissent tout les filets sensibles. Les vibrations qu'ils lui transmettent font ses sensations; une sensation réveillée ou renaissante est un souvenir; des sensations, des souvenirs et des signes, font toutes nos idées. Ainsi, ce n'est pas une intelligence qui arrange la matière, c'est 30

la matière qui en s'arrangeant produit les intelligences. Regardons en bas sur la terre; considérons l'homme luimême, tel qu'il est aux yeux du naturaliste, c'est-à-dire le corps organisé, l'animal sensible, avec ses besoins, 5 ses appétits et ses instincts. Non seulement ils sont indestructibles, mais légitimes. Ouvrons la prison où le préjugé les enferme; donnons leur l'espace .et l'air libre; qu'ils se déploient dans toute leur force, et tout sera bien.

10 A tout le moins, chez Diderot, ces paradoxes ont des correctifs. Quand il peint les mœurs modernes, c'est en moraliste. Il garde, à côté de l'amour-propre, une place indépendante et supérieure pour la pitié, la sympathie, la bienveillance. Mais auprès, de lui, en voici d'autres,

15 froids et bornés, qui, selon la méthode mathématique des idéologues,1 construisent la morale à la façon de Hobbes.2 Il ne leur faut qu'un seul mobile, le plus simple et le plus palpable, tout grossier, presque mécanique, tout physiologique, l'inclination naturelle qui porte

20 l'animal à fuir la douleur et à chercher le plaisir. Ainsi la vertu n'est que l'égoïsme muni d'une longue vue; l'homme n'a d'autre raison pour bien faire que la crainte de se faire mal, et, quand il se dévoue, c'est à son intérêt. On va vite et loin sur cette pente. Sitôt

25 que pour chacun l'unique règle est d'être heureux, chacun veut l'être à l'instant, à sa guise; le troupeau des appétits lâchés se rue en avant et renverse d'abord les barrières. D'autant plus qu'on lui a prouvé que toute barrière est nuisible, inventée par des pâtres rusés et malfaisants

30 pour mieux traire et tondre le troupeau. Plus de gêne; les passions sont bonnes, et, si le troupeau veut enfin manger à pleine bouche, son premier soin sera de fouler

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sous ses sabots les animaux mîtrés et couronnés qui le parquent pour l'exploiter.

Retour à la nature, c'est-à-dire abolition de la société : tel est le cri de guerre dé tout le bataillon encyclopédique.1 Voici que d'un autre côté le même cri s'élève ; 5 c'est le bataillon de Rousseau et des socialistes qui, à son tour, vient donner l'assaut au régime établi. La sape que ' . celui-ci pratique au pied des murailles semble plus bornée, mais n'en est que plus efficace, et la machine de destruction qu'il emploie est aussi une idée neuve de la nature 10 humaine. Cette idée, Rousseau l'a tirée tout entière du spectacle de son propre cœur: homme étrange, original et supérieur, mais qui, dès l'enfance, portait en soi un germe de folie et qui à la fin devint fou tout à fait ; esprit admirable et mal équilibré, en qui les sensations, 15 les émotions et les images étaient trop fortes : à la fois aveugle et perspicace, véritable poëte et poëte malade, qui, au lieu des choses, voyait ses rêves, vivait dans un roman et mourut sous le cauchemar qu'il s'était forgé ; incapable de se maîtriser et de se conduire, prenant ses 20 résolutions pour des actes, ses velléités pour des résolutions et le rôle qu'il se donnait pour le caractère qu'il croyait avoir ; en tout disproportionné au train courant du monde, s'aheurtant, se blessant, se salissant à toutes les bornes du chemin ; ayant commis des extravagances, 25 des vilenies et des crimes, et néanmoins gardant jusqu'au bout la sensibilité délicate et profonde, l'humanité, l'attendrissement, le don des larmes,, la faculté d'aimer, la passion de la justice, le sentiment religieux, l'enthousiasme, comme autant de racines vivaces où fermente 3°

toujours la sève généreuse pendant que la tige et les rameaux avortent, se déforment ou se flétrissent sous l'inclémence de l'air. Comment expliquer un tel contraste ? Comment Rousseau l'explique-t-il lui-même ? Un critique, 5 un psychologue ne verrait là qu'un cas singulier, l'effet d'une structure mentale extraordinaire et discordante, analogue à celle d'Hamlet, de Chatterton,1 de René,2 de Werther,3 propre à la poésie, impropre à la vie. Rousseau généralise : préoccupé de soi jusqu'à la manie et ne voyant

10 dans le monde que lui-même, il imagine l'homme d'après lui-même et 1 le décrit tel qu'il se sent.» A cela d'aiU leurs l'amour-propre trouve son compte ; on est bien aise d'être le type de l'homme. Rousseau convoque les générations par la trompette du jugement dernier et s'y

15 présente hardiment aux yeux des hommes et du souverain juge : « Qu'un seul te dise, s'il l'ose : Je fus meilleur «que cet homme-là ! » Toutes les souillures qu'il a contractées lui viennent du dehors ; c'est aux circonstances qu'il faut attribuer ses bassesses et ses vices : «Si j'étais

20 « tombé dans les mains d'un meilleur maître . . . j'aurais « été bon chrétien, bon père de famille, bon ami, bon « ouvrier, bon homme 4 en toutes choses » Ainsi la société seule a tous les torts. — Pareillement, dans l'homme en général, la nature est bonne. « Ses premiers

25 « mouvements sont toujours droits. ... Le principe fonce damental de toute morale, sur lequel j'ai raisonné dans « mes écrits, est que F homme est un être naturellement bon, « aimant la justice et F ordre. . . U Emile'* en particulier « n'est qu'un traité de la bonté originelle de l'homme,

30 « destiné à montrer comment le vice et l'erreur, étran- « gers à sa constitution, s'y introduisent du dehors et « l'altèrent insensiblement. ... La nature a fait l'homme

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« heureux et bon, la société le déprave et le fait misé- « rable.»

Autour de cette ide'e centrale se reforme la doctrine spiritualiste. — Un être si noble ne peut pas être un simple assemblage d'organes ; il y a en lui quelque chose de 5 plus que la matière ; les impressions qu'il reçoit par les sens ne le constituent pas tout entier. L'homme est libre, capable de choisir entre deux actions, partant cre'ateur de ses actes ; il est donc une cause originale et première, une âme que le corps gêne et qui peut survivre 10 au corps. — Cette âme immortelle engagée dans la chair a pour voix la conscience. A côté • de l'égoïsme, par lequel l'homme cherche son bonheur même aux dépens des autres, il y a la sympathie, par laquelle il cherche le bonheur des autres même aux dépens du sien. — Voilà 15 l'homme tel que Dieu l'a fait et l'a voulu ; il n'y a point de défaut dans sa structure. Les pièces inférieures y servent comme les supérieures ; toutes sont nécessaires, proportionnées, en place, non seulement le cœur, la conscience, la raison et les facultés par lesquelles nous sur- 20 passons les brutes, mais encore les inclinations qui nous sont communes avec l'animal. Si nous n'intervenions pas, si nous ne leur imposions pas de contrainte, si nous laissions toutes ces sources vives couler sur leur pente, si nous ne les emprisonnions pas dans nos conduits arti- 25 flciels et sales, nous ne les verrions jamais écumer ni se ternir. « Ce sont vos gouvernements mêmes qui font les « maux auxquels vous prétendez remédier par eux. . . . « Sceptres de fer ! lois insensées ! c'est à vous que nous « reprochons de n'avoir pu remplir nos devoirs sur la 30 « terre ! » Otez ces digues, œuvres de la tyrannie et de la routine ; la nature délivrée reprendra tout de suite son

allure droite et saine, et, sans effort, l'homme se trouvera, non seulement heureux, mais vertueux.

Sur ce principe, l'attaque commence : il n'y en a pas qui pénètre plus avant ni qui soit conduite avec une plus 5 âpre hostilité. Avec Voltaire et Montesquieu, tout ce que je pouvais espérer, c'étaient des maux un peu moindres. Avec Diderot et d'Holbach, je ne distinguais à l'horizon qu'un Eldorado1 brillant ou une Cythère2 commode. Avec Rousseau, je vois à portée de ma main un

10 Éden où du premier coup je retrouverai ma noblesse inséparable de mon bonheur. J'y ai droit ; la nature et la Providence m'y appellent ; il est mon héritage. Seule, une institution arbitraire m'en écarte et fait mes vices en même temps que mon malheur. Avec quelle colère et

15 de quel élan vais-je me jeter contre la vieille barrière ! — On s'en aperçoit au ton véhément, au style amer, à l'éloquence sombre de la doctrine nouvelle. Il ne s'agit plus de plaisanter, de polissonner ; le sérieux est continu ; on s'indigne, et la voix puissante qui s'élève perce au delà

20 des salons jusqu'à la foule souffrante et grossière, à qui nul ne s'est encore adressé, dont les ressentiments sourds rencontrent pour la première fois un interprète, et dont les instincts destructeurs vont bientôt s'ébranler à l'appel de son héraut. — Rousseau est -du peuple et il n'est pas

25 du monde. Dans un salon il se trouve gêné; il ne sait pas causer, être aimable ; il n'a de jolis mots qu'après coup, sur l'escalier ; il se tait d'un air maussade ou dit des balourdises, et ne se sauve de la maladresse que par des boutades de rustre ou des sentences de cuistre.

30 L'élégance lui déplaît, le luxe l'incommode, la politesse lui semble un mensonge, la conversation un bavardage, le bon ton une grimace, la gaieté une convention, l'esprit

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une parade, la science un charlatanisme, la philosophie une affectation, les mœurs une pourriture. Cette civilisation qui s'applaudit de son éclat n'est qu'un trémoussement de singes surexcités et serviles qui s'imitent les uns les autres et se gâtent les uns les autres pour arriver 5 par le raffinement au malaise et à l'ennui. Ainsi, par elle-même, la culture humaine est mauvaise, et les fruits qu'elle fait naître ne sont que des excroissances ou des poisons. — A quoi bon les sciences ? Incertaines, inutiles, elles ne sont qu'une pâture'pour les disputeurs et les 10 oisifs. A quoi bon les beaux-arts ? Ils ne sont qu'une flatterie publique des passions régnantes. « Plus la co- «médie est agréable et parfaite, plus son effet est funeste,» et le théâtre, même chez Molière, est une école de mauvaises mœurs, «puisqu'il excite les âmes perfides à punir, 15 « sous le nom de sottise, la candeur des honnêtes gens. » La tragédie, qu'on dit morale, dépense en effusions fausses le peu de vertu qui nous reste encore. « Quand un « homme est allé admirer de belles actions dans des « fables, qu'a-t-on encore à exiger de lui ? Ne s'est-il pas 20 « acquitté de tout ce qu'il doit à la vertu par l'hommage «qu'il vient de lui rendre?» — En fait de sciences, une seule est nécessaire, celle de nos devoirs, et, sans tant de subtilités ou d'études, le sentiment intime suffit pour nous l'enseigner. — En fait d'arts, il n'y a de tolérables 25 que ceux qui, fournissanraThos premiers besoins, nous donnent du pain pour nous nourrir, un toit pour nous abriter, un vêtement pour nous couvrir, des armes pour nous défendre. — En fait de vie, il n'en est qu'une saine, celle que l'on mène aux champs, sans apprêt, sans éclat, 30 en famille, dans les occupations de la culture, sur les provisions que fournit la terre, parmi des voisins qu'on

traite en égaux et des serviteurs qu'on traite en amis. — En fait de classes, il n'y en a qu'une respectable, celle des hommes qui travaillent. — Appelez donc de leur vrai nom cette élégance, ce luxe, cette urbanité, cette délica- 5 tesse littéraire, ce dévergondage philosophique que le préjugé admire comme la rieur de la vie humaine; ils n'en sont que la moisissure. Pareillement estimez à son juste prix l'essaim qui s'en nourrit, je veux dire l'aristocratie désœuvrée, tout le beau monde, les privilégiés qui

10 commandent et représentent, les oisifs de salon qui causent, jouissent et se croient l'élite de l'humanité; ils n'en sont que les parasites. Parasites et moisissure, l'un attire l'autre, et l'arbre ne se portera bien que lorsque nous l'aurons débarrassé de tous les deux.

15 Si la civilisation est mauvaise, la société est pire. Car elle ne s'établit qu'en détruisant l'égalité primitive, et ses deux institutions principales, la propriété et le gouvernement sont des usurpations. « Le premier qui, ayant « enclos un terrain, s'avisa de dire ceci est à moi, et

20 « trouva des 'gens assez simples pour le croire, fut le « vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de « guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs « n'eût point épargné au genre humain celui qui, arra- « chant les pieux et comblant le fossé, eût crié à- ses

25 « semblables: «Gardez-vous d'écouter cet imposteur; « vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à « tous et que la terre n'est à personne ! » — On reconnaît, à travers la théorie, l'accent personnel, la rancune du plébéien pauvre, aigri, qui, entrant dans le monde, a

30 trouvé les places prises et n'a pas su se faire la sienne, qui marque dans ses confessions le jour à partir duquel il a cessé de sentir la faim, qui, faute de mieux vit en

concubinage avec une servante et met ses cinq enfants à l'hôpital, tour à tour valet, commis, bohème, précepteur, copiste,1 toujours aux aguets et aux expédients pour maintenir son indépendance, révolté par le contraste de la condition qu'il subit et de l'âme qu'il se sent, n'échappant à 5 l'envie que par le dénigrement, et gardant au fond de son cœur une amertume ancienne. — Non seulement la propriété est injuste par son origine, mais encore, par une seconde injustice, elle attire à soi la puissance. « Tous les avantages de la société, ne sont-ils pas pour 10 « les puissants et pour les riches ? Tous les emplois lucra- « tifs ne sont-ils pas remplis par eux seuls ? Et l'autorité «publique n'est-elle pas toute en leur faveur? — Que le « tableau du pauvre est différent ! Plus l'humanité lui « doit, plus la société lui refuse. Toutes les portes lui 15 « sont fermées même quand il a le droit de les faire ouvrir, « et, s'il obtient quelquefois justice, c'est avec plus de «peine qu'un autre obtiendrait grâce. Résumons en « quatre mots le pacte social des deux états : Vous avez « besoin de moi, car je suis riche et vous êtes pauvre : fai- 20 « sons donc un accord entre nous ; je permettrai que vous « ayez P honneur de me servir, à condition que vous me don- « nerez le peu qui vous reste pour la peine que je prends de « vous commander.))

Ceci nous montre l'esprit, le but et l'effet de la société 25 politique. — A l'origine, selon Rousseau, elle fut un contrat inique qui, conclu entre le riche adroit et le faible dupé, « donna de nouvelles entraves au faible, de nou- «velles forces au riche,» et, sous le nom de propriété légitime, consacra l'usurpation du sol. — Aujourd'hui elle 30 est un contrat plus inique, « grâce auquel un enfant com- « mande à un vieillard, un imbécile conduit des hommes

« sages, une poignée de gens regorge de superfluités, « tandis que la multitude affamée manque du nécessaire. » Il est dans la nature de l'inégalité de s'accroître; c'est pourquoi l'autorité des uns a grandi en même temps que

5 la dépendance des autres, tant qu'enfin, les deux conditions étant arrivées à l'extrême, la sujétion héréditaire et perpétuelle du peuple a semblé de droit divin comme le despotisme héréditaire et perpétuel du roi. — Voilà l'état présent, et, s'il change, c'est en pis. « Les mots

10 «.bien public, bo?iheur des sujets, gloire de la nation, si « lourdement employés dans les édits publics, n'annoncent «jamais que des ordres funestes, et le peuple gémit «d'avance, quand ses maîtres lui parlent de leurs soins «paternels.)) — Mais, arrivé à ce terme fatal, «le contrat

15 «du gouvernement est dissous; le despote n'est maître «qu'aussi longtemps qu'il est le plus fort, et, sitôt qu'on «peut l'expulser, il n'a point à réclamer contre la violence.» Car il n'y a de droit que par consentement, et il n'y a ni consentement ni droit d'esclave à maître. « Soit d'un

20 « homme à un homme, soit d'un homme à un peuple, ce «discours sera toujours également insensé: Je fais avec «toi une convention toute à ta charge et toute à mon profit «que f observerai tant qu'il me plaira et que tu observeras «tant qu'il me plaira. » — Que des fous signent ce traité;

25 puisqu'ils sont fous, ils sont hors d'état de contracter, et leur signature n'est pas valable. Que des vaincus à terre et l'épée sur la gorge, acceptent ces conditions ; puisqu'ils sont contraints, leur promesse est nulle. Que des vaincus ou des fous aient, il y a mille ans, engagé le consente-

30 ment de toutes les générations suivantes ; si l'on contracte pour un mineur, on ne contracte pas pour un adulte, et, quand l'enfant est parvenu à l'âge de raison, il n'ap-

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partient plus qu'à lui-même. A la fin nous voici adultes, et nous n'avons qu'à faire acte de raison pour rabattre à leur valeur les présentions de cette autorité qui se dit légitime. Elle a la puissance, rien de plus. Mais «un « pistolet aux mains d'un brigand est aussi une puissance ; » 5 direz-vous qu'en conscience je suis obligé de lui donner ma bourse ? — Je n'obéis que par force, et je lui reprendrai ma bourse sitôt que je pourrai lui prendre son pistolet.

Avec des engins différents et des tactiques contraires, 10 les diverses attaques ont abouti au même effet. Toutes les institutions ont été sapées par la base. La philosophie régnante a retiré toute autorité à la coutume, à la religion et à l'État. Il est admis, non seulement qu'en elle-même la tradition est fausse, mais encore que par ses 15 œuvres elle est malfaisante. Désormais la voilà proscrite. «Écrasons l'infâme1» et ses fauteurs. Elle est le mal dans l'espèce humaine, et, quand le mal sera supprimé, il ne restera plus que du bien. — Le millénium va s'ouvrir, et c'est encore la raison qui doit le construire. 20 Ainsi nous devrons tout à son autorité salutaire, la fondation de l'ordre nouveau comme la destruction de l'ordre ancien.

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