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CHAPITRE IV

Considérez donc la société future telle qu'elle apparaît à cet instant à nos législateurs de cabinet, et songez qu'elle apparaîtra bientôt sous le même aspect aux législateurs d'assemblée. — A leurs yeux le moment décisif

5 est arrivé. Désormais il y aura deux histoires, l'une celle du passé, l'autre celle de l'avenir, auparavant l'histoire de l'homme encore dépourvu de raison, maintenant l'histoire de l'homme raisonnable. Enfin le règne du droit va commencer. De tout ce que le passé a fondé

10 et transmis, rien n'est légitime. Par-dessus l'homme naturel, il a créé un homme artificiel, ecclésiastique ou laïque, noble ou roturier, roi ou sujet. Otons ces vêtements surajoutés; prenons l'homme en soi, le même dans toutes les conditions, dans toutes les situations, dans

15 tous les pays, dans tous les siècles, et cherchons le genre d'association qui lui convient. Le problème ainsi posé, tout le reste suit. — Conformément aux habitudes de l'esprit classique et aux préceptes de l'idéologie régnante, on construit la politique sur le modèle des mathéma-

20 tiques. On isole une donnée simple, très générale, très accessible à l'observation, très familière, et que l'écolier le plus inattentif et le plus ignorant peut aisément saisir. Retranchez toutes les différences qui séparent un homme des autres ; ne conservez de lui que la portion commune

25 à lui et aux autres. Ce reliquat est l'homme en général. Réunissons-en plusieurs, mille, cent mille, un million, vingt-six millions, et voilà le peuple français. On suppose

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des hommes nés à vingt-et-un ans, sans parents, sans passé, sans tradition, sans obligations, sans patrie, et qui, assemblés pour la première fois, vont pour la première fois traiter entre eux. En cet état, et au moment de contracter ensemble, tous sont égaux; car, par définition, 5 nous avons écarté les qualités extrinsèques et postiches par lesquelles seules ils différaient. Tous sont libres, car, par définition, nous avons supprimé les sujétions injustes que la force brutale et le préjugé héréditaire leur imposaient. — Mais, tous étant égaux, il n'y a aucune 10 raison pour que, par leur contrat, ils concèdent des avantages particuliers à l'un plutôt qu'à l'autre. Ainsi tous seront égaux devant la loi; nulle personne, famille ou classe, n'aura de privilège. D'autre part, tous étant libres, il n'est tenu de respecter les lois que parce qu'il a 15 contribué à les faire, et d'obéir aux magistrats que parce qu'il a contribué à les élire. Nul ne peut aliéner ni perdre cette part de souveraineté- quand il en délègue l'usage, il en garde la propriété, -i- Liberté, égalité, souveraineté du peuple, ce sont là les premiers articles du 20 contrat social. iOn les a déduits rigoureusement d'une définition primordiale; on déduira d'eux non moins rigoureusement les autres droits du citoyen, les grands traits de la constitution, les principales lois politiques ou civiles, bref l'ordre, la forme et l'esprit de l'État nouveau. 25

De là deux conséquences. — En premier lieu, la société ainsi construite est la seule juste; car, à l'inverse de toutes les autres, elle n'est pas l'œuvre d'une tradition aveuglément subie, mais d'un contrat conclu entre égaux.

Composé de théorèmes prouvés, le contrat social a l'autorité de la géométrie ; c'est pourquoi il vaut comme elle en tous temps, en tous lieux, pour tout peuple. Quiconque y fait obstacle est l'ennemi du genre humain;

5 gouvernement, aristocratie, clergé, quel qu'il soit il faut l'abattre. En second lieu, le code social tel qu'on vient de l'exposer, va, une fois promulgué, s'appliquer sans obscurité ni résistance: car il est une sorte de géométrie morale plus simple que l'autre, réduite aux premiers

10 éléments, fondée sur la notion la plus claire et la plus vulgaire, et conduisant en quatre pas aux vérités capitales. Pour comprendre et appliquer ces vérités, il n'est pas besoin d'étude préalable ou de réflexion profonde ; il suffit du bon sens et même du sens commun. Expli-

1 5 quez à un ouvrier, à un paysan, les droits de l'homme, et tout de suite il deviendra un bon politique; faites réciter aux enfants 1 le catéchisme du citoyen et, au sortir de l'école, ils sauront leurs devoirs et leurs droits aussi bien que les quatre règles. 2 — Là-dessus l'espérance ouvre ses

20 ailes toutes grandes; tous les obstacles semblent levés.

Confiance merveilleuse, inexplicable au premier abord,

et qui suppose à l'endroit de l'homme une idée que nous

n'avons plus. En effet on le croyait raisonnable et même

bon par essence. — Tel est l'homme ordinaire aux yeux

25 des écrivains du temps; pour eux, l'esprit humain, c'est leur esprit, l'esprit classique. Depuis cent cinquante ans, il règne dans la littérature, dans la philosophie, dans la science, dans l'éducation, dans la conversation, en vertu de la tradition, de l'habitude et du bon goût.

30 On n'en tolère pas d'autre, on n'en imagine pas d'autre, et, si, dans ce cercle fermé, un étranger parvient à s'introduire, c'est à la condition. d'employer l'idiome oratoire

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que la raison raisonnante impose à tous ses hôtes. Dans Buffon, le premier homme, racontant les premières heures de sa vie, analyse ses sensations, ses émotions, ses motifs aussi finement que ferait Condillac lui-même. Chez Diderot, Otou POtaïtien,1 chez Bernardin de Saint-Pierre, 5 un demi-sauvage de l'Indoustan et un vieux colon de l'Ile-de-France,2 chez Rousseau, un vicaire de campagne, un jardinier, un joueur de gobelets, sont des discoureurs et des moralistes accomplis. Chez Marmontel, Florian, dans toute la petite littérature qui précède ou accom- 10 pagne la Révolution, dans tout le théâtre tragique ou comique, le personnage, quel qu'il soit, villageois inculte, barbare tatoué, sauvage nu, a pour premier fond le talent de s'expliquer, de raisonner, de suivre avec intelligence et avec attention un discours abstrait, d'enfiler de lui- 15 même ou sur les pas d'un guide l'allée rectiligne des idées générales. Ainsi, pour les spectateurs du dixhuitième siècle, la raison est partout, et il n'y a qu'elle au monde. Selon l'idéologie3 nouvelle, tout esprit est à la portée de toute vérité. A cette haute idée des facultés 20 de l'homme s'ajoute une idée non moins haute de son cœur. Rousseau a déclaré qu'il est bon, et le beau monde s'est jeté dans cette croyance avec toutes les exagérations de la mode et toute la sentimentalité des salons. On est convaincu que l'homme, surtout l'homme 25 du peuple, est naturellement sensible, affectueux, que tout de suite il est touché par les bienfaits et disposé à les reconnaître, qu'il s'attendrit à la moindre marque d'intérêt, qu'il est capable de toutes les délicatesses. Il serait trop long de suivre dans la littérature de la fin 30 du siècle, depuis Marmontel jusqu'à Bernardin de Saint- Pierre, depuis Florian jusqu'à Berquin4 et Bitaubé,5

la répétition interminable de ces douceurs et de ces fadeurs. — L'illusion gagne jusqu'aux hommes d'État. Au mois de janvier 1789, Necker,1 à qui M. de Bouille2 montrait le danger imminent et les entreprises imman-

5 quables du Tiers, «répondait froidement et en levant «les yeux au ciel qu'il fallait/bien compter sur les vertus « morales des hommes. » — [Au fond, quand on voulait se représenter la fondation d'une société humaine, on imaginait vaguement une scène demi-bucolique, demi-théâ-

10 traie, à peu près semblable à celle qu'on voyait sur le frontispice des livres illustrés de morale et de politique. Des hommes demi-nus ou vêtus de peaux de bêtes sont assemblés sous un grand chêne; au milieu d'eux, un vieillard vénérable se lève, et leur parle «le langage de

15 la nature et de la raison;» il leur propose de s'unir, et leur explique à quoi ils s'obligent par cet engagement mutuel; il leur montre l'accord de l'intérêt public et de l'intérêt privé, et finit en leur faisant sentir les beautés de la vertu. Tous aussitôt poussent des cris d'allé-

20 gresse, s'embrassent, s'empressent autour de lui et le choisissent pour magistrat; de toutes parts on danse sous les ormeaux, et la félicité désormais est établie sur la terre. — Je n'exagère pas. Les adresses de l'Assemblée nationale3 à la nation seront des harangues de ce style.

25 Au plus fort de la jacquerie,4 les sages du temps supposeront toujours qu'ils vivent en pleine églogue,5 et qu'avec un air de flûte ils vont ramener dans la bergerie la meute hurlante des colères bestiales et des appétits déchaînés.

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Il est triste, quand on s'endort dans une bergerie, de trouver à son réveil les moutons changés en loups; et cependant, en cas de révolution, on peut s'y attendre. Ce que dans l'homme nous appelons la raison n'est point un don inné, primitif et persistant, mais une acquisition 5 tardive et un composé fragile. Prenez des femmes qui ont faim et des hommes qui ont bu; mettez-en mille ensemble, laissez-les s'échauffer par leurs cris, par l'attente, par la contagion mutuelle de leur émotion croissante; au bout de quelques heures, vous n'aurez plus 10 qu'une cohue de fous dangereux; dès 1789 on le saura et de reste. 1 Autant la raison est boiteuse dans l'homme, autant elle est rare dans l'humanité. Les idées générales et le raisonnement suivi ne se rencontrent que chez une petite élite. Chez le paysan, chez le villageois, chez 15 l'homme appliqué dès son enfance au travail manuel, non seulement le réseau des conceptions supérieures fait défaut, mais encore les instruments internes qui pourraient le tisser ne sont pas formés. Chez le demi-lettré, même chez l'homme qui se croit cultivé et lit les jour- 20 naux, presque toujours les principes sont des hôtes disproportionnés; ils dépassent sa compréhension; en vain il récite ses dogmes; il n'en peut mesurer la portée. Ce sont des composés de laboratoire qui restent inoffensifs dans le cabinet et sous la main du chimiste, mais qui 25 deviennent terribles dans la rue et sous les pieds du passant.

C'est qu'à son endroit les philosophes du siècle se sont mépris de deux façons. Non seulement la raison n'est point naturelle à l'homme ni universelle dans l'hu- 30

manité; mais encore, dans la conduite de l'homme et de l'humanité, son influence est petite. Sauf chez quelques froides et lucides intelligences, un Fontenelle, un Hume,1 un Gibbon, en qui elle peut régner parce qu'elle ne ren-

5 contre pas de rivales, elle est bien loin de jouer le premier rôle. En premier lieu, s'il n'est pas sûr que l'homme soit par le sang un cousin éloigné du singe, du moins il est certain que, par sa structure, il est un animal très voisin du singe, muni de canines, Carnivore et carnas-

10 sier, 2 jadis cannibale, par suite chasseur et belliqueux. De là en lui un fonds persistant de brutalité, de férocité, . d'instincts violents et destructeurs, auxquels s'ajoutent, s'il est Français, la gaieté, le rire, et le plus étrange besoin de gambader, de polissonner au milieu des dégâts

15 qu'il fait; on le verra à l'œuvre. — En second lieu, dès l'origine, sa condition l'a jeté nu et dépourvu sur une terre ingrate. De là la rapacité et l'avarice, notamment dans la classe qui, collée à la glèbe, jeûne depuis soixante générations pour nourrir les autres classes, et dont les mains

20 crochues s'étendent incessamment pour saisir ce sol où elles font pousser les fruits; on la verra à l'œuvre. — En dernier lieu, son organisation mentale plus fine a fait de lui, dès les premiers jours, un être imaginatif en qui les songes pullulants se développent d'eux-mêmes en chimè-

25 res monstrueuses, pour amplifier au delà de toute mesure ses craintes, ses espérances et ses désirs. De là en lui un excès de sensibilité, des afflux soudains d'émotion, des.

' transports contagieux, des courants de passion irrésistible, des épidémies de crédulité et de soupçon, bref

30 l'enthousiasme et la panique, surtout s'il est Français, c'est-à-dire excitable et communicatif, aisément jeté hors de son assiette et prompt à recevoir les impulsions étran-

gères, dépourvu du lest naturel que le tempérament flegmatique et la concentration de la pensée solitaire entretiennent chez ses voisins Germains ou Latins; on verra tout cela à l'œuvre. — Voilà quelques-unes des puissances brutes qui gouvernent la vie humaine. Con- 5 tre leurs débordements et leurs dévastations, il a fallu installer une force égale à leur force, à l'origine un chef de bande, plus tard un chef d'armée, de toutes façons1 un gendarme élu ou héréditaire, aux yeux vigilants, aux mains rudes, qui, par des voies de fait, inspire la crainte 10 et, par la crainte, maintienne la paix. Pour diriger et limiter ses coups, on emploie divers mécanismes, constitution préalable, division des pouvoirs, code, tribunaux, formes légales. Au bout de tous ces rouages apparaît toujours le ressort final, l'instrument efficace, je veux [5 dire le gendarme armé contre le sauvage, le brigand et le fou que chacun de nous recèle, endormis ou enchaînés, mais toujours vivants, dans la caverne de son propre cœur.

Au contraire, dans la théorie nouvelle, c'est contre le 20 gendarme que tous les principes sont promulgués, toutes les précautions prises, toutes les défiances éveillées. Au nom de la souveraineté du peuple, on retire au gouver- "~~ nement toute autorité, toute prérogative, toute initiative, toute durée et toute force. Le peuple est souverain, et 25 le gouvernement n'est que son commis, moins que son commis, son domestique. Nous mettons la main sur nos magistrats; nous les prenons au collet pour les asseoir sur leurs sièges. De gré ou de force, ils sont les corvéables de l'État. Sitôt que le gouvernement sort de 30 cette humble attitude, il usurpe, et les constitutions vont proclamer qu'en ce cas l'insurrection est, non seulement

le plus saint des droits, mais encore le premier des devoirs. — Là-dessus la pratique accompagne la théorie, et le dogme de la souveraineté du peuple, interprété par la foule, va produire la parfaite anarchie, jusqu'au moment 5 où, interprété par les chefs, il produira le despotisme parfait.

Car la théorie a deux faces, et, tandis que d'un côté elle conduit à la démolition perpétuelle du gouvernement, elle aboutit de l'autre à la dictature illimitée de

10 l'État. Propriété, famille, Église, aucune des institutions anciennes ne peut invoquer de droit contre l'État nouveau. D'autre part, il n'est pas, selon la doctrine américaine, une compagnie d'assurance mutuelle. Notre État n'est point une simple machine utilitaire, un outil

15 commode à la main, dont l'ouvrier se sert sans renoncer à l'emploi indépendant de sa main ou à l'emploi simultané d'autres outils. Premier né, fils unique et seul représentant de la raison, il doit, pour la faire régner, ne rien laisser hors de ses prises. — En ceci l'ancien régime

20 conduit au nouveau, et la pratique établie incline d'avance les esprits vers la théorie naissante. Déjà, depuis longtemps, par la centralisation administrative, l'État a la main partout. En fait, le roi, souverain, père et tuteur universel, conduit par ses délégués les affaires loca-

25 les, et intervient par ses lettres de cachet1 ou par ses grâces jusque dans les affaires privées. Sur cet exemple et dans cette voie, les imaginations s'échauffent depuis un demi-siècle. Rien de plus commode qu'un tel instrument pour faire les réformes en grand et d'un seul coup.

30 C'est pourquoi, bien loin de restreindre le pouvoir cen-

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tral, les économistes ont voulu l'étendre. Au lieu de lui opposer des digues nouvelles, ils ont songé à détruire les vieux restes de digues qui le gênaient encore. «Dans «un gouvernement, disent Quesnay1 et ses disciples, le « système des contre-forces est une idée funeste. . . . Les 5 «spéculations d'après lesquelles on a imaginé le système «des contre-poids sont chimériques. . . . Que l'État com- « prenne bien ses devoirs, et alors qu'on le laisse libre. ...» Aux approches de la Révolution, la même doctrine reparaît, sauf un nom remplacé par un autre. A la souve- 10 raineté du roi, le Contrat Social2 substitue la souveraineté du peuple. Mais la seconde est encore plus absolue que la première, et, dans le couvent démocratique que Rousseau construit sur le modèle de Sparte3 et de Rome, l'individu n'est rien, l'État est tout. 15

En effet, «les clauses du contrat social se réduisent «toutes à une seule, savoir,4 l'aliénation totale de cha- «que associé avec tous ses droits à la communauté.» Ce que désormais il sera et aura ne lui sera dévolu que par la délégation du corps social, propriétaire universel 20 et maître absolu.

Cela posé, suivons les conséquences. — En premier lieu, je ne suis propriétaire de mon bien que par tolérance. Avant le contrat social, j'étais possesseur, non de droit, mais de fait, et même injustement si ma part 25 était large; car «tout homme a naturellement droit à «tout ce qui lui est nécessaire;» et je volais les autres hommes de tout ce que je possédais au delà de ma subsistance. «Le souverain peut légitimement s'emparer «des biens de tous, comme cela se fit à Sparte au temps 30 «de Lycurgue. 5» Dans notre couvent laïque, tout ce que chaque moine possède est un don révocable du couvent.

En second lieu, ce couvent est un séminaire. Je n'ai pas le droit d'élever mes enfants chez moi et de la façon qui me semble bonne. En d'autres termes, vous cessez d'être père, mais, en échange, vous devenez inspecteur

5 des écoles; l'un vaut l'autre; de quoi vous plaignezvous ? C'était le cas dans l'armée permanente qu'on appelle Sparte; là les enfants, vrais enfants de troupe, obéissaient tous également à tous les hommes faits. Le premier intérêt de l'État sera toujours de former les vo-

10 lontés par lesquelles il dure. S'il ne tient pas les enfants, il n'aura pas les adultes. Dans un couvent, il faut que les novices soient élevés en moines; sinon quand ils auront grandi, il n'y aura plus de couvent.

En dernier lieu, notre couvent laïque a sa religion,

15 une religion laïque. Si j'en professe une autre, c'est sous son bon plaisir et avec des restrictions. Par nature, il est hostile aux associations autres que lui-même; elles sont des rivales. Selon le nouveau législateur, rien «n'est plus contraire que le christianisme à l'esprit

20 «social.» Car «la patrie du chrétien n'est pas de ce « monde. » Il ne peut pas être zélé pour l'État et il est tenu en conscience de supporter les tyrans. « Il est fait «pour être esclave,» et, d'un esclave, on ne fera jamais un citoyen. ((.République cJwétienne, chacun de ces deux

25 «mots exclut l'autre.» «Il y a une religion civile,» un catéchisme, «une profession de foi dont il appartient au «souverain de fixer les articles, non pas précisément «comme dogmes de religion, mais comme sentiments de «sociabilité. Sans pouvoir obliger personne à les croire,

30 «il faut bannir de l'État quiconque ne les croit pas; il «faut le bannir non comme impie, mais comme inso- «ciable, comme incapable d'aimer sincèrement les lois.»

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Prenez garde que cette profession de foi n'est point une cérémonie vaine: une inquisition nouvelle en va surveiller la sincérité'. « Si quelqu'un, après avoir reconnu «publiquement ces mêmes dogmes, se conduit comme «ne les croyant pas, qu'il soit puni de mort; il a commis 5 «le plus grand des crimes: il a menti devant les lois.» — Je le disais bien, nous sommes au couvent.

Sur ce principe, l'infatuation débordera hors de toutes limites. Dès la première année, Grégoire1 dira à la tribune de l'Assemblée constituante:2 «Nous pourrions, si 10 «nous le voulions, changer la religion, mais nous ne le « voulons pas. » Un peu plus tard, on le voudra, on le fera. Au nom de la raison que l'État seul représente et interprète, on entreprendra de défaire et de refaire, conformément à la raison et à la seule raison, tous les usages, 15 les fêtes, les cérémonies, les costumes, l'ère, 3 le calendrier, les poids, les mesures,4 les noms des saisons, des mois, des semaines, des jours, des lieux et des monuments, les noms de famille et de baptême, les titres de politesse,5 le ton des discours, la manière de saluer, de s'aborder, de 20 parler et d'écrire, de telle façon que le Français, comme jadis le puritain ou le quaker, refondu jusque clans sa substance intime, manifeste par les moindres détails de son action et de ses dehors la domination du tout-puissant principe qui le renouvelle et de la logique inflexible 25 qui le régit. Ce sera là l'œuvre finale et le triomphe complet de la raison classique. Installée dans des cerveaux étroits et qui ne peuvent contenir deux idées ensemble, elle va devenir une monomanie froide ou furieuse,

acharnée à l'anéantissement du passé qu'elle maudit et à l'établissement du millénium qu'elle poursuit, tout cela au nom d'un contrat imaginaire, à la fois anarchique et despotique, qui déchaîne l'insurrection et justifie la dic-

; tature, tout cela pour aboutir à un ordre social contradictoire qui ressemble tantôt à une bacchanale d'énergumènes et tantôt à un couvent Spartiate, tout cela pour substituer à l'homme vivant, durable et formé lentement par l'histoire, un automate improvisé qui s'écroulera de

:o lui-même, sitôt que la force extérieure et mécanique par laquelle il était dressé ne le soutiendra plus.

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