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CHAPITRE II

Ce grand et magnifique édifice de vérités nouvelles ressemble à une tour dont le premier étage, subitement achevé, devient tout d'un coup accessible au public. Le public y monte, et les constructeurs lui disent de regarder, 25 non pas au ciel et dans les espaces, mais devant lui, au-

tour de lui, du côté de la terre, pour connaître enfin le pays qu'il habite. Certainement, le point de vue est bon et le conseil est judicieux. Mais on en conclurait à tort que le public verra juste: il nous reste à considérer les S Français du dix-huitième siècle, la structure de leur œil intérieur, je veux dire la forme fixe d'intelligence qu'ils emportent avec eux, sans le savoir et sans le vouloir, sur leur nouvelle tour.

Cette forme fixe est l'esprit classique, et c'est elle qui,

10 appliquée à l'acquis scientifique du temps, a produit la philosophie du siècle et les doctrines de la Révolution. On reconnaît sa présence à divers indices, notamment au règne du style oratoire, régulier, correct, tout composé d'expressions générales et d'idées contiguës. Elle,

15 dure deux siècles, depuis Malherbe1 et Balzac2 jusqu'à Delille3 et M. de Fontanes;4 pendant cette période si longue, nulle intelligence, sauf deux ou trois, n'ose et ne peut se soustraire à son empire. Bien loin de finir avec l'ancien régime, elle est le moule d'où sortent tous les

20 discours, tous les écrits, jusqu'aux phrases et au vocabulaire de la -Révolution. Or, quoi de plus efficace qu'un moule préalable, imposé, accepté, dans lequel, en vertu du naturel, de la tradition et de l'éducation, tout esprit s'enferme pour penser ? Celui-ci est donc une force his-

25 torique et de premier ordre. Pour le bien connaître, voyons-le se former. — Il s'établit en même temps que la monarchie régulière et la conversation polie, et il les accompagne, non par accident, mais par nature. Car il est justement l'œuvre de ce public nouveau que forment alors

30 le nouveau régime et les nouvelles mœurs, je veux dire de

l'aristocratie désœuvrée par la monarchie envahissante, des gens bien nés, bien élevés, qui, écartés de l'action, se rejettent vers la conversation et occupent leur loisir à goûter tous les plaisirs sérieux ou délicats de l'esprit. A la fin, ils n'auront plus d'autre emploi ni d'autre in- 5 térêt. — Comme ils sont l'auditoire, ils sont les juges. «C'est le goût de la cour qu'il faut étudier, dit Molière1; « il n'y a point de lieu où les décisions soient si justes. «. . . Du simple bon sens naturel et du commerce de «tout le beau monde, on s'y fait une manière d'esprit 10 «qui, sans comparaison, juge plus finement les choses «que tout le savoir enrouillé des pédants.» Dans la grande foule composée «d'imbéciles» et parsemée de cuistres, il y a, dit Voltaire, «un petit troupeau séparé «qu'on appelle la bonne compagnie ; ce petit troupeau, 15 «étant riche, bien élevé, instruit, poli, est comme la «fleur du genre humain; c'est pour lui que les plus «grands hommes ont travaillé ; c'est lui qui donne la «réputation.» L'admiration, la faveur, l'importance appartiennent, non à ceux qui en sont dignes, mais à 20 ceux qui s'adressent à lui. — Sous une pression si forte, il faut bien que l'esprit prenne le tour oratoire et littéraire, et s'accommode aux exigences, aux convenances, aux goûts, au degré d'attention et d'instruction de son public. De là le moule classique : il est formé par l'ha- 25 bitude de parler, d'écrire et de penser en vue d'un auditoire de salon.

La chose est visible, et du premier coup d'œil, pour la langue et le style. Entre Amyot,2 Rabelais,3 Montaigne 4 d'un côté, et Chateaubriand, Victor Hugo,5 30 Honoré de Balzac6 de l'autre, naît et finit le français classique. Dès l'origine il a son nom ; c'est la langue

des honnêtes gens ; il est fait, non seulement pour eux, mais par eux, et Vaugelas1 leur secrétaire, ne s'applique pendant trente ans qu'à enregistrer les décisions «du «bon usage.» C'est pourquoi, dans toutes ses parties, 5 vocabulaire et grammaire, la langue se réforme et se reforme sur le modèle de leur esprit qui est l'esprit régnant.— En premier lieu, le vocabulaire s'allège. On exclut du discours la plupart des mots qui servent à l'érudition spéciale et à l'expérience technique, les ex-

10 pressions trop latines ou trop grecques, les termes propres d'école, de science, de métier, de ménage, tout ce qui sent de trop près une occupation ou profession particulière et n'est pas de mise dans la conversation générale. On en ôte quantité de mots expressifs et pittores-

15 ques, tous ceux qui sont crus, gaulois ou naïfs, tous ceux qui sont locaux et provinciaux ou personnels et forgés, toutes les locutions familières et proverbiales, nombre de tours familiers brusques et francs, toutes les métaphores risquées et poignantes, presque toutes ces façons

20 de parler inventées et primesautières qui, par leur éclair soudain, font jaillir dans l'imagination la forme colorée, exacte et complète des choses, mais dont la trop vive secousse choquerait les bienséances de la conversation polie.— Par ce grattage incessant la langue se réduit et se

25 décolore : Vaugelas juge déjà qu'on a retranché la moitié des phrases et des mots d'Amyot. Sauf chez La Fontaine, un génie spontané et isolé qui rouvre les sources anciennes, sauf chez La Bruyère, un chercheur hardi qui ouvre une source nouvelle, sauf chez Voltaire, un démon

30 incarné qui, dans ses écrits anonymes ou pseudonymes, lâche bride aux violences et à la crudité de sa verve, les mots propres tombent en désuétude. — Par degrés, on en

vient à ne plus composer le discours que «d'expressions «ge'ne'rales.» Même, selon le pre'cepte de Buffon,1 on les emploie pour désigner les choses particulières. Cela est plus conforme à l'urbanité qui efface, qui atténue, qui évite les accents brusques et familiers, à qui nombre 5 d'idées sembleraient grossières ou triviales, si on ne les enveloppait d'un demi-voile. Cela est plus commode pour l'attention paresseuse ; il n'y a que les termes généraux de la conversation pour réveiller à l'instant les idées courantes et communes ; tout homme les entend par cela 10 seul qu'il est du salon ; au contraire des termes particuliers demanderaient un effort de mémoire ou d'imagination; si, à propos des»sauvages ou des anciens Francs,2 je dis «la hache de guerre,» tous comprennent du premier coup; si je dis «le tomahawk,» ou «la francisque,» plu- 15 sieurs supposeront que je parle teuton ou iroquois. A cet égard, plus le genre est élevé, plus le scrupule est fort; tout mot propre est banni de la poésie; quand on en rencontre un, il faut l'esquiver ou le remplacer par une périphrase. Un poète du dix-huitième siècle n'a 20 guère à sa disposition que le tiers environ du dictionnaire, et la langue poétique à la fin sera si restreinte que, lorsqu'un homme aura quelque chose à dire, il ne pourra plus le dire en vers.

En revanche, plus on élague et plus on éclaircit. Ré- 25 duit à un vocabulaire de choix, le français dit moins de choses, mais il les dit avec plus de justesse et d'agrément. «Urbanité, exactitude,» ces deux mots qui naissent en même temps que l'Académie française 3 sont l'abrégé de la réforme dont elle est l'organe et que les salons, par 30 elle et à côté d'elle, imposent au public. De grands seigneurs retirés, de belles dames oisives s'amusent à

démêler les nuances des termes pour en composer des maximes, des définitions et des portraits.1 Avec un scrupule admirable et une délicatesse de tact infinie, écrivains et gens du monde s'appliquent à peser. chaque 5 mot et chaque locution, pour en fixer le sens, pour en mesurer la force et la portée, pour en déterminer les affinités, l'usage et les alliances. La grammaire se réforme en même temps et dans le même sens que le dictionnaire. Elle ne permet plus aux mots de se suivre,

10 selon l'ordre variable des impressions et des émotions ; elle les dispose régulièrement et rigoureusement selon l'ordre immuable des idées. Il n'y a pas de phrase qui demande une moindre dépense d'attention, ni où l'on puisse, à chaque pas, constater plus sûrement l'attache

15 ou l'incohérence des parties. — La méthode qui arrange la phrase simple arrange aussi la période, le paragraphe et la série des paragraphes ; elle fait le style, comme elle a fait la syntaxe. Dans le grand édifice total, il y a, pour chaque petit édifice partiel, un lieu distinct et il

20 n'y en a qu'un. Il n'est plus permis d'écrire au hasard et selon le caprice de la verve, de jeter ses idées par "paquets, de s'interrompre par des parenthèses, d'enfiler l'enfilade interminable des citations et des énumérations. Un but est donné : il y a quelque vérité à prouver, quel-

25 que définition à trouver, quelque persuasion à produire ; pour cela, il faut marcher toujours, et toujours droit. Cela va si loin qu'à l'origine les lettres familières, les romans, les plaisanteries de société, les pièces de galanterie et de badinage sont des morceaux d'éloquence

3c méthodique. A l'hôtel de Rambouillet 2 la période explicative s'étale avec autant d'ampleur et de raideur que chez Descartes lui-même. Un des mots les plus fréquents

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chez Mlle de Scudéry x est la conjonction car? On déduit sa passion en raisonnements bien liés. Des gentillesses de salon s'allongent en phrases aussi concertées qu'une dissertation académique. L'instrument à peine formé manifeste déjà ses aptitudes ; on sent qu'il est fait 5 pour expliquer, démontrer, persuader et vulgariser. A ce titre, en 1789, la langue française est la première de toutes. L'Académie de Berlin propose en concours3 l'explication de sa prééminence. On la parle dans toute l'Europe. On ne parle qu'elle dans la diplomatie. Elle 10 est internationale comme autrefois le latin, et il semble qu'elle soit désormais l'organe préféré de la raison.

Elle n'est que l'organe d'une certaine raison, la raison raisonnante, celle qui veut penser avec le moins de préparation et le plus de commodité qu'il se pourra, qui se 15 contente de son acquis, qui ne songe pas à l'accroître ou à le renouveler, qui ne sait pas ou ne veut pas embrasser la plénitude et la complexité des choses réelles. Par son purisme, par son dédain pour les termes propres et les tours vifs, par la régularité minutieuse de ses déve- 20 loppements, le style classique est incapable de peindre ou d'enregistrer complètement les détails infinis et accidentés de l'expérience. Il se refuse à exprimer les dehors physiques des choses, la sensation directe du spectateur, les extrémités hautes et basses de la passion, la physiono- 25 mie prodigieusement composée et absolument personnelle de l'individu vivant, bref cet ensemble unique de traits innombrables, accordés et mobiles, qui composent, non pas le caractère humain en général, mais tel caractère humain, et qu'un Saint-Simon, un Balzac, un Shak- 30 speare lui-même ne pourraient rendre, si le langage copieux qu'ils manient et que leurs témérités enrichissent

encore, ne venait prêter ses nuances aux détails multipliés de leur observation. Avec ce style, on ne peut traduire ni la Bible, ni Homère, ni Dante, ni Shakspeare; lisez le monologue d'Hamlet1 dans Voltaire, et voyez ce qu'il 5 en reste, une déclamation abstraite, à peu près ce qui reste d'Othello dans son Orosmane. 2 Regardez dans Homère, puis dans Fénelon, l'île de Calypso:3 l'île rocheuse, sauvage, où nichent «les mouettes et les autres « oiseaux de mer aux longues ailes, » devient dans la belle

10 prose française un parc quelconque arrangé « pour le «plaisir des yeux.» Il n'y a place dans cette langue que pour une portion de la vérité, portion exiguë, et que l'épuration croissante rend tous les jours plus exiguë encore. Considéré en lui-même, le style classique court

i5 toujours risque de prendre pour matériaux des lieux communs minces et sans substance. Il les étire, il les entrelace, il les tisse; mais, de son engrenage logique, il ne sort qu'un filigrane fragile; on en peut louer l'élégant artifice ; mais, dans la pratique, l'œuvre est d'usage petit,

20 nul, ou dangereux.

D'après ces caractères du style, on devine ceux de l'esprit auquel il a servi d'organe. — Deux opérations principales composent le travail de l'intelligence humaine. Placée en face des choses, elle en reçoit l'im-

25 pression plus ou moins exacte, complète et profonde ; ensuite, quittant les choses, elle décompose son impression, et classe, distribue, exprime plus ou moins habilement les idées qu'elle en tire. — Dans la seconde de ces opérations, le classique est supérieur. Obligé de s'ac-

30 commoder à ses auditeurs, c'est-à-dire à des gens du monde qui ne sont point spéciaux et qui sont difficiles, il a dû porter à la perfection l'art de se faire écouter et

de se faire entendre, c'est-à-dire l'art de composer et d'écrire. — Avec une industrie délicate et des précautions multipliées, il conduit ses lecteurs par un escalier d'idées doux et rectiligne, de degré en degré, sans omettre une seule marche, en commençant par la plus basse et ainsi de 5 suite jusqu'à la plus haute, de façon à ce qu'ils puissent1 toujours aller d'un pas égal et suivi, avec la sécurité et l'agrément d'une promenade. Chaque idée se continue dans la suivante par une transition si insensible, qu'on avance involontairement, sans s'arrêter, ni dévier, jus- 10 qu'à la vérité finale où l'on doit s'asseoir. Toute la littérature classique porte l'empreinte de ce talent ; il n'y a pas de genre où il ne pénètre et n'introduise les qualités d'un bon discours. — Il domine dans les genres qui, par eux-mêmes, ne sont qu'à demi littéraires, mais qui, 15 grâce à lui, le deviennent, et il transforme en belles œuvres d'art des écrits que leur matière semblait reléguer parmi les livres de science, parmi les instruments d'action, parmi les documents d'histoire, traités philosophiques, exposés de doctrine, sermons, polémique, dis- 20 sertations et démonstrations, dictionnaires mêmes, depuis Descartes jusqu'à Condillac, depuis Bossuet jusqu'à Buffon et Voltaire, depuis Pascal jusqu'à Rousseau et Beaumarchais, bref la prose presque tout entière, même les dépêches officielles et la correspondance diploma- 25 tique, même les correspondances intimes, et, depuis Mme de Sévigné2 jusqu'à Mme du Deffant,3 tant de lettres parfaites échappées à la plume de femmes qui n'y songeaient pas. — Il domine dans les genres qui, par eux-mêmes, sont littéraires, mais qui reçoivent de lui un 30 tour oratoire. Non seulement il impose aux œuvres dramatiques un plan exact, une distribution régulière,

io6 l'ancien régime

des proportions calculées, des coupures et des liaisons, une suite et un progrès, comme dans un morceau d'éloquence ; mais encore il n'y tolère que des discours parfaits. Point de personnage qui n'y soit un orateur 5 accompli; chez Corneille,1 Racine2 et Molière lui-même, un confident, un roi barbare, un jeune cavalier, une coquette de salon, un valet, se montrent passés maîtres dans l'art de la parole. Jamais on n'a vu d'exordes si adroits, de preuves si bien disposées, de raisonnements si

io justes, de transitions si fines, de péroraisons si concluantes. Jamais le dialogue n'a si fort ressemblé à une joute oratoire. Tous les récits, tous les portraits, tous les exposés d'affaires pourraient être détachés et proposés en modèle dans les écoles, avec les chefs-d'œuvre

i5 de la tribune antique. Le penchant est si grand de ce côté, qu'au moment suprême et dans le plus fort de la dernière angoisse, le personnage, seul et sans témoins, trouve moyen de plaider son délire et de mourir éloquemment.

20 Cet excès indique une lacune. Des deux opérations qui composent la pensée humaine, le classique fait mieux la seconde que la première. En effet, la seconde nuit à la première, et l'obligation de toujours bien dire l'empêche de dire tout ce qu'il faudrait. Chez lui la forme

25 est plus belle que le fonds n'est riche, et l'impression originale, qui est la source vive, perd, dans les canaux réguliers où on l'enferme, sa force, sa profondeur et ses bouillonnements. La poésie, proprement dite, celle qui tient du rêve et de la vision, ne saurait naître. Le

30 poëme lyrique avorte, et aussi le poëme épique. Rien

ne pousse dans ces confins reculés et sublimes par lesquels la parole touche à la musique et à la peinture. Jamais on n'entend le cri involontaire de la sensation vive, la confidence solitaire de l'âme trop pleine qui ne parle que pour se décharger et s'épancher. S'il s'agit, 5 comme dans le poëme dramatique, de créer des personnages, le moule classique n'en peut façonner que d'une espèce ; ce sont ceux qui, par éducation, naissance ou imitation, parlent toujours bien, en d'autres termes, des gens du monde. Il n'y en a pas d'autres au théâtre ni ail- 10 leurs, depuis Corneille et Racine jusqu'à Marivaux et Beaumarchais. Le pli est si fort qu'il s'impose jusqu'aux animaux de La Fontaine, jusqu'aux servantes et aux valets de Molière, jusqu'aux Persans de Montesquieu, aux Babyloniens,1 aux Indiens, aux Micromégas2 de Voltaire. — 15 Encore faut-il ajouter que ces personnages ne sont réels qu'à demi. Dans un caractère vivant, il y a deux sortes de traits, les premiers peu nombreux qui lui sont communs avec tous les individus de sa classe et que tout spectateur ou lecteur peut aisément démêler, les seconds 20 très nombreux qui n'appartiennent qu'à lui et qu'on ne saisit pas sans quelque effort. L'art classique ne s'occupe que des premiers; de parti pris, il efface, néglige ou subordonne les seconds. Il ne fait pas des individus véritables, mais des caractères généraux, le roi, la reine, 25 le jeune prince, la jeune princesse, le confident, le grandprêtre, le capitaine des gardes, avec quelque passion, habitude ou inclination générale, amour, ambition, fidélité ou perfidie, humeur despotique ou pliante, méchanceté ou bonté native. Quant aux circonstances de 30 temps et de lieu, qui de toutes sont les plus puissantes pour façonner et diversifier l'homme, il les indique à

peine; il en fait abstraction. A vrai dire, dans la tragédie, la scène est partout et en tout siècle, et l'on pourrait affirmer aussi justement qu'elle n'est dans aucun siècle ni nulle part. C'est un palais ou un temple quel- 5 conque, où, pour effacer toute empreinte historique et personnelle, une convention uniforme importe des façons et des costumes qui ne sont ni français ni étrangers, ni anciens, ni modernes. Dans ce monde abstrait, oi\ se dit toujours «vous,» «seigneur» et «madame»1 et le

10 style noble pose la même draperie sur les caractères les plus opposés. Quand Corneille et Racine, à travers la pompe ou l'élégance de leurs vers, nous font entrevoir des figures contemporaines, c'est à leur insu, ils ne croyaient peindre que l'homme en soi ; et, si aujourd'hui

i5 nous reconnaissons chez eux tantôt les cavaliers, les duellistes, les matamores, les politiques et les héroïnes de la Fronde,2 tantôt les courtisans, les princes, les -évoques, les dames d'atour et les menins de la monarchie régulière, c'est que leur pinceau, trempé involontaire-

20 ment dans leur expérience, laissait par mégarde tomber de la couleur dans le contour idéal et nu que seul ils voulaient tracer. Rien qu'un contour, une esquisse générale que la diction correcte remplit de sa grisaille unie. — Même dans la comédie qui, de parti pris, peint

25 les mœurs environnantes, même chez Molière si franc et si hardi, le modèle est incomplet, la singularité individuelle est supprimée, le visage devient par instant un masque de théâtre, et le personnage, surtout lorsqu'il parle en vers, cesse quelquefois de vivre, pour n'être plus

30 que le * porte-voix d'une tirade ou d'une dissertation. Parfois on oublie de nous marquer son rang, sa condition, sa fortune, s'il est gentilhomme ou bourgeois, pro-

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vincial ou parisien. Rarement on nous fait sentir, comme Shakspeare, ses dehors physiques, son tempérament, l'état de ses nerfs, son accent brusque ou traînant, son geste saccadé ou compassé, sa maigreur ou sa graisse. Souvent on ne prend pas la peine de lui trouver un nom 5 propre ; il est Chrysale, Orgon, Damis, Dorante, Valère. Son nom ne désigne qu'une qualité pure, celle de père, de jeune homme, de valet, de grondeur, de galant, et, comme un pourpoint banal, s'ajuste indifféremment à toutes les tailles à peu près pareilles, en passant de la garde- 10 robe de Molière à celle de Regnard,1 de Lesage,2 de Destouches3 et de Marivaux. Il manque au personnage l'étiquette4 personnelle, l'appellation authentique et unique qui est la marque première de l'individu. Tous ces détails sont en dehors du cadre classique. Pour en in- 15 sérer quelques-uns, il a fallu le génie de Molière, la plénitude de sa conception, la surabondance de son observation, la liberté extrême de sa plume. Encore est-il vrai que souvent il les omet, et que, dans les autres cas, il n'en introduit qu'un petit nombre, parce qu'il évite de 20 donner à des caractères généraux une richesse et une complexité qui embarrasseraient l'action. Plus le thème est simple, et plus le développement est clair ; or, dans toute cette littérature, la première obligation de l'auteur est dé développer clairement le thème restreint qu'il s'est 25 choisi.

Il y a donc un défaut originel dans l'esprit classique, défaut qui tient à ses qualités et qui, maintenu d'abord dans une juste mesure, contribue à lui faire produire ses plus purs chefs-d'œuvre, mais qui, selon une règle 30 universelle, va s'aggraver et se tourner en vice. Au dixhuitième siècle, il est impropre à figurer la chose vivante,

IIO L ANCIEN REGIME

l'individu réel, tel qu'il existe effectivement dans la nature et dans l'histoire, c'est-à-dire comme un ensemble indéfini, comme un riche réseau, comme un organisme complet de caractères et de particularités superposées, 5 enchevêtrées et coordonnées. Il n'en garde qu'un extrait écourté, un résidu évaporé, un nom presque vide, bref ce qu'on appelle une abstraction creuse. Il n'y a de vivant au dix-huitième siècle que les petites esquisses brochées en passant et comme en contrebande par Vol-

10 taire, le baron de Thundertentrunck,1 mylord Whatthen,2 les figurines de ses contes, et cinq ou six portraits du second plan; Turcaret,3 Gil Blas, Marianne,4 Manon Lescaut,5 le neveu de Rameau,6 Figaro,7 deux ou trois pochades de Crébillon fils et de Collé, œuvre où la fa-

15 miliarité a laissé rentrer la sève, que l'on, peut comparer à celles des petits maîtres de la peinture, Watteau,8 Fragonard, Saint- Aubin, * * * et qui, reçues difficilement ou par surprise dans le salon officiel, subsisteront encore, lorsque les grands tableaux sérieux auront moisi sous l'ennui

20 qu'ils exhalaient. Partout ailleurs la sève est tarie, et, au lieu de plantes florissantes, on ne trouve que des fleurs de papier peint. Tant de poèmes sérieux, depuis la Henriade9 de Voltaire jusqu'à V Imagination de Delille, que sont-ils sinon des morceaux de rhétorique- garnis de

25 rimes? Parcourez les innombrables tragédies et comédies. Eloquence, art, situations, beaux vers, tout y. est, excepté des hommes; les personnages ne sont que des mannequins bien appris, et le plus souvent des trompettes par lesquels l'auteur lance au public ses déclamations.

30 Grecs, Romains, chevaliers du moyen-âge, Turcs, Arabes, Péruviens, Guèbres, Byzantins, ils sont tous la même mécanique à tirades. Et le public ne s'en étonne point; il

n'a pas le sentiment historique; il admet que l'homme est partout le même; il fait un succès aux Incas de Marmontel, au Gonzalve et aux Nouvelles de Florian,1 à tous les paysans, manœuvres, nègres, Brésiliens, Parsis, Malabares, qui viennent lui débiter leurs amplifications. 5 On ne voit dans l'homme qu'une raison raisonnante, la même en tout temps, la même en tout lieu; Bernardin de Saint-Pierre la prête à son Paria,"2 Diderot à ses Otaïtiens.3 Il est de principe que naturellement tout esprit humain parle et pense comme un livre. — Aussi quelle 10 insuffisance dans l'histoire! A part Charles XII,4 un contemporain que Voltaire ranime grâce aux récits de témoins oculaires, à part les vifs raccourcis, les lestes croquis d'Anglais, de Français, d'Espagnols, d'Italiens, d'Allemands qu'il sème en courant dans ses contes, ici 15 encore où sont les hommes? Chez Hume,5 Gibbon, Robertson, qui sont de l'école française et tout de suite adoptés en France, même dans V Essai sur les mœurs6 et dans le Siècle de Louis XIV de Voltaire, même dans la Grandeur des Romains, et V Esprit des Lois de Montes- 20 quieu, quelle étrange lacune! Érudition, critique, bon sens, exposition presque exacte des dogmes et des institutions, vues philosophiques sur l'enchaînement des faits et sur le cours général des choses, il n'y manque rien, si ce n'est des âmes. Il semble, à les lire, que les climats, 25 les institutions, la civilisation, qui transforment l'esprit humain du tout au tout, soient pour lui de simples dehors, des enveloppes accidentelles qui, bien loin de pénétrer jusqu'à son fond, touchent à peine sa superficie. La différence prodigieuse qui sépare les hommes de deux 30 siècles ou de deux races leur échappe. Le Grec ancien, le chrétien des premiers siècles, le conquérant Germain,

l'homme féodal, l'Arabe de Mahomet, l'Allemand, l'Anglais de la Renaissance, le puritain apparaissent dans leurs livres à peu près comme dans leurs estampes et leurs frontispices, avec quelques différences de costume, 5 mais avec les mêmes corps, les mêmes visages et la même physionomie, atténués, effacés, décents, accommodés aux bienséances. L'imagination sympathique, par laquelle l'écrivain se transporte dans autrui et reproduit en luimême un système d'habitudes et de passions contraires

10 aux siennes, est le talent qui manque le plus au dix-huitième siècle. Dans la seconde moitié de son cours, sauf chez Diderot1 qui l'emploie mal et au hasard, elle tarit tout à fait. Considérez tour à tour, pendant la même période, en France et en Angleterre, le genre ou elle a

15 son plus large emploi, le roman, sorte de miroir mobile qu'on peut transporter partout et qui est le plus propre à refléter toutes les faces de la nature et de la vie. Quand j'ai lu la série des romanciers anglais, de Foe, Richardson, Fielding, Smollett, Sterne et Goldsmith

20 jusqu'à Miss Burney et Miss Austen, je connais l'Angleterre du dix-huitième siècle. Si maintenant je lis la file correspondante des romanciers français, Crébillon fils, Rousseau, Marmontel, Laclos,2 Restif de la Bretonne, Louvet, Mme de Staël,3 Mme de Genlis et le reste, y

25 compris Mercier4 et jusqu'à Mme Cottin,5 je n'ai presque point de notes à prendre; les petits faits positifs et instructifs sont omis; je vois des politesses, des gentillesses, des galanteries, des polissonneries, des dissertations de société, et puis c'est tout. On se garde bien de

30 me parler d'argent, de me donner des chiffres, de me raconter un mariage, un procès, l'administration d'une terre: j'ignore la situation d'un curé, d'un seiçneur rural,

l'esprit et la doctrine 113

d'un prieur résident, d'un régisseur, d'un intendant. Tout ce qui concerne la province et la campagne, la bourgeoisie et la boutique, l'armée et le soldat, le clergé et les couvents, la justice et la police, le négoce et le ménage, reste vague ou devient faux. Sur les organes 5 les plus vitaux de la société, sur les règles et les pratiques qui vont provoquer une révolution, la littérature ne m'apprend presque rien. Il semble que pour elle il n'y ait que des salons et des gens de lettres. Le reste est non avenu; au-dessous de la bonne compagnie qui cause, 10 la France paraît vide. — Quand viendra la Révolution, le retranchement sera plus grand encore. Parcourez les harangues de tribune et de club, les rapports, les motifs de loi, les pamphlets,1 tant d'écrits inspirés par des événements présents et poignants; nulle idée de la créature 15 humaine telle qu'on l'a sous les yeux, dans les champs et dans la rue; on se la figure toujours comme un automate simple, dont le mécanisme est connu. Jamais de faits; rien que des abstractions, des enfilades de sentences sur la nature, la raison, le peuple, les tyrans, la liberté, 20 sortes de ballons gonflés et entrechoqués inutilement dans les espaces. Si l'on ne savait pas que tout cela aboutit à des effets pratiques et terribles, on croirait à, un jeu de logique, à des exercices d'école, à des parades d'académie, à des combinaisons d'idéologie,2 dernier pro- 25 duit du siècle, qui va donner de l'esprit classique la formule finale et le dernier mot.

Suivre en toute recherche, avec toute confiance, sans réserve ni précaution, la méthode des mathématiciens; extraire, circonscrire, isoler quelques notions très simples et très générales; puis, abandonnant l'expérience, 5 les comparer, les combiner, et, du composé artificiel ainsi obtenu, déduire par le pur raisonnement toutes les conséquences qu'il enferme: tel est le procédé naturel de l'esprit classique. Il lui est si bien inné qu'on le rencontre également dans les deux siècles, chez Descartes,

10 Malebranche et les partisans des idées pures, comme chez les partisans de la sensation, du besoin physique, de l'instinct primitif, Condillac, Rousseau, Helvétius,1 plus tard Condorcet, Volney,2 Sieyès,3 Cabanis4 et Destutt de Tracy. Ceux-ci ont beau se dire sectateurs de Bacon5

15 et rejeter les idées innées; avec un autre point de départ que les Cartésiens,6 ils marchent dans la même voie, et, comme les Cartésiens, après un léger emprunt! ils laissent là l'expérience. Dans cet énorme monde moral et social, dans cet arbre humain aux racines7 et aux branches in-

20 nombrables, ils détachent l'écorce visible, une superficie ; ils ne peuvent pénétrer ni saisir au delà; leurs mains ne sauraient contenir davantage. Ils ne soupçonnent pas qu'il y ait rien de plus; l'esprit classique n'a que des prises courtes, une compréhension bornée. Pour eux,

25 l'écorce est l'arbre entier, et, l'opération faite, ils s'éloignent avec l'épiderme sec et mort, sans plus jamais revenir au tronc. Par insuffisance d'esprit et par amourpropre littéraire, ils omettent le détail caractéristique, le fait vivant, l'exemple circonstancié, le spécimen signifi-

30 catif, probant et complet. Il n'y en a presque aucun

dans la Logique et dans le Traité des sensations de Condillac, dans V Idéologie de Destutt de Tracy, dans les Rapports du physique et du moral de Cabanis. Jamais, avec eux, on n'est sur le terrain palpable et solide de l'observation personnelle et racontée, mais toujours en 5 l'air, dans la re'gion vide des généralités pures. Condillac déclare que le procédé de l'arithmétique convient à la psychologie et qu'on peut démêler les .éléments de notre pensée par une opération analogue «à la règle de trois.» Siéyès1 a le plus profond dédain pour l'histoire, et «la 10 «politique est pour lui une science qu'il croit avoir «achevée» du premier coup, par un. effort de tête, à la façon de Descartes qui trouva ainsi la géométrie analytique. Destutt de Tracy, voulant commenter Montesquieu, découvre que le grand historien s'est tenu trop 15 servilement attaché à l'histoire, et il refait l'ouvrage en construisant la société qui est. — Jamais, avec un aussi mince extrait de la nature humaine, on n'a bâti des édifices si réguliers et si spécieux. Avec la sensation Condillac anime une statue, puis, par une suite de purs 20 raisonnements, poursuivant tour à tour dans l'odorat, dans le goût, dans l'ouïe, dans la vue, dans le toucher, les effets de la sensation qu'il suppose, il construit de toutes pièces une âme humaine. Au moyen d'un contrat, Rousseau fonde l'association politique, et, de cette seule 25 donnée, il déduit- la constitution, le gouvernement et les lois de toute société équitable. Dans un livre qui est comme le testament philosophique du siècle, Condorcet déclare que cette méthode est «le dernier pas de la phi- «losophie, celui qui a mis en quelque sorte une barrière 30 «éternelle entre le genre humain et les vieilles erreurs de «son enfance.» « En l'appliquant à la morale, à la politique,

IIÔ L'ANCIEN REGIME

(cà l'économie politique, on est parvenu à suivre dans «les sciences morales une marche presque aussi sûre que «dans les sciences naturelles. C'est par elle qu'on a pu «découvrir les droits de l'homme.» Comme en mathé-

5 matiques. on les a déduits d'une seule dénnitiorf primordiale, et cette définition, pareille aux premières vérités mathématiques, est un fait d'expérience journalière, constaté par tous, évident de soi. — L'école subsistera à travers la Révolution, à travers l'Empire, jusque pendant

ic la Restauration, avec la tragédie dont elle est la sœur, avec l'esprit classique qui est leur père commun, puis-' sance primitive et souveraine, aussi dangereuse qu'utile, aussi destructive que créatrice, aussi capable de propager l'erreur que la vérité, aussi étonnante par la rigidité de

i5 ses œuvres, que par la durée de son règne et par l'universalité de son ascendant.

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