‹ L'ancien régimeChapitre 12 sur 73 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Des théories analogues ont plusieurs fois traversé l'imagination des hommes, et des théories analogues la traverseront encore plus d'une fois. En tout temps et en tout pays, il suffit qu'un changement considérable s'introduise dans la conception de la nature humaine, 5 pour que, par contre-coup, on voie aussitôt l'utopie1 et la découverte germer sur les territoires de la politique et de la religion. — Mais cela ne suffit pas pour que la doctrine nouvelle se propage, ni surtout pour que, de la spéculation, elle passe à l'application. LNée en Angleterre, 10 la philosophie du dix-huitième siècle n'a pu se développer en Angleterre; la fièvre de démolition et de reconstruction y est restée superficielle et momentanée. Déisme, athéisme, matérialisme, scepticisme, idéologie, théorie du retour à la nature, toutes les doctrines révolution- 15 naires y ont été des plantes de serre, écloses çà et là dans les cabinets isolés de quelques penseurs. Au contraire, en France, la graine importée d'Angleterre végète et pullule avec une vigueur extraordinaire. Dès la Régence, elle est en fleur. Par la foule de ses journalistes, 20 de ses compilateurs et de ses causeurs, par l'élite et la populace de la philosophie, de la science et de la litté-

rature, elle occupe l'acade'mie, le théâtre, les salons et la conversation. Toutes les hautes têtes du siècle sont ses rejetons, et, parmi celles-ci, quelques-unes sont au nombre des. plus hautes qu'ait produites l'espèce humaine. 5 Tout de suite elle acquiert, non seulement la force de sève, mais encore l'organe de propagation qui lui manquait.

Cet organe est «l'art de la parole, l'éloquence appli- «quée aux sujets les plus sérieux, le talent de tout éclair-

io «cir. » «Les bons écrivains de cette nation, dit leur «grand adversaire,1 expriment les choses mieux que ceux «de toute autre nation. ...» «Leurs livres apprennent «peu de chose aux véritables savants,» mais «c'est par «l'art de la parole qu'on règne sur les hommes/» Ainsi

15 l'esprit classique qui fournit les idées fournit aussi leur véhicule. Point de livre alors qui ne soit écrit pour des gens du monde et même pour des femmes du monde. Dans les entretiens de Fontenelle sur la Pluralité des mondes, le personnage central est une marquise. Voltaire

20 compose sa Métaphysique et son Essai sur les mœurs* pour Mme du Châtelet,3 et Rousseau, son Emile, pour Mme d'Épinay.4 Condillac écrit le Traité des sensations d'après les idées de Mlle Ferrand, et donne aux jeunes filles des conseils sur la manière de lire sa Logique. Au

25 milieu de son Espi'it des lois, Montesquieu avait placé une invocation aux Muses.5 Presque tous les ouvrages sortent d'un salon, et c'est toujours un salon qui, avant le public, en a eu les prémices. A cet égard, l'habitude est si forte qu'elle dure encore à la fin de 1789- les ha-

30 rangues qu'on va débiter à l'Assemblée nationale sont

aussi des morceaux de bravoure qu'on répète au préalable, en soirée, devant les dames.

Rien d'étonnant si, parmi de pareilles mœurs, les philosophes de profession deviennent des hommes du monde. Jamais et nulle part ils ne l'ont été si habituellement et 5 au même degré. «Pour un homme de science et de «génie, dit un voyageur anglais, ici le principal plaisir est « de régner dans le cercle brillant des gens à la mode. » Parmi les maisons où- l'on dîne, il n'y en a pas qui n'ait son philosophe en titre, un peu plus tard son économiste, 10 son savant. Dans les correspondances et les mémoires, on les suit à la trace, de salon en salon, de château en château. Dans le grand salon officiel et central, je veux dire à l'Académie française, chaque élu nouveau vient faire pa- rade de style1 et recevoir de la société polie son brevet 15 de maître dans l'art de discourir. — Un tel public impose à un auteur l'obligation d'être écrivain encore plus que philosophe. Il n'est pas un simple érudit, plongé dans ses ^n-folios à la façon allemande, un métaphysicien enseveli dans ses méditations, ayant pour auditoire des 20 élèves qui prennent des notes, et pour lecteurs des hommes d'étude qui consentent à se donner de la peine, un Kant2 qui se fait une langue à part, attend que le public l'apprenne, et ne sort de la chambre où il travaille que pour aller dans la salle où il fait ses cours. Ici au 25 contraire, en fait de paroles, tous sont experts et même prof es. Le mathématicien d'Alembert publie de petits traités sur l'élocution;3 le naturaliste Buffon prononce un discours sur le style; le légiste Montesquieu compose un essai sur le goût ; le psychologue Condillac écrit un 30 volume sur l'art d'écrire. — En ceci consiste leur plus grande gloire; la philosophie leur doit son entrée dans le

monde. Ils l'ont retirée du cabinet, du cénacle et de l'école pour l'introduire dans la société et dans la conversation.

« Madame la maréchale, dit un des personnages de 5 «Diderot, il faudra que je reprenne les choses d'un peu «haut.1 — De si haut que vous voudrez, pourvu que je «puisse vous entendre. — Si vous ne m'entendiez pas, ce « serait bien ma faute. — Cela est poli, mais il faut que «vous sachiez que je n'ai jamais lu que mes Heures.))'2

10 — Il n'importe, et la jolie femme, bien conduite, va philosopher sans le savoir, trouver sans effort la définition du bien et du mal, comprendre et juger les plus hautes doctrines de la morale et de la religion. — Tel est l'art du dix-huitième siècle et l'art d'écrire. On s'adresse à

15 des gens qui savent très bien la vie et qui, le plus souvent, ne savent pas l'orthographe, qui sont curieux de tout et ne sont préparés sur rien; il s'agit de faire descendre la vérité jusqu'à eux. Point de termes scientifiques ou trop abstraits; ils ne tolèrent que les mots de leur conversa-

20 tion ordinaire. «Madame la Maréchale aura-t-elle la «bonté de se souvenir de sa définition? — Je m'en sou- « viendrai: vous appelez cela une définition? — Oui. — C'est «donc de la philosophie? — Excellente. — Et j'ai fait de «la philosophie! — Comme on fait de la prose,3 sans y

25 «penser.» Avec cette méthode, on peut tout expliquer, tout faire comprendre, même à des femmes, même à des femmes du monde. C'est elle qui au dix-huitième siècle, fait toute la substance des talents, toute la trame des chefs-d'œuvre, toute la clarté, toute la popularité, toute

30 l'autorité de la philosophie. C'est elle enfin que Con-

dillac érige en théorie, qui, sous le nom d'idéologie, aura bientôt l'ascendant d'un dogme, et qui semble alors résumer toute méthode. A tout le moins elle résume le procédé, par lequel les philosophes du siècle ont gagné leur public, propagé leur doctrine et conquis leur succès.

Grâce à cette méthode on est compris; mais, pour être lu, il faut encore autre chose. Je compare le dix-hui-, tième siècle à une société de gens qui sont à table ; il ne suffit pas que l'aliment soit devant eux, préparé, présenté, aisé à saisir et à digérer; il faut encore qu'il soit 10 un mets, ou mieux une friandise. Deux condiments particuliers entrent dans la cuisine du siècle, et, selon la main qui les emploie, fournissent à tous les mets littéraires un assaisonnement gros ou fin. — Dans une société épicurienne à qui l'on prêche le retour à la nature 15 et les droits de l'instinct, les images et les idées voluptueuses s'offrent d'elles-mêmes ; c'est la boîte aux éjpices appétissantes et irritantes. Chacun alors en use et en abuse; plusieurs la vident tout entière sur leur plat. Il ne s'agit ici que des grands hommes, des maîtres de l'es- 20 prit public. Sauf Buffon, tous mettent dans leur sauce des piments, c'est-à-dire des gravelures ou des crudités. On en rencontrerait jusque dans V Esprit des lois,1 il y en a d'énormes, concertées et compassées, au milieu des Lettres persanes. Dans ses deux grands romans, Diderot 25 les jette à pleines mains, comme en un jour d'orgie. A toutes les pages de Voltaire, ils craquent sous la dent, comme autant de grains de poivre. Vous les retrouvez, non pas piquants, mais acres et d'une saveur brûlante,

dans la Nouvelle Hëloïse,1 en vingt endroits de Y Emile, et d'un bout à l'autre des Confessions. C'était le goût du temps. D'autre part, voici une seconde boîte, celle

qui contient le vieux sel gaulois,2 je veux dire la plaisan- 5 terie et la raillerie. Elle s'ouvre toute grande aux mains d'une philosophie qui proclame la souveraineté de la raison. Car ce qui est contraire à la raison est absurde, partant ridicule. Il n'y a point d'assaisonnement littéraire qui fournisse tant de variétés et de mixtures, ni qui

10 se combine si bien avec le précédent. — Les deux ensemble ont été, dès le moyen âge, les principaux ingrédients dont la cuisine française a composé ses plus agréables friandises, fabliaux,3 contes, bons mots, gaudrioles et malices, héritage éternel d'une race grivoise et nar-

15 quoise, que La Fontaine a conservé à travers la pompe et le sérieux du dix-septième siècle, et qui, au dix-huitième siècle, reparait partout dans le festin philosophique. Devant cette table si bien servie, l'attrait est vif pour la brillante société dont la grande affaire est le plaisir et

20 l'amusement. Il est d'autant plus vif que, cette fois, la disposition passagère est d'accord avec l'instinct héréditaire, et que le goût de l'époque vient fortifier le goût national. Joignez à cela l'art exquis des cuisiniers, la tradition et la pratique qui, depuis cent ans déjà, font

25 de la prose française le plus délicat aliment de l'esprit. Rien d'étrange si vous les trouvez habiles pour apprêter la parole humaine, pour en exprimer tout le suc et pour en distiller tout l'agrément.

A cet égard, quatre d'entre eux sont supérieurs, Montesquieu, Voltaire, Diderot et Rousseau. Il semble qu'il suffise de les nommer; l'Europe moderne n'a pas d'écrivains plus grands; et pourtant il faut regarder de près leur talent, si l'on veut bien comprendre leur puissance. 5 — Pour le ton et les façons, Montesquieu1 est le premier. Point d'écrivain qui soit plus maître de soi, plus calme d'extérieur, plus sûr de sa parole. Jamais sa voix n'a d'éclats; il dit avec mesure les choses les plus fortes. Il semble qu'il parle toujours devant un petit cercle 10 choisi de gens très-fins et de façon à leur donner à chaque instant l'occasion de sentir leur finesse. Nulle flatterie plus délicate; nous lui savons gré dé nous rendre contents de notre esprit. Il faut en avoir pour le lire: car, de parti pris, il écourte les développements, 15 il omet les transitions; à nous de les suppléer, d'entendre ses sous-entendus. L'ordre est rigoureux chez lui, mais il est caché, et ses phrases discontinues dénient, chacune à part, comme autant de cassettes ou d'écrins, tantôt simples et nues d'aspect, tantôt magnifiquement 20 décorées et ciselées, mais toujours pleines. Notre jouissance est d'autant plus vive que tout cela, saisi en une minute, tient aisément dans le creux de notre main. Il pense par résumés ; dans un chapitre de trois lignes, il concentre toute l'essence du despotisme. Souvent même 25 le résumé a un air d'énigme, et l'agrément est double puisque, avec le plaisir de comprendre, nous avons la satisfaction de deviner. En tout sujet, il garde cette suprême discrétion, cet art d'indiquer sans appuyer, ces réticences, ce sourire qui ne va pas jusqu'au rire. Il 30

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excelle dans l'ironie tranquille, dans le dédain poli, dans le sarcasme déguisé. Ses Persans jugent la France en Persans, et nous sourions de leurs méprises ; par malheur, ce n'est pas d'eux, mais de nous qu'il faut rire.

5 Des coups d'une force et d'une portée extraordinaires sont lancés, en passant et comme sans y songer, contre les institutions régnantes, contre le catholicisme altéré qui, «dans l'état présent où est l'Europe, ne peut sub- « sister cinq cents ans,» contre la monarchie gâtée qui

io fait jeûner les citoyens utiles pour engraisser les courtisans parasites. Aucun des dons par lesquels on peut frapper et retenir l'attention ne manque à ce style, ni l'imagination grandiose, ni le sentiment profond, ni la vivacité du trait, ni la délicatesse des nuances, ni la pré-

15 cision vigoureuse, ni la grâce enjouée, ni le burlesque imprévu, ni la variété de la mise en scène. Mais, au plus fort de la bouffonnerie comme au plus vif de la licence, il reste homme de bonne compagnie, né et élevé dans ce cercle aristocratique ou la liberté est complète, mais où

20 le savoir-vivre est suprême, où toute pensée est permise, mais où toute parole est pesée, où l'on a le droit de tout dire, mais à condition de ne jamais s'oublier.

Un pareil cercle est étroit et ne comprend qu'une élite : pour être entendu de la foule, il faut parler d'un

25 autre ton. La philosophie a besoin d'un écrivain qui se donne pour premier emploi le soin de la répandre, qui ne puisse la contenir en lui-même, qui l'épanché hors de soi à la façon d'une fontaine regorgeante, qui la verse à tous, tous, les jours et sous toutes les formes, prose,

30 poésie, grands et petits vers.1 théâtre, histoire, romans, pamphlets, plaidoyers, traités, brochures, dictionnaire, correspondance, en public, en secret, pour qu'elle pénè-

LA PROPAGATION DE LA DOCTRINE l6l

tre à toute profondeur et dans tous les terrains; c'est Voltaire.1 — Un pareil esprit n'est pas capable de réserve; il est par nature militant et emporté; il apostrophe, il injurie, il improvise, il écrit sous la dictée de son impression, il se permet tous les mots, au besoin les plus 5 crus. Une philosophie complète, une théologie en dix tomes, une science abstraite, une bibliothèque spéciale, une grande branche de l'érudition, de l'expérience ou de l'invention humaine se réduit sous sa main à une phrase ou à un vers. De l'énorme masse il, a extrait tout l'es- 10 sentiel, et il nous le présente sous la forme la plus maniable et la plus commode, dans une comparaison, dans une métaphore, dans une épigramme qui devient un proverbe. En ceci, nul écrivain ancien ou moderne n'approche de lui; pour simplifier et vulgariser, il n'a pas son 15 égal au monde. Sans sortir du ton de la conversation ordinaire et comme en se jouant, il met en petites phrases portatives les plus grandes découvertes et les plus grandes hypothèses de l'esprit humain, toutes les conceptions d'ensemble que l'espèce humaine au dix-huitième siècle 20 avait atteintes. — Sa pente est si forte de ce côté qu'elle l'entraîne trop loin. On ne peut mettre ainsi en menue monnaie courante la religion, la légende, l'antique poésie populaire, les créations spontanées de l'instinct, les demivisions des âges primitifs; elles ne sont- pas des sujets 25 de conversation amusante et vive. Un mot piquant ne peut pas en être l'expression; il n'en est que la parodie. Mais quel attrait pour des Français, pour des gens du monde, et quel lecteur s'abstiendra d'un livre ou tout le savoir humain est rassemblé en mots piquants ? 30

C'est là le trait le plus frappant de ce style, la rapidité prodigieuse, le défilé éblouissant et vertigineux de choses

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toujours nouvelles, idées, images, événements, paysages, récits, dialogues, petites peintures abréviatives, qui se suivent en courant comme dans une lanterne magique, presque aussitôt retirées que présentées par le magicien 5 impatient qui, en un clin d'œil, fait le tour du monde, et qui, enchevêtrant coup sur coup l'histoire, la fable, la vérité, la fantaisie, le temps présent, le temps passé, encadre son œuvre tantôt dans une parade aussi saugrenue que celles de la foire, tantôt dans une féerie plus magni-

io/nque que toutes celles de l'Opéra. Amuser, voilà son

premier instinct. «La vie, dit-il encore, est un enfant

I qu'il faut bercer jusqu'à ce qu'il s'endorme.» Il n'y eut

jamais de créature mortelle plus excitée et plus excitante,

plus impropre au silence et plus hostile à l'ennui, mieux

15 douée pour la conversation, plus visiblement destinée à devenir la reine1 d'un siècle sociable où, avec six jolis contes, trente bons mots et un peu d'usage,2 un homme avait son passeport mondain et la certitude d'être bien accueilli partout. Il n'y eut jamais d'écrivain qui ait

20 possédé à un si haut degré et en pareille abondance tous les dons du causeur, l'art d'animer et d'égayer la parole, le talent de plaire aux gens du monde. Du meilleur ton quand il le veut, il lui suffit d'être en public pour prendre naturellement l'accent mesuré, les façons discrètes, le

25 demi-sourire engageant de l'homme bien élevé. Êtesvous familier avec lui, et du petit cercle intime dans lequel il s'épanche en toute liberté, portes closes ? Le rire ne vous quittera plus. Brusquement, d'une main sûre et sans avoir l'air d'y toucher, il enlève le voile qui couvre

30 un abus, un préjugé, une sottise, bref quelqu'une des idoles humaines. Sous cette lumière subite, la vraie figure, difforme, odieuse ou plate, apparaît; nous haus-

sons les épaules. C'est le rire de la raison agile et victorieuse. En voici un autre, celui du- tempérament gai, de l'improvisateur bouffon, de l'homme qui reste jeune, enfant et même gamin jusqu'à son dernier jour, et « fait « des gambades sur son tombeau.» Il aime les carica- 5 tures, il charge les traits des visages, il met en scène des grotesques, il les promène en tous sens comme des marionnettes. Quand le talent de la farce s'ajoute ainsi au besoin de la vérité, la plaisanterie devient toute-puissante; car elle donne satisfaction à des instincts univer- 10 sels et profonds de la nature humaine, à la curiosité maligne, à l'esprit de dénigrement, à l'aversion pour la gêne, à ce fonds de mauvaise humeur que laissent en nous la convention, l'étiquette et l'obligation sociale de porter le lourd manteau de la décence et du respect; il 15 y a des moments dans la vie 011 le plus sage n'est pas fâché de le rejeter à demi et même tout à fait. — A chaque page, tantôt avec un mouvement rude de naturaliste hardi, tantôt avec un geste preste de singe polisson, Voltaire écarte la draperie sérieuse ou solennelle, 20 et nous montre l'homme, pauvre bimane, dans quelles attitudes ! Swift1 seul a risqué de pareils tableaux. — De tout cela il faut rire pour ne pas pleurer, et encore, sous ce rire, il y a des larmes; il finit en ricanement; il recouvre la tristesse profonde, la pitié douloureuse. A ce 25 degré et en de tels sujets, il n'est plus qu'un effet de l'habitude et du parti pris, une manie de la verve, un état fixe de la machine nerveuse lancée à travers tout, sans frein et à toute vitesse. — Prenons-y garde pourtant: la gaieté est encore un ressort, le dernier en France qui 30 maintienne l'homme debout, le meilleur pour garder à l'âme son ton, sa résistance et sa force, le plus intact

dans un siècle où les hommes, les femmes elles-mêmes,

se croyaient tenus de mourir en personnes de bonne compagnie, avec un sourire et sur un bon mot.

Quand le talent de l'écrivain rencontre ainsi l'inclina- 5 tion du public, peu importe qu'il dévie et glisse, puisque c'est sur la pente universelle. Il a beau s'égarer ou se salir ; il n'en convient que mieux à son auditoire, et ses défauts lui servent autant que ses qualités. — Après une première génération d'esprits sains, voici la seconde, où

10 l'équilibre mental n'est plus exact. Diderot,1 dit Voltaire, est « un four trop chaud qui brûle tout ce qu'il cuit ; » ou plutôt, c'est un volcan en éruption qui, pendant quarante ans, dégorge les idées de tout ordre et de toute espèce, bouillonnantes et mêlées, métaux précieux, scories gros-

15 sières, boues fétides. Il ne possède pas ses idées, mais ses idées le possèdent; il les subit; pour en réprimer la fougue et les ravages, il n'a pas ce fond solide de bon sens pratique, cette digue intérieure de prudence sociale qui, chez Montesquieu et même chez Voltaire, barre la

20 voie aux débordements. Tout déborde chez lui, non pas en petits jets multipliés comme chez Voltaire, mais en larges coulées qui roulent aveuglément sur le versant le plus escarpé du siècle. Xon seulement il descend ainsi jusqu'au fond de la doctrine antireligieuse et antisociale,

25 avec toute la raideur de la logique et du paradoxe, plus impétueusement et plus bruyamment que d'Holbach luimême; mais encore il tombe et s'étale dans le bourbier du siècle qui est la gravelure, et dans la grande ornière du siècle qui est la déclamation. La crudité chez lui

30 n'est point atténuée par la malice ou recouverte par l'élégance. Il n'est ni fin ni piquant. C'est un nouveau venu, un parvenu dans le vrai monde: vous voyez en lui

un plébéien, puissant penseur, infatigable ouvrier et grand artiste. Il force le ton. Ce ton, qui règne alors en vertu de l'esprit classique et de la mode nouvelle, est celui de la rhétorique sentimentale. Diderot le pousse à bout jusque dans l'emphase larmoyante ou furibonde, 5 — En revanche, parmi tant d'écrivains supérieurs, il est le seul qui soit un véritable artiste, un créateur d'âmes. Si alertes et si brillants que soient les personnages de Voltaire, ce sont toujours des mannequins; leur mouvement est emprunté; on entrevoit toujours derrière eux 10 l'auteur qui tire la ficelle. Chez Diderot, ce fil est coupé ; il ne parle point par la bouche de ses personnages. Parfois, comme le Neveu de Rameau, ils ont une âme si originale, si complexe, si complète, si vivante et si difforme qu'elle devient dans l'histoire naturelle de l'homme 15 un monstre incomparable et un document immortel. Il a dit tout sur la nature, sur l'art, la morale et la vie, en deux opuscules1 dont vingt lectures successives n'usent pas l'attrait et n'épuisent pas le sens : trouvez ailleurs, si vous pouvez, un pareil tour de force et un plus grand 20 chef-d'œuvre; «rien de plus fou et de plus profond.»

Rousseau2 aussi est un artisan, un homme du peuple mal adapté au monde élégant et délicat, malade d'âme et de corps, tourmenté par des facultés supérieures et discordantes, dépourvu de tact, et portant les souillures 25 de son imagination, de son tempérament et de son passé jusque dans sa morale la plus austère et dans ses idylles les plus pures; sans verve3 d'ailleurs, et en cela le contraire parfait de Diderot, avouant lui-même «que ses «idées s'arrangent dans sa tête avec la plus incroyable 30 «difficulté, qu'une lettre sur les moindres sujets lui coûte «des heures de fatigue,» qu'il ne peut attraper le ton

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agréable et léger, ni réussir ailleurs que « dans les ouvrages '(qui demandent du travail.» — Par contre, dans ce foyer brûlant, sous les prises de cette méditation prolongée et intense, le style, incessamment forgé et reforgé, prend 5 une densité et une trempe qu'il n'a pas ailleurs. On n'a point vu depuis La Bruyère une phrase si pleine, si mâle, où la colère, l'admiration, l'indignation, la passion, réfléchies et concentrées, fassent saillie avec une précision plus rigoureuse et un relief plus fort. Enfin, ce qui

10 manque à La Bruyère, ses morceaux s'enchaînent: il écrit, non seulement des pages, mais encore des livres: il n'y a pas de logicien plus serré. Sa démonstration se noue, maille à maille, pendant un, deux, ""rois volumes, comme un énorme filet sans issue, ou, bon gré, mal gré,

15 on reste pris.

Avec de telles armes on est bien puissant. Rousseau Ta été, autant que Voltaire, et l'on peut dire que la seconde moitié du siècle lui appartient. Étranger, pro- :es:ant, original de tempérament, d'éducation, de cœur,

20 d'esprit et de mœurs, à la fois philanthrope et misanthrope, habitant d'un monde idéal qu'il a bâti à l'inverse du monde réel, il se trouve à un point de vue nouveau. Xul n'est si sensible aux vices et aux maux de la société présente. Xul n'est si touché du bonheur et des vertus

:; le la se siété future. C'est pourquoi il a deux prises sur l'esprit public, l'une par la satire, l'autre par l'idylle. — Sans doute aujourd'hui ces deux prises sont moindres. Les célèbres discours sur l'influence des lettres et sur l'origine de l'inégalité nous semblent des amplifications

30 de collège ; il nous faut un effort de volonté pour lire la Nouvelle Hêloïsc. L "auteur nous rebute par la continuité de son aigreur ou par l'exagération de son enthousiasme.

Nous sommes tentés de voir en lui tantôt un sophiste qui s'ingénie, tantôt un rhéteur qui s'évertue, tantôt un prédicateur qui s'échauffe, c'est-à-dire, dans tous les cas un acteur qui soutient une thèse, prend des attitudes et cherche des effets. Enfin, sauf dans les Confessions, son 5 style nous fatigue vite ; il est trop étudié, incessamment tendu. Aujourd'hui nous préférons l'éloquence précise des choses à l'éloquence lâche des mots. Au dix-huitième siècle, il en était autrement, et, pour tout écrivain, ce style oratoire était justement le costume de cérémonie, 10 l'habit habillé qu'il fallait endosser pour être admis dans la compagnie des honnêtes gens. — Notez d'ailleurs que cette draperie littéraire qui nous cache aujourd'hui la vérité ne la cachait pas aux contemporains ; ils voyaient sous elle le trait exact, le détail sensible que nous ne 15 voyons plus. Mettons-nous à leur place, et nous retrouverons leurs impressions. Ses boutades, ses sarcasmes, les duretés de toute espèce qu'il adresse aux grands, aux gens à la mode et aux femmes, son ton raide et tranchant font scandale, mais ne déplaisent pas. Au contraire, 20 après tant de compliments, de fadeurs et de petits vers,1 tout cela réveille le palais blasé. Aussi son premier discours contre les arts et les lettres «prend tout de suite «par-dessus les nues.» Mais son idylle touche les cœurs encore plus fortement que ses satires. Dans une société 25 tout artificielle, il prêche le retour à la nature, l'indépendance, le sérieux, la passion, les effusions, la vie mâle, active, ardente, heureuse et libre en plein soleil et au grand air. Quel débouché pour les facultés comprimées, pour la riche et large source qui coule toujours au fond 30 de l'homme et à qui ce joli monde ne laisse pas d'issue ! — Une femme de la cour a vu près d'elle l'amour tel qu'on

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le pratique alors, simple goût, parfois simple passe-temps. Un soir, au moment de partir pour le bal de l'Ope'ra, elle trouve sur la toilette la Nouvelle Héloïse; je ne m'étonne point si elle fait attendre d'heure en heure ses chevaux 5 et ses gens, si, à quatre heures du matin, elle ordonne de dételer, si elle passe le reste de la nuit à lire, si elle est étouffée par ses larmes ; pour la première fois, elle vient de voir un homme qui aime. — Pareillement, si vous voulez comprendre le succès de V Emile, rappelez-vous

10 les enfants que nous avons décrits. — C'est par ces contrastes que Rousseau s'est trouvé si fort. Il faisait voir l'aurore à des gens qui ne s'étaient jamais levés qu'à midi, le paysage à des yeux qui ne s'étaient encore arrêtés que sur des salons et des palais, le jardin naturel à

15 des hommes qui ne s'étaient jamais promenés qu'entre des charmilles tondues et des plates-bandes rectilignes, la campagne, la solitude, la famille, le peuple, les plaisirs affectueux et simples à des citadins lassés par la sécheresse du monde, par l'excès et les complications du luxe,

20 par la comédie uniforme que, sous cent bougies, ils jouaient tous les soirs chez eux ou chez autrui.

Ce sont là les grandes puissances littéraires du siècle. Avec des réussites moindres, et par des combinaisons de toute sorte, les éléments qui ont formé les talents princi-

25 paux forment aussi les talents secondaires, au-dessous de Rousseau les écrivains éloquents et sensibles, au-dessous de Voltaire les gens d'esprit vif et piquant, et, à parler exactement, tout le monde. Chaque fois qu'une veine de talent, si mince qu'elle soit, jaillit de terre, c'est

30 pour propager, porter plus avant la doctrine nouvelle ; on trouverait à peine deux ou trois petits ruisseaux qui coulent en sens contraire. La philosophie s'insinue et dé-

borde par tous les canaux publics et secrets, par les manuels d'impiété, les Théologies portatives et les romans lascifs qu'on colporte sous le manteau, par les petits vers malins, les e'pigrammes et les chansons qui chaque matin sont la nouvelle du jour, par les parades de la foire 5 et les harangues d'académie, par la tragédie et par l'opéra, depuis le commencement jusqu'à la fin du siècle, depuis V Œdipe de Voltaire jusqu'au Tarare1 de Beaumarchais. Il semble qu'il n'y ait plus qu'elle au monde; du moins elle est partout et elle inonde tous les genres litté- 10 raires; on ne s'inquiète pas si elle les déforme, il suffit qu'ils lui servent de conduits.

Il reste à dire la même chose avec adresse, éclat, gaîté, verve et scandale ; ce sera le Mariage de Figaro. Jamais la pensée du siècle ne s'est montrée sous un déguisement 15 qui la rendît plus visible, ni sous une parure qui la rendît plus attrayante. Le titre est la Folle journée, et en effet c'est une soirée de folie, un après-souper comme il y en avait alors dans le beau monde, une mascarade de Français en habits d'Espagnols, bref un spectacle pour 20 les oreilles, pour les yeux, pour tous les sens, le contraire de la comédie régnante, où trois personnages de carton, assis sur des fauteuils classiques, échangent des raisonnements didactiques dans un salon abstrait. Bien mieux, c'est un imbroglio où l'action surabonde, parmi des in- 25 trigues qui se croisent, se cassent et se renouent, à travers un pêle-mêle de travestissements, de reconnaissances, de surprises, de méprises, de sauts par la fenêtre, de prises de bec2 et de soufflets, tout cela dans un style étincelant où chaque phrase scintille par toutes ses fa- 30 cettes, où les répliques semblent taillées par une main de lapidaire, où les yeux s'oublieraient à contempler les bril-

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lants multipliés du langage, si l'esprit n'était entraîné par la rapidité du dialogue et par la pétulance de l'action. Mais voici un bien autre attrait, le plus pénétrant de tous pour un monde qui raffole de Parny;1 c'est l'appel aux 5 sens, l'éveil des sens qui fait toute la verdeur et toute la saveur de la pièce. Joignez à cela un double sens perpétuel, l'auteur caché derrière ses personnages, la vérité mise dans la bouche d'un grotesque, des malices envelop pées dans des naïvetés, le maître dupé, mais sauvé du

10 ridicule par ses belles façons, le valet révolté, mais préservé de l'aigreur par sa gaieté, et vous comprendrez

z comment Beaumarchais a pu jouer l'ancien régime devant les chefs de l'ancien régime, mettre sur la scène la satire politique et sociale, attacher publiquement sous chaque

15 abus un mot qui devient proverbe, ramasser en quelques traits toute la polémique des philosophes contre les prisons d'État, contre la censure des écrits, contre la vénalité des charges, contre les privilèges de naissance, contre l'arbitraire des ministres, contre l'incapacité des gens en

20 place, bien mieux résumer en un seul personnage toutes les réclamations publiques, donner le premier rôle à un plébéien, bâtard, bohème et valet, qui, à force de dextérité, de courage et de bonne humeur, se soutient, surnage, remonte le courant, file en avant sur sa petite barque,

25 esquive le choc des gros vaisseaux, et devance même celui de son maître en lançant à chaque coup de rames une pluie de bons mots sur tous ses rivaux. — Après tout, en France du moins, l'esprit est la première puissance. Il suffit toujours que la littérature se mette au service de

30 la philosophie. Devant leur complicité, le public ne fait guère de résistance, et la maîtresse n'a pas de peine à convaincre ceux que la servante a déjà séduits.

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