CHAPITRE II
Encore faut-il que ce public veuille bien se laisser convaincre et séduire ; il ne croit que lorsqu'il est disposé à croire, et, dans le succès des livres, sa part est souvent plus grande que celle de l'auteur. Quand vous parlez à des hommes de religion ou de politique, presque toujours 5 leur opinion est faite. Proposez de démolir le grand édifice social pour le rebâtir à neuf sur un plan tout opposé: ordinairement vous n'aurez pour auditeurs que les gens mal logés ou sans gîte. — En Angleterre, on s'aperçoit très vite du danger. La philosophie a beau y être pré- 10 coce et indigène; elle ne s'y acclimate pas. «Tous ceux « qui ont sur leur tête un bon toit et sur leur dos un bon «habit» ont vu la portée des nouvelles doctrines. En tout cas, ils sentent que des spéculations de cabinet ne doivent pas devenir des prédications de carrefour. Ayant i5 manié la machine, ils savent comment elle joue, ce qu'elle vaut, ce qu'elle coûte, et ne sont point tentés de la jeter au rebut, pour en essayer une autre qu'on dit supérieure, mais qui n'existe encore que sur le papier. Tous ont la main sur quelque rouage social, grand ou petit, principal 20 ou accessoire, ce qui leur donne le sérieux, la prévoyance et le bon sens. Plus on est occupé, moins on rêve, et, pour des hommes d'affaires, la géométrie du Contrat soda/1 n'est qu'un pur jeu de l'esprit pur.
Tout à rebours en France. Recevoir, donner à dîner, entretenir agréablement des hôtes, voilà tout l'emploi d'un grand seigneur ; c'est pourquoi la religion et le gouvernement ne sont pour lui que des sujets d'entretien.
5 D'ailleurs, la conversation est entre lui et ses pareils, et on 'a le droit de tout dire en bonne compagnie. Ajoutez que la mécanique sociale tourne d'elle-même, comme le soleil, de temps immémorial, par sa propre force; serat-elle dérangée par des paroles de salon ? En tout cas, ce
io n'est pas lui qui la mène, il n'est pas responsable de son jeu. Légèrement, hardiment, il marche sur les pas de ses philosophes ; détaché des choses, il peut se livrer aux idées.
Rien de plus agréable que cet élan spéculatif. L'esprit
15 plane sur les sommets comme s'il avait des ailes; d'un regard, il embrasse les plus vastes horizons, toute la vie humaine, toute l'économie du monde, le principe de l'univers, des religions, des sociétés. Aussi bien, comment causer si on s'abstient de philosophie ? — Depuis deux
20 siècles en France la conversation touche à tout cela; c'est pourquoi elle a tant d'attraits. — A dire vrai, dans cette fête permanente que cette brillante société se donne à elle-même, la philosophie est la pièce principale. Sans la philosophie, le badinage ordinaire serait fade. Elle
25 est une sorte d'opéra supérieur où défilent et s'entrechoquent, tantôt en costume grave, tantôt sous un déguisement comique, toutes les grandes idées qui peuvent intéresser une tête pensante. Point de dîner ni de souper ou elle n'ait sa place. Dès le second service, la verve fait
30 explosion, les saillies éclatent, les esprits flambent ou
pétillent. Peut-on s'empêcher au dessert de mettre en bons mots les choses les plus graves ? Vers le café arrive la question de l'immortalité de l'âme et de l'existence de Dieu.
Pour nous figurer cette conversation hardie et char- 5 mante, il nous faut prendre les correspondances, les petits traités, les dialogues de Diderot et de Voltaire, ce qu'il y a de plus vif, de plus fin, de plus piquant et de plus profond dans la littérature du siècle; encore n'est-ce là qu'un résidu, un débris mort. Toute cette philosophie 10 écrite a été dite, et elle a été dite avec l'accent, l'entrain, le naturel inimitable de l'improvisation, avec les gestes et l'expression mobile de la malice et de l'enthousiasme. Aujourd'hui, refroidie et sur le papier, elle enlève et séduit encore ; qu'était-ce alors qu'elle sortait vivante et vibrante 15 de la bouche de Voltaire et de Diderot?
Le moyen, pour des nobles qui passent leur vie à causer, de ne pas rechercher des gens qui causent si bien! Quand on prend la vie de la sorte, un philosophe avec toutes ses idées est aussi nécessaire dans un salon qu'un 20 lustre avec toutes ses lumières. Il fait partie du luxe nouveau; on l'exporte. Les souverains, au milieu de leur magnificence et au plus fort de leurs succès, l'appellent chez eux pour goûter une fois dans leur vie le plaisir de la conversation libre et parfaite. Lorsque Voltaire arrive en 25 Prusse, Frédéric II veut lui baiser la main, l'adule comme une maîtresse, et plus tard, après tant d'égratignures mutuelles, ne peut se passer de causer par lettres avec lui. Catherine II1 fait venir Diderot, et, tous les jours, pendant deux ou trois heures, joue avec lui le grand jeu 30 de l'esprit. Gustave III,2 en France, est intime avec Marmontel, et reçoit comme un honneur insigne une
visite de Rousseau. Visiblement, dans ce monde, le premier rôle est aux écrivains ; on ne s'entretient que de leurs faits et gestes; on ne se lasse pas de leur rendre hommage. — Je n'ai pas besoin de conter le retour de 5 Voltaire,1 son triomphe, l'Académie en corps venant le recevoir, sa voiture arrêtée par la foule, les rues comblées, les fenêtres, les escaliers et les balcons chargés d'admirateurs, au théâtre une salle enivrée qui ne cesse de l'applaudir, au dehors un peuple entier qui le reconduit avec
10 des vivats, dans ses salons une affluence aussi continue que chez le roi, de grands seigneurs pressés contre la porte et tendant l'oreille pour saisir un de ses mots, de grandes dames debout sur la pointe du pied épiant son moindre geste, c Je lui ai parlé,» ce seul mot faisait alors
i5 du premier venu un personnage. En effet, il avait vu le merveilleux chef d'orchestre qui, depuis cinquante ans, menait le bal tourbillonnant des idées graves ou courtvêtues, et qui, toujours en scène, toujours en tête, conducteur reconnu de la conversation universelle, fournis-
20 sait les motifs, donnait le ton, marquait la mesure, imprimait l'élan et lançait le premier coup d'archet.
Notez les cris qui l'accueillent: «Vive l'auteur de «la Henriade,2 le défenseur des Calas, l'auteur de la Pu- « celle!» Personne aujourd'hui ne pousserait le premier ni surtout le dernier bravo. Ceci nous indique la pente du siècle; on demandait alors aux écrivains non seulement des pensées, mais encore des pensées d'opposition. Désceuvrer une aristocratie, c'est la rendre frondeuse; l'homme n'accepte volontairement la règle que lorsqu'il
contribue à l'appliquer. Voulez-vous le rallier au gouvernement? Faites qu'il y ait part. Sinon, devenu spectateur, il n'en verra que les fautes, il n'en sentira que les froissements, il ne sera dispose' qu'à critiquer et à siffler. En effet, dans ce cas, il est comme au théâtre; or, au S théâtre on veut s'amuser, et d'abord ne pas être gêné. Que de gênes dans l'ordre établi, et même dans tout ordre établi! — En premier lieu, la religion. Pour les aimables «oisifs» que décrit Voltaire, pour «les cent «mille personnes qui n'ont rien à faire qu'à jouer et à se 10 « divertir,» elle est le pédagogue le plus déplaisant, toujours grondeur, hostile au plaisir sensible,1 hostile au raisonnement libre, brûlant les livres qu'on voudrait lire, imposant des dogmes qu'on n'entend plus. A proprement parler, c'est la bête noire; quiconque lui lance un trait est le 15 bien venu. — Autre chaîne, la morale des sexes. Nos gens de bel air2 adopteront sans difficulté une théorie qui justifie leur pratique. Ils seront bien aises d'apprendre que le mariage est une convention et un préjugé. — Dernière entrave, le gouvernement, la plus gênante de 20 toutes; car elle applique les autres et comprime l'homme de tout son poids joint à tout leur poids. Celui-ci est absolu, il est centralisé, il procède par faveurs, il est arriéré, il commet des fautes, il a des revers: que de causes de mécontentement en peu de mots! Il a contre 25 lui les ressentiments vagues et sourds des anciens pouvoirs qu'il a dépossédés. Il a contre lui le dépit de tous ceux qui se croient frustrés dans la distribution des emplois et des grâces, non seulement la noblesse de province qui reste à la porte pendant que la noblesse de cour 3° mange le festin royal, mais encore le plus grand nombre des courtisans, réduits à des bribes tandis que les favoris
du petit cercle intime engloutissent tous les gros morceaux. Il a contre lui la mauvaise humeur de ses administrés qui, lui voyant prendre le rôle de la Providence et se charger de tout, mettent tout à sa charge, la cherté 5 du pain comme le délabrement d'une route. Il a contre lui l'humanité nouvelle qui, dans les salons les plus élégants, l'accuse de maintenir les restes surannés d'une époque barbare, impôts mal assis, mal répartis et mal perçus, lois sanguinaires, procédures aveugles, supplices
10 atroces, persécution des protestants, lettres de cachet,1 prisons d'État. — Le dégoût vient; décidément, tout est mal. Les spectateurs de la pièce se disent entre eux, non seulement que la pièce est mauvaise, mais que le théâtre est mal construit, incommode, étouffant, étriqué,
15 à tel point que, pour être à l'aise, il faudra le démolir et le rebâtir depuis les caves jusqu'aux greniers.
A ce moment interviennent les architectes nouveaux, avec leurs raisonnements spéciaux et leurs plans tout faits, démontrant que tous les grands édifices publics,
20 religions, morales, sociétés, ne peuvent manquer d'être grossiers et malsains, puisque, jusqu'ici, ils ont été bâtis de pièces et de morceaux, au fur et à mesure, le plus souvent par des fous et par des barbares, en tout cas par des maçons, et toujours au hasard, à tâtons, sans prin-
25 cipes. — La tentation est grande pour des mécontents, peu dévots, épicuriens et philanthropes. Ils adoptent aisément des maximes qui semblent conformes à leurs secrets désirs; du moins ils les adoptent en théorie et en paroles. Les grands mots, liberté, justice, bonheur pu-
33 blic, dignité de l'homme, sont si beaux et en outre si vagues! D'autant plus que, jusqu'au dernier moment, la théorie ne descend pas dés hauteurs, qu'elle reste con-
finée dans ses abstractions, qu'elle ressemble à une dissertation académique, qu'il s'agit toujours de l'homme en soi, du contrat social, de la cité imaginaire et parfaite.
Suivons les progrès de la philosophie dans la haute classe. C'est la religion qui reçoit les premiers et les 5 plus grands coups. Le petit groupe de sceptiques qu'on apercevait à peine sous Louis XIV a fait ses recrues dans l'ombre; en 1698, la Palatine,1 mère du Régent, écrit déjà «qu'on ne voit presque plus maintenant un seul «jeune homme qui ne veuille être athée.2» Avec la Ré- 10 gence, «l'incrédulité se produit au grand jour.» «Je ne «crois pas, dit encore la Palatine, en 1722, qu'il y ait à « Paris, tant 3 parmi les ecclésiastiques que parmi les laïques, « cent personnes qui aient la véritable foi ou qui croient « même en Notre Seigneur. Cela fait frémir. ...» Déjà, 15 dans le monde, le rôle d'un ecclésiastique est difficile ; il semble qu'il y soit un pantin ou an plastron. « Dès que « nous y paraissons, dit l'un d'eux, on nous fait disputer; « on nous fait entreprendre par exemple de prouver l'uti- « lité de la prière à un homme qui ne croit pas en Dieu, 2c « la nécessité du jeûne à un homme qui a nié toute sa vie « l'immortalité de l'âme; l'entreprise est laborieuse, et les « rieurs ne sont pas pour nous. » — Bientôt le scandale prolongé des billets de confession4 et l'obstination des évêques à ne point souffrir qu'on taxe les biens ecclésias- 25 tiques soulèvent l'opinion contre le clergé et, par suite, contre la religion. L'antipathie est si grande que les plus médiocres livres font fureur dès qu'ils sont antichrétiens et condamnés comme tels. — « Savez-vous ce
« que sont les philosophes et ce que ce mot signifie ici ? «D'abord il comprend presque tout le monde; ensuite il « désigne les gens qui se déclarent ennemis du papisme, « mais qui, pour la plupart, ont pour objet le renversement 5 « de toute religion. » — « Ces savants, je leur demande «pardon, ces philosophes sont insupportables, superficiels, «arrogants et fanatiques. Ils prêchent incessamment, «vous ne sauriez croire avec quelle liberté, et leur doc- «trine avouée est l'athéisme. . . . Voltaire lui-même ne
10 «les satisfait plus; une de leurs dames prosélytes me «disait de lui : Il est bigot, c'est un déiste.»
Ceci est bien fort, et pourtant nous ne sommes pas au bout: car, jusqu'ici, l'impiété est moins une conviction qu'une mode. Mais, à mesure que le siècle avance, Pin-
15 crédulité, moins bruyante, devient plus ferme. Elle se retrempe aux sources ; les femmes elles-mêmes se prennent d'engouement pour les sciences. Dans le cabinet d'une dame à la mode, on trouve, à côté d'un petit autel dédié à la Bienfaisance ou à l'Amitié, un dictionnaire
20 d'histoire naturelle, des traités de physique et de chimie. Des sociétés de vingt et vingt-cinq personnes se forment dans les salons, pour suivre un cours de physique ou de chimie appliquée, de minéralogie ou de botanique. A la séance publique de l'Académie des Inscriptions,1 les
25 femmes du monde applaudissent des dissertations sur le bœuf Apis,2 sur le rapport des langues égyptienne, phénicienne et grecque. Sur ce fondement qui est celui de la philosophie régnante, l'incrédulité mondaine prend un nouveau point d'appui. Sans doute il y a beaucoup de
30 déistes, surtout depuis Rousseau; mais je ne crois pas que, sur cent personnes du inonde, on trouve encore à Paris dix chrétiens ou chrétiennes. « Depuis dix ans, dit
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« Mercier1 en 1783, le beau monde ne va plus à la messe ; « on n'y va que le dimanche pour ne pas scandaliser les « laquais, et les laquais savent qu'on n'y va que pour «eux.» Jamais société n'a été plus détachée du christianisme. A ses yeux une religion positive n'est qu'une 5 superstition populaire, bonne pour les enfants et les simples, non pour «les honnêtes gens» et les grandes personnes. Vous devez un coup de chapeau à la procession qui passe, mais vous ne lui devez qu'un coup de chapeau. 10
Dernier signe et le plus grave de tous. — Si les curés qui travaillent et sont du peuple ont la foi du peuple, les prélats qui causent et sont du monde ont les opinions du monde. Et je ne parle pas seulement ici des abbés de salon. Il s'agit des dignitaires, et, sur ce point, tous les 15 témoignages sont d'accord. Au mois d'août 1767, l'abbé Bassinet, grand vicaire de Cahors,2 prononçant dans la chapelle du Louvre le panégyrique de Saint-Louis 3 « a «supprimé jusqu'au signe de la croix. Point de texte, «aucune citation de l'Écriture, pas un mot du bon Dieu 20 «ni des saints. Il n'a envisagé Louis IX que du côté des «vertus politiques, guerrières et morales. Il a frondé «les croisades, il en a fait voir l'absurdité, la cruauté, « l'injustice même. Il a heurté de front et sans aucun «ménagement la cour de Rome.4» D'autres «évitent en 25 « chaire le nom de Jésus-Christ et ne parlent plus que « du législateur des chrétiens.» « Il y a quelque temps, « raconte la chronique, on disait à l'un des plus respec- « tables curés de Paris : Croyez-vous que les évêques qui « mettent toujours la religion en avant en aient beau- 30 « coup ? — Le bon pasteur, après avoir hésité un moment, « répondit : Il peut y en avoir quatre ou cinq qui croient
«encore.)) — Pour qui connaît leur naissance, leurs sociétés, leurs habitudes et leurs goûts, cela n'a rien d'invraisemblable. Rivarol,1 sceptique lui-même, déclare qu'aux approches de la Révolution « les lumières du 5 « clergé égalaient celles des philosophes.» «Le corps qui « a le moins de préjugés, dit Mercier, qui le croirait ? « C'est le clergé.» Et l'archevêque de Xarbonne,2 expliquant la résistance du haut clergé en 1791, l'attribue, non à la foi, mais au point d'honneur. « Xous nous 10 «sommes conduits alors en vrais gentilshommes; car, de « la plupart d'entre nous, on ne peut pas dire que ce fut «par religion.»
De l'autel au trône la distance est courte, et pourtant l'opinion met trente ans à la franchir. Pendant la pre-
15 mière moitié du siècle, il n'y a point encore de fronde politique ou sociale. L'ironie des Lettres persanes 3 est aussi mesurée que délicate ; V Esprit des Lois est conservateur. A la fin les économistes d'un côté et les parlementaires 4 de l'autre donnent le signal. — «Vers 1750,
20 « dit Voltaire, la nation rassasiée de vers, de tragédies, « de comédies, de romans, d'opéras, d'histoires ro- « manesques, de réflexions morales plus romanesques « encore, et de disputes sur la grâce 5 et les convulsions,6 « se mit à raisonner sur les blés.» D'où vient la cherté
25 du pain ? Pourquoi le laboureur est-il si misérable ? Quelle est la matière et la limite de l'impôt? Toute terre ne doit-elle pas payer, et une terre peut-elle payer au delà de son produit net ? Voilà les questions qui entrent dans les salons sous les auspices du roi, par l'organe de Quesnay,7 son médecin, « son penseur,» fonda-
LA PROPAGATION DE LA DOCTRINE l8l
teur d'un système qui agrandit le prince pour soulager le peuple et qui multiplie les imposés pour alléger l'impôt. — En même temps, par la porte opposée, arrivent d'autres questions non moins neuves. « La France estce elle une monarchie tempérée et représentative, ou un 5 « gouvernement à la turque ? Vivons-nous sous la loi « d'un maître absolu, ou sommes-nous régis par un pouce voir limité et contrôlé ? » ce Les parlementaires exilés ce. . . se sont mis à étudier le droit public dans ses ce sources, et ils en confèrent comme dans des académies. 10 ce Dans l'esprit public et par leurs études, s'établit l'opice nion que la nation est au-dessus du roi, comme l'Église ce universelle est au-dessus du pape.» — Le changement est frappant, presque subit. — Une fois que la conversation a saisi cet aliment, elle ne le lâche plus, et les salons 15 s'ouvrent à la philosophie politique, par suite au Contrat social,1 à l'Encyclopédie,2 aux prédications de Rousseau, Mably,3 d'Holbach, Raynal 4 et Diderot.
La semence lève. Bachaumont,5 en 1762, note un déluge de pamphlets, brochures et dissertations politiques, 20 ce une fureur de raisonner en matière de finance et de «gouvernement.)) En 1765, Walpole constate que les athées, qui tiennent alors le dé6 de la conversation, se déchaînent autant contre les rois que contre les prêtres. En 1771, dit le moqueur Bézenval7 après l'exil du Par- 25 lement, ce les assemblées de société ou de plaisir étaient ce devenues de petits États-Généraux,8 où les femmes, ce transformées en législateurs, établissaient des prémis- . ce ses et débitaient avec assurance des maximes de droit ce public. » Un souffle d'humanité en même temps que 30 de liberté a pénétré dans les cœurs féminins. Elles s'intéressent aux pauvres, aux petits, au peuple. ecL'agri-
«culture, l'économie, les réformes, la philosophie, écrit «Walpole, sont de bon ton, même à la cour.» Rappelezvous qu'en ce siècle les femmes étaient reines, faisaient la mode, donnaient le ton, menaient la conversation, par 5 suite les idées, par suite l'opinion. Quand on les trouve en avant sur le terrain politique, on peut être sûr que les hommes suivent: chacune d'elle entraîne avec soi tout son salon.
Une aristocratie imbue de maximes humanitaires et'
io radicales, des courtisans hostiles à la cour, des privilégiés qui contribuent à saper les privilèges, il faut voir dans les témoignages du temps cet étrange spectacle. Au plus haut, au plus bas, dans les assemblées, dans les lieux publics, on ne rencontre parmi les privilégiés que
iS des opposants et des réformateurs. «En 1787, presque «tout ce qu'il y avait de marquant dans la pairie se dé- « clara dans le Parlement pour la résistance. . . . J'ai vu «mettre en avant dans les dîners qui nous réunissaient «alors presque toutes les idées qui devaient bientôt se
20 «produire avec tant d'éclat.» «C'était alors la mode; «tout le monde était économiste; on ne s'entretenait «que de philosophie, d'économie politique, surtout d'hu- «manité, et des moyens de soulager le bon peuple; ces «deux derniers mots étaient dans toutes les bouches.»
25 Ajoutez-y celui d'égalité. Seuls, quelques chefs de vieilles familles parlementaires ou seigneuriales conservent le vieil esprit nobiliaire et monarchique; toute la génération, nouvelle est gagnée aux nouveautés. «Pour nous, «dit l'un d'eux, jeune noblesse française, sans regret
30 «pour le passé, sans inquiétude pour l'avenir, nous mar-
« chions gaiement sur un tapis de fleurs qui nous cachait «un abîme. Riants frondeurs des modes anciennes, de «l'orgueil féodal de nos pères et de leurs graves étiquetâtes, tout ce qui était antique nous paraissait gênant «et ridicule. La gravité des anciennes doctrines nous 5 «pesait. La riante philosophie de Voltaire nous entraî- «nait en nous amusant. Sans approfondir celle des «écrivains plus graves, nous l'admirions comme em- «preinte de courage et de résistance au pouvoir arbi- « traire. ...» Si l'inégalité durait encore dans la distribu- 10 tion des charges et des places, «l'égalité commençait à «régner dans les sociétés. En beaucoup d'occasions, «les titres littéraires avaient la préférence sur les titres «de noblesse. On voyait fréquemment dans le monde «des hommes de lettres du deuxième et troisième rang 15 «être accueillis et traités avec des égards que n'obtenai- «ent pas les nobles de province. . . . Les institutions «restaient monarchiques, mais les mœurs devenaient ré- «publicaines. Nous préférions un mot d'éloge de d'A- «lembert, de Diderot, à la faveur la plus signalée d'un 20 « prince. »
Ils ne s'en tiennent pas à des songes, à de purs souhaits, à des espérances passives. Ils agissent, ils sont vraiment généreux; il suffit qu'une cause soit belle pour que leur dévouement lui soit acquis. La bonne volonté 25 est complète. Jamais l'aristocratie n'a été si digne du pouvoir qu'au moment oîi elle allait le perdre; les privilégiés, tirés de leur désœuvrement, redevenaient des hommes publics, et, rendus à leur fonction, revenaient à leur devoir. Au mois d'avril 1787, le roi, dans l'As- 30 semblée des notables,1 parle de «l'empressement avec «lequel les archevêques et évêques ont déclaré ne pré-
«tendre à aucune exemption pour leur contribution aux «charges publiques.» Au mois de mars 1789, le clergé tout entier, la noblesse presque tout entière, bref le corps des privilégiés, renonce spontanément à ses privi- 5 lèges en fait d'impôt. Le sacrifice est voté par acclamation ; ils viennent d'eux-mêmes l'offrir au Tiers-état et il faut voir dans les procès-verbaux manuscrits leur accent généreux et sympathique. Non seulement les privilégiés font les avances, mais ils les font sans effort; ils
10 parlent la même langue que les gens du Tiers, ils sont disciples des mêmes philosophes, ils semblent partir des mêmes principes. La noblesse de * * * ordonne à ses députés «de demander avant tout qu'il soit fait une «déclaration explicite des droits qui appartiennent à
15 «tous les hommes.» La noblesse de * * * affirme que «les principes de la politique sont aussi absolus que «ceux de la morale, puisque les uns et les autres ont «pour base commune la raison.» La noblesse de * * * demande «que le roi soit supplié de vouloir bien ordoi>
20 «ner la démolition de la Bastille, a1 — Maintes fois, après des vœux et des prévenances semblables, les délégués de la noblesse et du clergé sont accueillis dans les assemblées du Tiers par des battements de mains, «des larmes,» des transports. Quand on voit ces effusions,
25 comment ne pas croire à la concorde? Et comment prévoir qu'on va se battre au premier tournant de la route où, fraternellement, l'on entre, la main dans la main ?
Ils n'ont pas cette triste sagesse. Ils posent en prin-
30 cipe que l'homme, surtout l'homme du peuple, est bon; pourquoi supposer qu'il puisse vouloir du mal à ceux qui lui veulent du bien? Ils ont conscience à son endroit
de leur bienveillance et de leur sympathie. Non seulement ils parlent de leurs sentiments, mais ils les éprouvent. A ce moment, dit un contemporain, «la pitié la «plus active remplissait les âmes; ce que craignaient le «plus les hommes opulents, c'était de passer pour insen- 5 « sibles. » Nombre de grands seigneurs et de prélats figurent dans les sociétés d'agriculture, écrivent ou traduisent des livres utiles, suivent les applications des sciences, étudient l'économie politique, s'informent de l'industrie, s'intéressent en amateurs ou en promoteurs à toutes les 10 améliorations publiques. Peut-on admettre que tant de bonnes intentions réunies aboutissent à tout détruire ? — Tous se rassurent, le gouvernement comme la haute classe, en songeant au bien qu'ils ont fait ou voulu faire. Le roi se rappelle qu'il a rendu l'état civil aux protes- 15 tants, aboli la question préparatoire,1 supprimé la corvée en nature,2 établi la libre circulation des grains, institué les assemblées provinciales, relevé la marine, secouru les Américains,3 affranchi ses propres serfs, diminué les dépenses de sa maison, employé Malesherbes,4 20 Turgot et Necker, lâché la bride à la presse, écouté l'opinion publique. Aucun gouvernement ne s'est montré plus doux: le 14 juillet 1789, il n'y avait à la Bastille que sept prisonniers, dont un idiot,5 un détenu sur la demande de sa famille, et quatre accusés de faux. Aucun 25 prince n'a été plus humain, plus charitable, plus préoccupé des malheureux. Très probablement, il est, après Turgot, l'homme de son temps qui a le plus aimé le peuple.6 — Au-dessous de lui, ses délégués se conforment à ses vues. Quel danger de pareils pasteurs peuvent-ils 30 courir au milieu de leur troupeau ?
iS6 l'ancien régime