‹ L'ancien régimeChapitre 15 sur 73 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

La Bruyère écrivait juste un siècle avant 1789: «L'on «voit certains animaux farouches, des mâles et des fe- «melles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout «brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et

5 «remuent avec une opiniâtreté invincible. Ils ont coince me une voix articulée, et, quand ils se lèvent sur leurs «pieds, ils montrent une face humaine; et en effet ils «sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des ta- «nières où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines.

10 «Ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de (dabourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi «de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé.» — Ils en manquent pendant les vingt-cinq années suivantes, et meurent par troupeaux; j'estime qu'en 1715 il en avait

15 péri près d'un tiers, six millions, de misère et de faim. Ainsi, pour le premier quart du siècle qui précède la Révolution, la peinture, bien loin d'être trop forte, est trop faible, et l'on va voir que pendant un demi-siècle et davantage, jusqu'à la mort de Louis XV, elle demeure

exacte; peut-être même, au lieu de l'atténuer, faudrait-il la charger.

En 1725, dit Saint-Simon, «au milieu des profusions «de Strasbourg1 et de Chantilly,2 on vit en Normandie3 «d'herbes des champs. Le premier roi de l'Europe ne 5 « peut être un grand roi s'il ne l'est que de gueux de tou- «tes conditions, et si son royaume tourne en un vaste «hôpital de mourants à qui on prend tout en pleine «paix.» De toutes parts la misère se rapproche; «on «en parle à Versailles plus que jamais. Le roi inter- 10 «rogeant l'évêque de Chartres4 sur l'état de ses peuples, « celui-ci a répondu que la famine et la mortalité y étaient «telles, que les hommes mangeaient l'herbe comme des «moutons et crevaient comme des mouches.» En 1740, Massillon,5 évêque de Clermont-Ferrand,6 écrit à Fleury : 7 15 Le peuple de nos campagnes vit dans une misère affreuse, sans lits, sans meubles; la plupart même, la moi- «tié de l'année, manquent du pain d'orge et d'avoine qui «fait leur unique nourriture et qu'ils sont obligés d'arra- «cher de leur bouche et de celle de leurs enfants pour 20 «payer les impositions.» Rien d'étonnant si la famine gagne jusqu'à Paris. «On craint pour mercredi pro- «chain ... Il n'y a plus de pain à Paris, sinon des face rines gâtées, qui arrivent et qui brûlent (au four). On «travaille jour et nuit à Belleville, 8 aux moulins, à remou- 25 «dre les vieilles farines gâtées. Le peuple est tout prêt «à la révolte; le pain augmente d'un sol par jour; aucun «marchand n'ose ni ne veut apporter ici son blé. La « Halle, mercredi, étant presque révoltée, le pain y man- « qua dès sept heures du matin . . . On avait retranché 30 «les vivres aux pauvres gens qui sont à Bicêtre.9 Tout «s'est révolté et a forcé les gardes; quantité se sont

«échappés et vont inonder Paris. On y a appelé tout le «guet et la maréchaussée des environs, qui ont été en «bataille contre ces pauvres misérables, à grands coups «de fusil, baïonnette et sabre. On compte qu'il y en a

5 « quarante ou cinquante sur le carreau ; la révolte n'était «pas encore finie hier matin.»

Dix ans plus tard, le mal est pire.

«Je me trouve1 en ce moment en Touraine,2 dans mes «terres. Je n'y vois qu'une misère effroyable; ce n'est

ïo «plus le sentiment triste de la misère, c'est le désespoir «qui possède les pauvres habitants: ils ne souhaitent «que la mort et évitent de peupler. ... On compte que «par an le quart des journées des journaliers va aux cor- « vées, où il faut qu'ils se nourrissent : et de quoi ? . . .

15 «Je vois les pauvres gens y périr de misère. Un élu est «venu dans le village où est ma maison de campagne, et «a dit que cette paroisse devait être fort augmentée à la «taille de cette année, qu'il y avait remarqué les pay- «sans plus gras qu'ailleurs, qu'il avait vu sur le pas des

20 «portes des plumages de volaille, qu'on y faisait donc «bonne chère, qu'on y était bien, etc. — Voilà ce qui «décourage le paysan, voilà ce qui cause le malheur du « royaume. » « Des seigneurs de Touraine m'ont dit que «voulant occuper les habitants par des travaux à la cam-

25 «pagne, à journées, les habitants se trouvent si faibles et «en si petit nombre, qu'ils ne peuvent travailler de leurs « bras. »

Ceux qui peuvent s'en aller s'en vont. A Paris, «on «fourmille de mendiants; on ne saurait s'arrêter aune

30 «porte que dix gueux ne viennent vous relancer de leurs « clameurs. Oh dit que ce sont tous des habitants de la «campagne qui, n'y pouvant plus tenir par les vexations

«qu'ils y essuyent, viennent se réfugier dans la ville, . . . «préférant la mendicité au labeur.» — Pourtant le peuple des villes n'est guère plus heureux que celui des campagnes. « Il y a plus de douze mille ouvriers mendiants à « Rouen,1 tout autant à Tours,2 etc. On compte plus de 5 «vingt mille de ces ouvriers qui sont sortis du royaume «depuis trois mois pour aller aux étrangers, Espagne, «Allemagne, etc. A Lyon,3 il y a plus de vingt mille «ouvriers en soie qui sont consignés aux portes; on «les garde à vue de peur qu'ils ne passent à l'étran- 10 «ger. » Si je comptais les attroupements, les séditions d'affamés, les pillages de magasins, je n'en finirais pas: ce sont les soubresauts convulsifs de la créature surmenée; elle a jeûné tant qu'elle a pu; à la fin l'instinct se révolte. Sans doute, sous Louis XVI, le gouvernement 15 s'adoucit, les intendants sont humains, l'administration s'améliore, la taille devient moins inégale, la corvée s'allège en se transformant, bref, la misère est moindre. Et pourtant elle est encore au delà de ce que la nature humaine peut porter. 20

Il est clair que le peuple vit au jour le jour ; le pain lui manque sitôt que la récolte est mauvaise.

C'est entre 1750 et 1760 que les oisifs qui soupent4 commencent à regarder avec compassion et avec alarme les travailleurs qui ne dînent pas. Pourquoi 25 ceux-ci sont-ils si pauvres? — D'abord, quantité de terres sont incultes et, ce qui est pis, abandonnées. Selon les meilleurs observateurs, «le quart du sol est absolument «en friche. . .» Ce n'est pas stérilité, mais décadence. Le

régime inventé par Louis XIV a fait son effet, et depuis un siècle la terre retourne à l'état sauvage. « On ne voit «que châteaux abandonnés et en ruines; tous les chefs- « lieux de fiefs, qui autrefois étaient habités par une no-

5 «blesse aisée, sont aujourd'hui occupés par de pauvres «métayers pâtres, dont les faibles travaux produisent à «peine leur subsistance et un reste d'impôt prêt à s'ané- «antir par la ruine des propriétaires et la désertion des «colons. »

io En premier lieu, si la récolte manque, ce reste demeure inculte ; car le colon est trop pauvre pour acheter les semences, et maintes fois l'intendant est obligé d'en distribuer; sans quoi, au désastre de l'année courante s'ajouterait la stérilité de l'année suivante. — En second lieu,

15 quand on cultive, c'est à la façon du moyen-âge. Arthur Young, en 1789, juge qu'en France, « l'agriculture en est «encore au dixième siècle.» Sauf en Flandre1 et dans la plaine d'Alsace,*2 les champs restent en jachère un an sur trois, et souvent un an sur deux. Mauvais outils;

20 point de charrues en fer. Faibles produits: «nos terres «communes, dit un bon observateur, donnent environ, à «prendre l'une dans l'autre,3 six fois la semence. » — Comme les chemins vicinaux sont affreux et que les transports sont souvent impraticables, il est clair que, dans

25 les cantons écartés, dans les mauvais sols qui rendent à peine trois fois la semence, il n'y a pas toujours de quoi manger. Comment vivre jusqu'à la prochaine récolte ? Telle est la préoccupation constante avant et pendant la Révolution. — Un pareil état des communications et de

30 l'agriculture condamne un pays aux disettes périodiques, et j'ose dire qu'à côté de la petite vérole qui, sur huit morts, en cause une, on trouve alors une maladie en-

démique aussi régnante, aussi meurtrière, qui est la faim. On se doute bien que c'est le peuple et surtout le paysan qui en pâtit. Le pain de froment coûte comme aujourd'hui de trois à quatre sous la livre, mais la moyenne d'une journée d'homme n'est que de dix-neuf sous au 5 lieu de quarante. — Et ce malaise est propre à la France. Par des observations et des calculs analogues, Arthur Young arrive à montrer qu'en France, «ceux qui vivent «du travail des champs, et ce sont les plus nombreux, «sont de 76 pour 100 moins à leur aise qu'en Angleterre, 10 «de 76 pour 100 plus mal nourris, plus mal vêtus, plus « mal traités en santé et en maladie. » — Aussi bien, dans les sept huitièmes du royaume, il n'y a pas de fermiers, mais des métayers. Le paysan est trop pauvre pour devenir entrepreneur de culture ; il n'a point de capital 15 agricole. — Quant au petit propriétaire, au villageois qui laboure lui-même son propre champ, sa condition n'est guère meilleure. « L'agriculture, telle que l'exercent nos «paysans, est une véritable galère; ils périssent par mil- «liers dès l'enfance, et, dans l'adolescence, ils cherchent 20 « à se placer partout ailleurs qu'où ils devraient être. » Point de pain de froment : le paysan ne consomme que les farines inférieures, parce qu'il ne peut payer son pain que deux sous la livre. Point de viande de boucherie: tout au plus il tue un porc par an. Sa maison 25 est en pisé, couverte de chaume, sans fenêtres, et la terre battue en est le plancher. Même quand le terrain fournit de bons matériaux, pierre, ardoises et tuiles, les fenêtres n'ont point de vitres. Pour vêtements, des haillons, et souvent, en hiver, des haillons de# toile. 30 Dans * * * et ailleurs, point de bas ni de souliers, ni de sabots. — Lisez quelques descriptions prises sur

place, et vous verrez qu'en France l'aspect de la campagne et des paysans est le même qu'en Irlande, du moins dans les grands traits.

Dans les contrées les plus fertiles, chaumières et vi-

5 sages, tout annonce « la misère et la peine. » « La plupart « des paysans sont faibles, exténués, de petite stature. » Presque tous récoltent dans leurs héritages du blé et du vin, mais sont forcés de les vendre pour payer leurs rentes et leurs impositions; ils ne mangent qu'un pain

10 noir fait de seigle et d'orge, et n'ont pour boisson que de l'eau jetée sur le restant des marcs. «Un Anglais «qui n'a pas quitté son pays ne peut se figurer l'apparence «de la majeure partie des paysannes en France. » Arthur Young, qui cause avec l'une d'entre elles, en Champagne,1

15 dit que, «même d'assez près, on lui eût donné de soixante « à soixante-dix ans, tant elle était courbée, tant sa figure «était ridée et durcie par le travail; elle me dit n'en « avoir que vingt- huit. » « Dieu nous vienne en aide, disait- «elle, caries tailles et les droits nous écrasent!» — Quand

20 on contemple la rudesse de ce tempérament intact depuis Vercingétorix- et, de plus, effarouché par la souffrance, on ne peut se défendre de quelque effroi. Le marquis de Mirabeau3 décrit «la fête votive du Mont- «Dore,4 les sauvages descendant en torrents de la mon-

25 «tagne, le curé avec étole et surplis, la justice en perruque, «la maréchaussée, le sabre à la main, gardant la place «avant de permettre aux musettes de commencer; la « danse interrompue un quart d'heure après par la bataille ; «les cris et les sifflements des enfants, des débiles et

«autres assistants, les agaçant comme fait la canaille «quand les chiens se battent; des hommes affreux, ou «plutôt des bêtes fauves, couverts de sayons de grosse «laine, avec de larges ceintures de cuir piquées de clous « de cuivre, d'une taille gigantesque rehaussée par de hauts 5 «sabots, s'élevant encore pour regarder le combat, tré- «pignant avec progression, se frottant les flancs avec les « coudes, la figure hâve et couverte de leurs longs cheveux «gras, le haut du visage pâlissant et le bas se déchirant «pour ébaucher un rire cruel et une sorte d'impatience 10 «féroce. — Et ces gens-là payent la taille! et l'on veut «encore leur ôter le sel!1 Et l'on ne sait pas ce qu'on dé- «pouille, ce qu'on croit gouverner, ce qu'à coups d'une «plume nonchalante et lâche on croira, jusqu'à la cata- « strophe, affamer toujours impunément! Pauvre Jean- 15 «Jacques,2 me disais-je, qui t'enverrait, toi et ton système, «copier de la musique chez ces gens-là, aurait bien dure- «ment répondu à ton Discours.» Avertissement prophétique, prévoyance admirable que l'excès du mal n'aveugle point sur le mal du remède. Éclairé par son 20 instinct féodal et rural, le vieux gentilhomme juge du même coup le gouvernement et les philosophes, l'ancien régime et la Révolution.

Quand l'homme est misérable, il s'aigrit; mais quand il est à la fois propriétaire et misérable, il s'aigrit da- 25 vantage. Il a pu se résigner à l'indigence, il ne se résigne pas à la spoliation; et telle était la situation du paysan en 1789; car, pendant tout le dix-huitième siècle, il avait acquis de la terre. — Comment avait-il fait, dans une telle détresse? La chose est à peine croyable, quoi- 30

2o6 l'ancien régime

que certaine ; on ne peut l'expliquer que par le caractère du paysan français, par sa sobriété, sa ténacité, sa dureté pour lui-même, sa dissimulation, sa passion héréditaire pour la propriété et pour la terre. En guenilles, 5 pieds nus, ne mangeant que du pain noir, mais couvant dans son cœur le petit trésor sur lequel il fondait tant d'espérances, il guettait l'occasion, et l'occasion ne manquait pas. « Malgré tous ses privilèges, écrit un gentilce homme en 1755, la noblesse se ruine et s'anéantit tous

10 «les jours, le Tiers-état s'empare des fortunes.»

Le domaine seigneurial s'émiette et s'amoindrit. Vers la fin, en quantité d'endroits, sauf le château et la petite ferme attenante qui rapporte deux ou trois mille francs par an, le seigneur n'a plus que ses droits féodaux ; tout

15 le reste du sol est au paysan. Des observateurs contemporains constatent cette passion du paysan pour la propriété foncière. «Toutes les épargnes des basses classes « sont destinées en France à l'achat des terres. » Aussi le nombre des petites propriétés rurales va toujours crois-

20 sant. Necjcer dit qu'il y en a «une immensité.» Arthur Young, en 1789, s'étonne de leur prodigieuse multitude et «penche à croire qu'elles forment le tiers du royaume.» Ce serait déjà notre chiffre actuel.

Mais, en acquérant le sol, le petit cultivateur en prend

25 pour lui les charges. En vain il a travaillé avec une âpreté nouvelle ; ses mains restent aussi vides, et, au bout de l'année, il découvre que son champ n'a rien produit pour lui. Plus il acquiert et produit, plus ses charges deviennent lourdes. En 1757, l'impôt est de

30 283,156,000 livres; en 17S9, de 476,294,000.

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