CHAPITRE III
Considérons la première, le gouvernement local. A la porte de la France, il y a des contrées où la sujétion féodale, plus pesante qu'en France, semble plus légère, parce que, dans l'autre plateau de la balance, les bienfaits
10 contrepèsent les charges. ^— Dans les Etats prussiens, sans la permission du seigneur, les paysans ne peuvent aliéner leur champ, l'hypothéquer, le cultiver autrement, changer de métier, se marier. S'ils quittent la seigneurie, il peut les poursuivre en tout lieu et les ramener de force.
15 II a droit de surveillance sur leur vie privée et les châtie s'ils sont ivrognes ou paresseux. Adolescents, ils sont pendant plusieurs années domestiques dans son manoir; cultivateurs, ils lui doivent des corvées, en certains lieux trois par semaine. Mais, de par l'usage et la loi, il doit
20 «veiller à ce qu'ils reçoivent l'éducation, les secourir «dans l'indigence, leur procurer, autant que possible, les « moyens de vivre. » Il a donc les charges du gouvernement dont il a les profits, et, sous la lourde main qui les courbe, mais qui les soutient, on ne voit pas que les
25 sujets regimbent. — En Angleterre, la haute classe arrive au même effet par d'autres voies. Là aussi la terre paie
encore la dîme ecclésiastique, le dixième strict, bien plus qu'en France ; le squire, le nobleman possède une part du sol encore plus large que celle de son voisin français, et, de fait, exerce sur son canton une autorité plus grande. Mais ses tenanciers, locataires et fermiers ne 5 sont plus ses serfs ni même ses vassaux ; ils sont libres. S'il gouverne, c'est par influence, non par commandement. Il est visiblement utile. Surtout, de père en fils, il réside, il est du canton, en communication héréditaire et incessante avec le public local, par ses affaires et par 10 ses plaisirs, par la chasse et par le bureau des pauvres, par ses fermiers qu'il admet à sa table, par ses voisins qu'il rencontre au comité ou à la vestry. Voilà comment les vieilles hiérarchies se maintiennent : il faut et il suffit qu'elles changent en cadre civil leur cadre militaire, et 15 trouvent un emploi moderne au chef féodal.
Lorsqu'on remonte un peu plus haut dans notre histoire, on y rencontre çà et là de pareils nobles. On en trouverait encore quelques-uns dans les cantons reculés en Bretagne,1 en Auvergne,2 vrais commandants de dis- 20 trict, et je suis sûr qu'au besoin leurs paysans les suivront autant par respect que par crainte. — Moins indépendant et moins âpre, le gouvernement paternel subsiste ailleurs sinon dans la loi, du moins dans les mœurs. — Tels sont les derniers restes du bon esprit féodal, semblables 25 aux sommets épars d'un continent submergé. Avant Louis XIV, le spectacle était pareil dans toute la France. «On sait à quel point était l'habitude, et pour « ainsi dire, la manie des présents continuels que les habi-
«tanrs faisaient à leurs seigneurs. J'ai vu de mon temps c cette habitude cesser partout et à bon droit. . . . Les c seigneurs ne leur sont plus bons à rien : il est tout sim- «ple qu'ils en soient oublie's comme ils les oublient . . .
5 a Personne ne connaissant plus le seigneur dans ses terres, ctout le monde le pille, et c'est bien fait.» Partout, sauf en des coins e'cartés, l'affection, l'union des deux classes a disparu; le berger s'est séparé du troupeau, et les pasteurs du peuple ont fini par être considérés comme ses
io parasi:-s.
Suivons-les d'abord en province. On n'y voit que la
petite noblesse et une partie de la moyenne: le rrs:r rs:
à Paris. Même partage dans l'Église: les abbés commen-
^clataires,1 les évèques et archevêques ne résident guère;
i; les grands vicaires et chanoines sont dans les grandes villes: i. n'y a que les prieurs et les curés dans les campagnes : à l'ordinaire, tout l'état-major ecclésiastique ou laïque es: absenï : ïes résidents ne sont fournis que par les grades secondaires ou inférieurs. Comment ceux-ci
20 vivent-ils avec le paysan? Un point est sûr, c'est que le plus souvent ils ne sont pour lui ni durs ni même indifférents. Séparés par le rang, ils ne le sont point par la distance: or le voisinage est à lui seul un lien entre irs hommes. Les seigneurs ecclésiastiques ou laïques ne
2'-, sont point de simples égoïstes quand ils résident. L'homme compatit aux maux dont il est le témoir. : il faut l'absence pour en émousser la vive impression: le cœur en est touché quand l'œil les contemple. D'ailleurs la familiarité engendre la sympathie : on ne peut guère
30 rester froid devant l'angoisse d'un pauvre homme, à qui, depuis vingt ans. l'on dit bonjour en passant, dont on sa:: la vie, ..: ::'es: pas poux "."imagination une unité
abstraite, un chiffre de statistique, mais une âme en peine et un corps souffrant. — D'autant plus que, depuis les écrits de Rousseau1 et des économistes, un souffle d'humanité chaque jour plus fort, plus pénétrant, plus universel est venu attendrir les cœurs. Désormais on 5 pense aux pauvres, et l'on se fait honneur d'y penser. Il suffit de lire les cahiers des États généraux,2 pour voir que, de Paris, l'esprit philanthropique s'est répandu jusque dans les châteaux et les abbayes de province. Jë~lTuTs "persuadé que, sauf des hobereaux écartés, chas- 10 seurs et buveurs, la plupart des seigneurs résidents ressemblaient, d'intention ou de fait, aux gentilshommes que, dans ses contes moraux, Marmontel3 mettait alors en scène ; car la mode les poussait de ce côté, et toujours en France on suit la mode. Leur caractère n'a 15 rien de féodal; ce sont des gens «sensibles,» doux, très pblis,lîssez lettrés, amateurs de phrases générales, et qui s'émeuvent aisément, vivement, volontiers. Rien de plus éloigné de l'ancien tempérament âpre et despotique. Ils voudraient bien soulager le peuple, et chez eux ils l'épaF- 20 gnent autant qu'ils peuvent. On les trouve nuisibles sans qu'ils soient méchants; le mal vient de leur4 situation, norTdë leur caractère. En effet, c'est leur situation qui, leur laissant les droits sans les services, leur interdit les offices publics, l'influence utile, le patronage effectif par 25 lesquels ils pourraient justifier leurs avantages et s'attacher leurs paysans.
Mais sur ce terrain le gouvernement central a pris leur place. Depuis longtemps, ils sont bien faibles contre l'intendant, bien impuissants à protéger leur paroisse. Vingt 30 gentilshommes ne peuvent se réunir et délibérer sans une permission expresse du roi. Depuis Louis XIV, tout a
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ployé sous les commis; toute la législation et toute la pratique administrative ont opéré contre le seigneur local pour lui ôter ses fonctions efficaces et le confiner dans son titre nu. Par cette disjonction des fonctions et du titre,
5 il est devenu d'autant plus fier qu'il devenait moins utile. Tout contribue à cette décadence, la loi, les mœurs, et d'abord le droit d'aînesse. Institué pour que la souveraineté et le patronage ne soient pas divisés, il ruine les nobles, depuis que la souveraineté et le patronage n'ont
10 plus de matière propre. «En Bretagne, dit Chateaubriand,1 les aînés nobles emportaient les deux tiers des biens, et les cadets se partageaient entre eux tous un tiers de l'héritage paternel.» Par suite, «les cadets des « cadets arrivaient promptement au partage d'un pigeon,
15 «d'un lapin, d'une canardière et d'un chien de chasse.)) Par suite, ils s'endettent, ils s'obèrent, ils vendent un morceau de leur terre, puis un autre morceau : beaucoup ont tout aliéné, sauf leur petit manoir et les droits seigneuriaux. Puisqu'ils vivent de ces droits, il faut bien
20 qu'ils les exercent, même quand le droit est lourd, même quand le débiteur est pauvre. Comment lui remettraientils la redevance en grains et en vin, quand elle est pour eux le pain et le vin de l'année ? — Les voilà donc, vis-à-vis du paysan, à l'état de simples créanciers; c'est à cela
25 qu'aboutit le régime féodal transformé par la monarchie. Écarté des affaires, affranchi de l'impôt, le seigneur reste isolé, étranger parmi ses vassaux ; son autorité anéantie et ses privilèges conservés lui font une vie à part. Le paysan, tel alors que nous le voyons aujourd'hui, âpre
30 au gain, décidé et habitué à tout souffrir et tout faire pour épargner ou gagner un écu, finit par jeter en dessous des regards de colère sur la tourelle qui garde les
archives, le terrier, les détestables parchemins, en vertu desquels un homme d'une autre espèce, avantagé au détriment de tous, créancier universel, et payé pour ne rien faire, tond sur toutes les terres et sur tous les produits. Vienne une occasion qui mette le feu à toutes ces convoitises: le terrier brûlera, avec lui la tourelle, et, avec la tourelle, le château.
Le spectacle est plus triste encore, lorsque, des terres où les seigneurs résident, on passe aux terres où les seigneurs ne résident pas. Nobles ou anoblis, ecclésias- 10 tiques et laïques, ceux-ci sont privilégiés entre les privilégiés et forment une aristocratie dans une aristocratie. Ils forment un groupe à part, et ce sont eux qui ont les plus vastes terres, les premières suzerainetés, les plus larges et les plus complètes juridictions. Noblesse de 15 cour et haut clergé, ils sont peut-être un millier dans chaque ordre, et leur petit nombre ne fait que mettre en plus haut relief l'énormité de leurs avantages. — Je ne finirais pas, si j 'émanerais tous ces gros lots. Ne prenons que celui des prélats et par un seul côté, celui de 20 l'argent. Dans V Almaiiach royal,1, etc. de 1788, nous lisons leur revenu avoué; mais le revenu véritable est de moitié en sus pour les évêchés, du double et du triple pour les abbayes, et il faut encore doubler ce revenu véritable pour en avoir la valeur en monnaie d'aujour- 25 d'hui. Les cent trente-un2 évêques et archevêques ont ensemble 5,600,000 livres de revenu épiscopal et 1,200,000 livres en abbayes, en moyenne 50,000 livres par tête dans l'imprimé,3 100,000 en fait: aussi bien aux yeux des con-
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temporains, au dire des spectateurs qui savaient la vérité vraie, un évêque était «un grand seigneur ayant 100,000 livres de rente.» Il est clair qu'avec de tels revenus et les droits féodaux de police, de justice, d'administration
5 qui les accompagnent, un grand seigneur ecclésiastique ou laïque est. de fait, une sorte de prince dans son district, qu'il ressemble trop à l'ancien souverain pour avoir le droit de vivre en particulier ordinaire, que ses avantages privés lui imposent un caractère public, que son
10 titre supérieur et ses profits énormes l'obligent à des services proportionnés, et que, même sous la domination de l'intendant, il doit à ses vassaux le secours de son intervention, de son patronage et de ses bienfaits.
Pour cela il faudrait résider, et le plus souvent il est
15 absent. Depuis cent cinquante ans, une sorte d'attraction toute-puissante retire les grands de la province, les pousse vers la capitale. Ce n'est pas impunément qu'on retranche à un arbre ses racines. Instituée pour gouverner, une aristocratie se détache dù^sôT lorsqu'elle ne
20 gouverne plus. Des commis, des gens «de plume et de robe,» des roturiers sans consistance font la besogne; nul moyen de la leur disputer. Même avec la délégation du roi, un gouverneur de province, fût-il héréditaire et prince du sang comme les Condé en Bourgogne,1 doit
25 s'irïacer devant l'intendant: il n'a pas d'office effectif:
ses emplois publics consistent à faire figure et à recevoir. -
Du reste, il remplirait mal les autres: la machine admi-
rative, avec ses milliers de r : ges durs, grinçants et
siles, telle que Richelieu3 et Louis XIV l'ont faite, ne
30 peut fonctionner qu'aux mains d'ouvriers congédiables à volonté, sans scrupules et prompts à tout plier sous la raison d'État ; impossible de se commettre avec ces drôles.
Il s'abstient, leur abandonne les affaires. Désœuvré, amoindri, que ferait-il maintenant sur son domaine où il ne règne plus et où il s'ennuie ? Il vient à la ville, surtout à la cour. — D'ailleurs le roi le veut, il faut que vous soyez de son salon pour obtenir ses grâces; sinon, à la première de- 5 mande, il répondra : « Qui est-ce ? C'est un homme que je ne vois pas.» L'absence, à ses yeux, n'a pas d'excuse, même quand elle a pour cause une conversion, et pour motif la pénitence; on lui a préféré Dieu, c'est une désertion. Songez à la grandeur d'un pareil attrait; tout ce qu'un 10 État de vingt à vingt-cinq millions d'hommes peut offrir de désirable à l'ambition, à la vanité et à l'intérêt, se trouve rassemblé là comme en un réservoir. On y accourt, et l'on y puise. — D'autant plus que l'endroit est agréable, disposé à souhait et de parti pris pour convenir 15 aux aptitudes sociables du caractère français. La cour est un grand salon permanent. De fait, il n'y eut jamais de salon si bien tenu, ni si propre à retenir ses hôtes par les plaisirs de toute sorte, par la beauté, la dignité et l'agrément du décor, par le choix de la compagnie, par 20 l'intérêt du spectacle. Il ne reste en province que la noblesse pauvre et rustique; pour y vivre, il faut être arriéré, dégoûté ou exilé. Quand le roi renvoie un seigneur dans ses terres, c'est la pire disgrâce. Le plus beau château dans un site agréable est un affreux « désert.» « L'exil 25 «seul, dit Arthur Young,1 force la noblesse de France à «faire ce que les Anglais font par préférence: résider sur «leurs domaines pour les embellir.» Dix fois Saint-Simon2 et les autres historiens de la cour disent en parlant d'une cérémonie: «Toute la France était là»; en effet, tout ce 30 qui compte en France est là, et ils se reconnaissent à cette marque. Dans une telle situation, les départs en-
traînent les départs; plus la province est délaissée, plus on la délaisse. « Il n'y a pas dans le royaume, dit le mar- « quis de Mirabeau,1 une seule terre un peu considérable « dont le propriétaire ne soit à Paris, et conséquemment 5 «ne néglige ses [maisons et ses châteaux.» Les grands seigneurs laïques ont leur hôtel clans la capitale, leur entresol à Versailles, leur maison de plaisance dans un cercle de vingt lieues; si de loin en loin ils visitent leurs terres, c'est pour y chasser. Les quinze cents abbés et prieurs com-
10 mendataires2 jouissent de leurs bénéfices comme d'une ferme éloignée. Les deux mille sept cents grands vicaires et chanoines de chapitre se visitent et dînent en ville. Sauf quelques hommes apostoliques, les cent trente et un évêques résident le moins qu'ils peuvent; presque tous
15 nobles, tous gens du monde, que feraient-ils loin du monde, confinés dans une ville de province? Se figure-t-on un grand seigneur, jadis abbé brillant et galant, maintenant évêque avec cent mille livres de rente et qui volontairement s'enterre pour toute l'année ?
20 . Sombre aspect que celui d'un pays ou le cœur cesse de pousser le sang dans les veines. Arthur Young qui parcourut la France de 1787 à 1789 s'étonne d'y trouver à la fois un centre aussi vivant et des extrémités aussi mortes. Entre Paris et Versailles, la double file de voi-
25 tures qui vont et reviennent se prolonge pendant cinq lieues et sans interruption depuis le matin jusqu'au soir. Le contraste est grand sur les autres chemins. Sur la grande route près de Narbonne,3 «pendant trente-six «milles, dit-il, je n'ai croisé qu'un cabriolet, une demi-
30 «douzaine de charrettes et quelques bonnes femmes me- «nant leur âne.» Naturellement, toute pensée politique manque. La cause de cette inertie est manifeste: inter-
rogés sur leur opinion, tous répondent: «Nous sommes «de la province, il nous faut attendre pour savoir ce que «l'on fait à Paris.» N'ayant jamais agi, ils ne savent pas agir; mais, grâce à leur inertie, ils se laisseront pousser.1 La province est une mare immense, stagnante, qui, par 5 une inondation terrible, peut se déverser toute d'un côté et tout d'un coup; c'est la faute de ses ingénieurs qui n'y ont fait ni digues ni conduite.
Telle est la langueur ou plutôt l'anéantissement où tombe la vie locale lorsque les chefs locaux lui dérobent 10 leur présence, leur action ou leur sympathie. Par tradition, mode et parti-pris, ils ne sont et ne veulent être que gens du monde; leur seule affaire est la causerie et la chasse. Jamais conducteurs d'hommes n'ont tellement désappris l'art de conduire les hommes, art qui 15 consiste à marcher sur la même route, mais en tête, et à guider leur travail en y prenant part. — Ruine ou détresse de l'agriculture : voilà encore un des effets de l'absence ; il y avait peut-être un tiers du sol en France, qui, déserté comme l'Irlande, était aussi mal soigné, aussi peu pro- 20 ductif que l'Irlande aux mains des riches absentées, évêques, doyens et nobles anglais.
Ne faisant rien pour la terre, comment feraient-ils quelque chose pour les hommes? — Sans doute, de temps en temps, surtout quand les fermages ne rentrent pas, le 25 régisseur écrit, allègue la misère du fermier. Sans doute aussi, et notamment depuis trente années, ils veulent être humains; ils souffriraient de voir la face pâle d'un paysan qui a faim. Mais ils ne la voient pas. Comment pourraient-ils se représenter la misère du misérable ? Ils sont 30 trop loin de lui pour cela, trop étrangers à sa vie. Le portrait qu'ils s'en font est imaginaire; jamais on ne s'est
représenté plus faussement le paysan: aussi le réveil sera-t-il terrible. C'est le bon villageois.1 doux, humble, reconnaissant, simple de cœur et droit d'esprit, facile à conduire, conçu d'après Rousseau et les idylles qui se 5 jouent en ce moment même sur tous les théâtres de société. Faute de le connaître, ils l'oublient: ils lisent la lettre de leur régisseur, puis aussitôt le tourbillon du beau monde les ressaisit, et. après un soupir donné à la détresse des pauvres, ils songent que cette année ils ne
10 toucheront pas leurs rentes. — A plus forte raison faut-il compter qu'en temps ordinaire ils ne feront point remise de leurs droits. D'ailleurs, ces droits sont entre les mains d'un régisseur, et un bon régisseur est celui qui fait rentrer beaucoup d'argent. Il n'a pas le droit d'être
y généreux aux dépens de son maître, et il est tenté d'exploiter à son profit les sujets de son maitre. En vain la molle main seigneuriale voudrait être légère ou paternelle, la dure main du mandataire pèse sur les paysans de tout son poids, et les ménagements d'un chef font place
20 aux exactions d'un commis. — Qu'est-ce donc lorsque, sur le domaine, au lieu d'un commis, on trouve un fermier, un adjudicataire qui, moyennant une somme annuelle, a acheté du seigneur l'exploitation de ses droits ?
Supposons que. voyant cet abus de son nom. le seigneur
:; veuille >ter à :es mains mercenaires l'administration de son domaine: le plus souvent il ne le pourrait pas: il est trop endetté, il a délégué à ses créanciers telle portion de sa terre, telle branche de ses revenus. Depuis des siècles, la haute noblesse s'obère par son luxe, par sa prodigalité,
30 par son insouciance, et par ce faux point d'honneur qui consiste à regarder le soin de compter comme une occupation de comptable. Elle es: fière de sa négligence, elle
appelle cela vivre noblement. Le duc d'Orléans, le plus riche propriétaire du royaume, devait à sa mort soixantequatorze millions. Quand, sur les biens des émigrés,1 il fallut payer leurs créanciers, il fut avéré que la plupart des grandes fortunes étaient vermoulues d'hypothèques. 5 Quiconque a lu les mémoires sait que depuis deux cents ans, pour boucher leurs vides, il a fallu des mariages d'argent et les bienfaits du roi. — C'est pourquoi, à l'exemple du roi lui-même, ils ont fait argent de tout, notamment des places dont ils disposent, et, lâchant l'autorité pour 10 les profits, ils ont aliéné le dernier lambeau de gouvernement qui leur restait.J Ainsi partout ils ont dépouillé le caractère vénéré de chef pour revêtir le caractère odieux de trafiquant. « Non seulement, dit un contemporain, ils ne donnent pas de gages à leurs officiers de 15 «justice, ou les prennent au rabais; mais, ce qu'il y a de «pis, c'est que la plupart aujourd'hui vendent leurs offices.» « Qu'arrive-t-il alors ? La justice, trop souvent exercée par « des fripons, dégénère en brigandage, ou en une impunité «affreuse.» — Ordinairement le seigneur qui a vendu la 20 charge moyennant finance perçoit en outre le centième, le cinquantième, le dixième du prix lorsqu'elle passe en d'autres mains; d'autres fois il en vend la survivance. Charges et survivances, il en crée pour en vendre.
Reste un point, la chasse, ou sa juridiction est encore 25 active et sévère, et c'est justement le point où elle se trouve le plus blessante.2 Jadis, quand la moitié du canton était en forêts ou en friches et que les grosses bêtes ravageaient l'autre moitié, il avait raison de s'en réserver la poursuite; cela rentrait dans son office de capitaine 30 local. Il était le grand gendarme héréditaire, toujours armé, toujours à cheval, aussi bien contre les sangliers
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et les loups que contre les rôdeurs et les brigands. A présent que du gendarme il n'a plus que le titre et les épaulettes, il maintient par tradition son privilège et, d'un service, il fait une vexation. Il faut qu'il chasse et
5 soit seul à chasser; c'est pour lui un besoin du corps et en même temps un signe de race. Un Rohan,1 un Dillon2 courent le cerf même quand ils sont d'Eglise, malgré les édits et malgré les canons. — Chose étrange ; à mesure que le siècle va s'adoucissant, le régime de la chasse empire;
io les officiers de la capitainerie3 font du zèle, parce qu'ils travaillent sous les yeux et pour les « plaisirs » du maître. Par le règlement de 1762, il est interdit à tout particulier domicilié dans l'étendue d'une capitainerie d'enclore son héritage et tout terrain quelconque de murs, haies ou
15 fossés, sans une permission spéciale. En cas de permission, il doit laisser dans sa clôture un large espace vide et uni pour que la chasse puisse passer à son aise. Il ne peut avoir chez lui aucun furet, aucune arme à feu, aucun engin propre à la chasse, ni se faire suivre d'un chien
20 même impropre à la chasse, à moins que ce chien ne soit tenu en laisse ou n'ait un billot au cou. Bien mieux,4 on lui défend de faucher son pré ou sa luzerne avant la Saint- Jean, d'entrer dans son propre champ du Ier mai au 24 juin, d'aller dans les îles de la Seine,5 d'y couper de l'herbe
25 ou de l'osier, même si l'herbe et l'osier sont à lui; c'est qu'à ce moment les perdrix couvent, et que le législateur les protège. Par toute la France, le gibier, grand ou petit, est le tyran du paysan. — Voilà où conduit le privilège détaché du service. — Absence des maîtres, apathie des
30 provinces, mauvais état des cultures, exactions des fermiers,6 corruption des justices, vexations des capitaineries, oisiveté, dettes et exigences du seigneur, abandon,
misère, sauvagerie et hostilité des vassaux, tout cela vient de la même cause et aboutit au même effet. Quand la souveraineté se transforme en sinécure, elle devient lourde sans rester utile, et, quand elle est lourde sans être utile, on la jette à bas.