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CHAPITRE IV

Inutiles dans le canton, ils pourraient être utiles au centre, et, sans prendre part au gouvernement local, servir dans le gouvernement général. — Rien de semblable en France. Les États généraux1 sont tombés en désuétude, et le roi peut avec vérité se dire l'unique représen- 10 tant du pays. Pareils à des arbres étouffés par l'ombre d'un chêne gigantesque, les autres pouvoirs publics ont péri de sa croissance; ce qu'il en reste encombre aujourd'hui la place et forme autour de lui un cercle de broussailles rampantes ou de troncs desséchés. L'un 15 d'eux, le Parlement,'2 simple rejeton sorti du grand chêne, a cru parfois posséder une racine propre; mais sa sève était trop visiblement empruntée pour qu'il pût se tenir debout par lui-même et fournir au peuple un abri indépendant. D'autres corps, survivants quoique rabougris, 20 l'assemblée du clergé et les États provinciaux,3 protègent encore un ordre et quatre ou cinq provinces; mais cette protection ne couvre que l'ordre ou la province, et, si elle défend un intérêt partiel, c'est d'ordinaire contre un intérêt général.

Regardons le plus vivace et le mieux enraciné de ces corps, l'assemblée du clergé. Tous les cinq ans elle se réunit, et, dans l'intervalle, deux agents choisis par elle, veillent aux intérêts de l'ordre. Convoquée par le gou- 5 vernement, dirigée par lui, contenue ou interrompue au besoin, toujours sous sa main, employée par lui à des fins politiques, elle reste néanmoins un asile pour le clergé qu'elle représente. Mais elle n'est un asile que pour lui, et, dans la série de transactions par lesquelles elle se

10 défend contre le fisc, elle ne décharge ses épaules que pour rejeter un fardeau plus lourd sur les épaules d '"autrui. On a vu comment sa diplomatie a sauvé les immunités1 du clergé; c'est tant mieux pour l'Église, mais tant pis pour le peuple. — Quand un corps a gardé dans sa main

15 les cordons de sa bourse, il obtient bien des complaisances; elles sont l'équivalent de l'argent qu'il accorde. Le ton commandant du roi, l'air soumis du clergé ne changent rien au fond des choses; entre eux, c'est un marché; donnant, donnant;2 telle loi contre les protes-

20 tants, en échange d'un ou deux millions ajoutés au don gratuit. C'est ainsi que graduellement s'est faite au dixseptième siècle la révocation de l'édit de Nantes,3 article par article, chaque persécution nouvelle achetée par une largesse nouvelle, en sorte que, si le clergé aide l'État,

25 c'est à condition que l'État se fera bourreau. En 1724. un édit déclare que tous ceux qui assisteront à une assemblée et tous ceux qui auront quelque commerce direct ou indirect avec les ministres prédicants, seront condamnés à la confiscation des biens, les femmes rasées et enfermées

30 pour la vie, les hommes aux galères perpétuelles. Jus-

LA STRUCTURE DE LA SOCIÉTÉ 2ji

qu'aux approches de la Révolution, dans le Languedoc,1 on pend les ministres et l'on envoie des dragons contre les congrégations qui se rassemblent au désert pour prier Dieu.

Ainsi travaillent les corps quand, au lieu d'être asso- 5 ciés, ils sont séparés. Même spectacle, si l'on regarde les castes et les coteries ; leur isolement fait leur égoïsme. Du bas en haut de l'échelle, les pouvoirs légaux ou moraux qui devraient représenter la nation ne représentent qu'eux-mêmes, et chacun d'eux s'emploie pour soi au détri- 10 ment de la nation. — La France ressemble à une vaste écurie où les chevaux de race2 auraient double et triple ration pour être oisifs ou ne faire que demi-service, tandis que les chevaux de trait font le plein service avec une demi-ration qui leur manque souvent. Encore faut-il noter 15 que, parmi ces chevaux de race, il est un troupeau privilégié qui, né auprès du râtelier, écarte ses pareils et mange à pleine bouche, gras, brillant, le poil poli et jusqu'au ventre en la litière, sans autre occupation que de toujours tirer à soi. Ce sont les nobles de cour. 20

Voyons-les à l'œuvre sur le budget. On sait combien celui de l'Église est large; j'estime qu'ils en prélèvent au moins la moitié. Ils occupent par faveur tous les arche-' vêchés, et, sauf cinq, tous les évêchés. Bref, grosses ou petites, les quinze cents sinécures ecclésiastiques à nomi- 25 nation royale sont une monnaie à l'usage des grands. Du reste, selon la coutume de donner plus à qui plus a, les plus riches prélats ont, par-dessus leurs revenus épiscopaux, les plus riches abbayes. M. de Rohan3 tirait de ses abbayes, non pas 60,000 livres, mais 400,000, et M. de 30

Brienne,1 le plus opulent de tous après M. de Rohan, le 24 août 1788, au moment de quitter le ministère envoyait prendre au «Trésor les 20,000 livres de son mois qui «n'était pas encore échu, exactitude d'autant plus re- 5 «marquable, que, sans compter les appointements de sa «place et les 6,000 livres de pension attachées à son cor- «don bleu,2 il possédait, en bénéfices, 678,000 livres de «rente, et que, tout récemment encore, une coupe de bois «dans une de ses abbayes lui avait valu un million.»

10 Passons au budget laïque; là aussi les sinécures abondent et sont presque toutes à la noblesse. Ici encore la noblesse s'est laissé dérober l'autorité, l'action, l'utilité de sa charge, à condition d'en garder le titre, la pompe et l'argent. C'est l'intendant qui gouverne ; « le gouverneur

15 «en titre ne peut remplir aucune fonction sans lettres «particulières de commandement; » il n'est là que pour donner à dîner ; encore lui faut-il pour cela une permission, « la permission d'aller résider dans son gouvernement. » Mais la place est fructueuse: le gouvernement

20 général du Berry3 vaut 35,000 livres de rente, celui de la Guyenne4 120,000, celui du Languedoc 160,000. Je vois partout des oisifs secondaires pulluler à l'ombre des oisifs en chef et puiser leur sève dans la bourse publique qui est la commune nourrice. Tout ce monde parade,

25 boit et mange copieusement, en cérémonie : tel est leur principal emploi, et ils s'en acquittent en conscience.

Aussi lucratives et aussi inutiles sont les charges de cour, sinécures domestiques dont les profits et accessoires dépassent de beaucoup les émoluments. Les

30 premières femmes de chambre de la reine inscrites sur l'almanach5 pour 150 livres et payées 12,000 francs, se font en réalité 50,000 francs par la revente des bougies

allumées dans la journée. Augeard, secrétaire des commandements1 et dont la place est marquée 900 livres par an, avoue qu'elle lui en vaut 200,000. Il serait plus simple de donner l'argent sans la place; en effet on n'y manque pas; quand on lit jour par jour les mémoires, il 5 semble que le Trésor soit une proie. — En 1780, quand Louis XVI, voulant soulager le Trésor, signe « la grande «réforme de la bouche»2 «on donne à Mesdames3 six « cents mille livres pour leur table ; » rien qu'en dîners, voilà ce que trois vieilles dames, en se retranchant, coû- 10 tent au public. « M. de Calonne,4 dit Augeard,5 témoin « compétent, fit, à peine entré, un emprunt de cent mil- « lions dont un quart n'est pas entré 6 au Trésor royal : le « reste a été dévoré par les gens de cour ; on évalue ce « qu'il a donné au comte d'Artois7 à cinquante-six millions, 15 « la part de Monsieur 8 à vingt-cinq millions ; il a donné « au prince de Condé, en échange de trois cent mille « livres de rente, douze millions une fois payés et six « cent mille livres de rentes viagères, et il fait faire à l'Etat « les acquisitions les plus onéreuses, des échanges dont la 20 «lésion était de plus de 500 pour 100.» N'oublions pas qu'au taux actuel tous ces dons, pensions, appointements valent le double. — Tel est l'emploi des grands auprès du pouvoir central; au lieu de se faire les représentants du public, ils ont voulu être les favoris du prince, et ils 25 tondent le troupeau qu'ils devraient préserver.

A la fin le troupeau écorché découvrira ce qu'on fait de sa laine. — Et ce jour-là les écorcheurs se trouveront seuls. Car le propre d'une aristocratie qui ne songe qu'à

soi est de devenir une coterie. Ayant oublié le public, elle néglige par surcroît ses subordonnés; après s'être séparée de la nation, elle se sépare de sa suite. Tel est l'isolement des seigneurs de cour et des prélats au milieu 5 de la petite noblesse et du bas clergé; il se font la part trop grosse, et ne donnent rien ou presque rien aux gens qui ne sont pas de leur monde. Contre eux, depuis un siècle, un long murmure s'élève et va s'enflant jusqu'à devenir une clameur où l'esprit ancien et l'esprit nouveau,

10 les idées féodales et les idées philosophiques grondent à l'unisson. « La cour ! s'écrie d'Argenson,1 dans ce mot «est tout le mal. La cour est devenue le sénat de la «nation; le moindre valet de Versailles est sénateur; les « femmes de chambre ont part au gouvernement, sinon

15 «pour ordonner, du moins pour empêcher les lois et les « règles ; et, à force d'empêcher, il n'y a plus ni lois, ni « ordres, ni ordonnateurs. . . . Sous Henri IV, les courti- « sans demeuraient chacun dans leur2 maison, ils n'étaient « point engagés dans des dépenses ruineuses pour être de

20 « la cour; ainsi les grâces ne leur étaient pas dues comme « aujourd'hui. ... La cour est le tombeau de la nation. » — Quantité d'officiers nobles, voyant que les hauts grades ne sont que pour les courtisans, quittent le service et vont porter leur mécontentement dans leurs terres.

25 D'autres, qui ne sont point sortis de leur domaine, y couvent, dans la gêne, l'oisiveté et l'ennui, leurs ambitions aigries par l'impuissance. En 1789, la plupart sont « si las de la cour et des ministres qu'ils sont presque des démocrates. » Du moins « ils veulent retirer le

30 «gouvernement à l'oligarchie ministérielle entre les mains «de laquelle il est concentré. » Point de grands seigneurs pour députés; ils les écartent et « les rejettent absolument,

«disant qu'ils trafiqueraient des intérêts de la noblesse;» eux-mêmes, dans leurs cahiers,1 ils insistent pour qu'il n'y ait plus de noblesse de cour.

Mêmes sentiments dans le bas clergé, et encore plus vifs; car il est exclu des hautes places, non seulement 5 comme inférieur, mais encore comme roturier. Déjà en 1766, le marquis de Mirabeau2 écrivait: «Ce serait faire «injure8 à la plupart de nos ecclésiastiques à prétentions «que de leur proposer une cure. La première classe, «tirée de la noblesse et de la bonne bourgeoisie, n'a que 10 «les prétentions sans vrai ministère. L'autre, n'ayant « que des devoirs, à remplir sans espoir et presque sans « revenu. . . , ne peut se recruter que dans les derniers « rangs de la société civile, et les parasites qui dépouillent « les travailleurs affectent de les subjuguer et de les avilir 15 « de plus en plus. » A*** l'abbé non résident qui touche 57,000 livres, donne 1050 livres au curé qui n'a pas de presbytère et dont la paroisse contient 4000 communiants. « A##* la cure ne vaut pas plus de 400 livres que le curé « partage avec un obitier, et il y a 500 habitants dont les 20 trois quarts à l'aumône.»4 — Voyez par contraste le luxe des prélats qui ont un demi-million de rente. — Nulle issue pour les curés. Sauf trois ou quatre petits évêchés « de laquais, » toutes les dignités de l'Église sont réservées à la noblesse; «pour être évêque aujourd'hui, dit l'un 25 d'entre eux, il faut être gentilhomme. » Je vois en eux des sergents qui, comme leurs pareils dans l'armée, ont perdu l'espoir de jamais devenir officiers. Dans cette situation et avec ces sentiments, il est manifeste que le bas clergé traitera ses chefs, comme la noblesse de pro- 3c vince a traité les siens. Il ne choisira pas « pour représentants ceux qui nagent « dans l'opulence et qui l'ont

vu toujours souffrir avec tranquillité. » De toutes parts les curés « se confédèrent » pour n'envoyer aux États généraux que des curés, et pour exclure, « non seulement « les chanoines, les abbés, les prieurs et tous autres béné- 5 « liciers, mais encore les premiers supérieurs, les chefs de « la hiérarchie, » c'est-à-dire les évêques. En effet, sur trois cents députés du clergé, on compte aux États généraux deux cent huit curés, et, comme la noblesse de province, ils apportent avec eux la défiance et le mauio vais vouloir qu'ils nourrissent depuis si longtemps contre leurs chefs.

Reste un dernier privilège, le plus énorme de tous, celui du roi: car, dans cet état-major de nobles héréditaires, il est le général héréditaire. A la vérité son office

15 n'est pas une sinécure comme leur rang; mais il comporte des inconvénients aussi graves et des tentations pires. — Insensiblement, en accaparant tous les pouvoirs, le roi s'est chargé de toutes les fonctions; tâche immense et qui surpasse les forces humaines. Car ce n'est point

20 la Révolution, c'est la monarchie qui a implanté en France la centralisation administrative. Bureaucratie au centre, arbitraire, exceptions et faveurs partout, tel est le résumé du système. Une centralisation grossière, sans contrôle, sans publicité, sans uniformité, installe sur tout le terri-

25 toire une armée de petits pachas qui décident comme juges les contestations qu'ils ont comme parties, régnent par délégation, et, pour autoriser leurs grapillages ou leurs insolences, ont toujours à la bouche le nom du roi qui est obligé de les laisser faire. — En effet, par sa com-

30 plication, son irrégularité et sa grandeur, la machine

échappe à ses prises. Un Frédéric II1 levé à quatre heures du matin, un Napoléon qui dicte une partie de la nuit dans son bain et travaille dix-huit heures par jour, y suffiraient à peine. Un tel régime ne va point sans une attention toujours tendue, sans une énergie infati- 5 gable, sans un discernement infaillible, sans une sévérité militaire, sans un génie supérieur; à ces conditions seulement on peut changer vingt-cinq millions d'hommes en automates, et substituer sa volonté partout cohérente, partout présente, à leurs volontés que l'on abolit. 10

Non seulement, par la tradition du moyen âge, le roi est commandant-propriétaire des Français et de la France, mais encore, par la théorie des légistes, il est, comme César,2 l'unique et perpétuel représentant de la nation, et, par la doctrine des théologiens, il est, comme David, 15 le délégué sacré et . spécial de Dieu lui-même. A tous ces titres, ce serait merveiile s'il ne considérait pas le revenu public comme son revenu privé, et si, maintes fois, il n'agissait pas en conséquence. En ceci notre point de vue est si opposé que nous avons de la peine à 20 nous mettre au sien; mais le sien était alors celui de tout le monde. Féodal ou moderne, le domaine est toujours sa propriété dont il peut abuser autant qu'user; or qui use en toute liberté finit par abuser avec toute licence. Si, dans sa conduite ordinaire, les motifs personnels ne 25 l'emportaient pas sur les motifs publics, il serait un saint comme Louis IX,3 un stoïcien comme Marc-Aurèle,4 et il est un seigneur, un homme du monde semblable aux gens de sa cour, encore plus mal élevé, plus mal entouré, plus sollicité, plus tenté et plus aveuglé. A tout le moins, 30 il a comme eux son amour-propre, ses goûts, ses parents, sa maîtresse, sa femme, ses familiers, tous solliciteurs

intimes et prépondérants qu'il faut d'abord satisfaire; la nation ne vient qu'ensuite. — En effet pendant cent ans, de 1672 à 1774, toutes les fois qu'il fait une guerre, c'est par pique de vanité, par intérêt de famille, par calcul 5 d'intérêt, privé, par condescendance pour une femme. Louis XV conduit les siennes encore plus mal qu'il ne les entreprend, et Louis XVI, dans toute sa politique extérieure, trouve pour entrave le rets conjugal. — A l'intérieur, il vit comme les autres seigneurs, mais plus

10 grandement puisqu'il est le plus grand seigneur de France. D'après des relevés authentiques, Louis XV a dépensé pour Mme de Pompadour1 36 millions, au moins 72 millions d'aujourd'hui. Selon d'Argenson, en 1751, il a dans ses écuries 4,000 chevaux, et l'on assure que sa seule

15 maison ou personne «a coûté cette année 68 millions,» près du quart du revenu public. — Bref le centre du gouvernement est le centre du mal; toutes les injustices et toutes les misères en partent comme d'un foyer engorgé et douloureux ; c'est ici que l'abcès public a sa pointe, et

20 c'est ici qu'il crèvera.

Juste et fatal effet du privilège que l'on exploite à son profit au lieu de l'exercer au profit d'autrui. Tandis qu'en Allemagne et en Angleterre le régime féodal conservé ou transformé compose encore une société vivante,

25 en France son cadre mécanique n'enserre qu'une poussière d'hommes. On trouve encore l'ordre matériel; on ne trouve plus l'ordre moral. Une lente et profonde révolution a détruit la hiérarchie intime des suprématies acceptées et des déférences volontaires. C'est une armée

30 où les sentiments qui font les chefs et les sentiments qui

font les subordonnés ont disparu ; les grades sont marqués sur les habits et ne le sont plus dans les consciences; il lui manque ce qui fait une armée solide, l'ascendant légitime des officiers, la confiance justifiée des soldats, l'échange journalier des dévouements mutuels, la persua- 5 sion que chacun est utile à tous et que les chefs sont les plus utiles de tous. Comment trouverait-on cette persuasion dans une armée dont l'état-major, pour toute occupation, dîne en ville, étale ses épaulettes et touche double solde ? Déjà avant l'écroulement final, la France 10 est dissoute, et elle est dissoute parce que les privilégiés ont oublié leur caractère d'hommes publics.

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