‹ L'ancien régimeChapitre 6 sur 73 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Un état-major en vacances pendant un siècle et davantage, autour du ge'néral en chef qui reçoit et tient salon : voilà le principe et le résumé des mœurs sous l'ancien régime. C'est pourquoi, si l'on veut les comprendre, il 5 faut d'abord considérer leur centre et leur source, je veux dire la cour. Comme l'ancien régime tout entier, elle est la forme vide, le décor survivant d'une institution militaire. Mais la parade pompeuse a remplacé l'action efficace; les nobles ne sont que de beaux ornements, ils ne 10 sont plus des instruments utiles ; ils représentent autour du roi qui représente, et, de leurs personnes, ils contribuent à son décor.

h II faut dire que le décor est réussi, et que, depuis les fêtes de la Renaissance italienne,1 on n'en a pas vu de

15 plus magnifique. Suivons la file de voitures2 qui, de Paris à Versailles, roule incessamment comme un fleuve. Au premier coup d'œil, on se sent dans une ville d'espèce unique,3 sa forme est une chose à part," comme aussi son origine et son usage. Elle a beau compter 80,000 âmes,

20 être l'une des plus vastes cités du royaume ; elle est rem-

plie, peuplée, occupée par la vie d'un seul homme ; ce n'est qu'une résidence royale, arrangée tout entière pour fournir aux besoins, aux plaisirs, au service, à la garde, à la société, à la représentation du roi. Çà et là, dans les recoins et le pourtour, sont des auberges, des échoppes, des caba- 5 rets, des taudis. Mais le reste n'est qu'hôtels et bâtisses somptueuses, façades sculptées, corniches et balustres, escaliers monumentaux, architectures seigneuriales, espacées et ordonnées régulièrement comme un cortège autour du palais immense et grandiose où tout aboutit. Les pre- 10 mières familles ont ici leur résidence fixe.

Un pareil salon comporte des dépendances proportionnées; c'est par centaines qu'il faut compter les hôtels et bâtiments occupés à Versailles pour le service privé du roi et des siens. Depuis les Césars,1 aucune vie humaine 15 n'a tenu tant de place au soleil. — On ne peut faire cent pas dans la ville sans y rencontrer un accessoire du palais: avec des mots sur du papier, on ne rend point l'impression physique de l'énormité physique. — Aujourd'hui, de cet ancien Versailles mutilé et approprié à d'autres usages, 20 il ne reste plus que des morceaux; allez le voir pourtant. Considérez ces trois avenues qui se réunissent sur la grande place, larges de quarante toises, longues de quatre cents, et qui n'étaient point trop vastes pour la multitude, le déploiement, la vitesse vertigineuse des escortes 25 lancées à fond de train et des carrosses courant «a. tombeau ouvert ; » 2 voyez, en face du château, les deux écuries, avec leurs grilles de trente-deux tojses, ayant coûté, en 1682, trois millions, c'est-à-dire quinze millions d'aujourd'hui, si amples et si belles que, sous Louis XIV lui- 30 même, on en faisait tantôt un champ de cavalcades pour les princes, tantôt une salle de théâtre, et tantôt une salle

de bal; suivez alors du regard le développement de la gigantesque place demi-circulaire, qui, de grille en grille et de cour en cour, va montant et se resserrant, d'abord entre les hôtels des ministres, puis entre les deux ailes 5 colossales, pour s'achever par le fastueux encadrement de la Cour de marbre, ou les pilastres, les statues, les frpntons, les ornements multipliés et amoncelés d'étage en étage portent jusque dans le ciel la raideur majestueuse de leurs lignes et l'étalage surchargé de leur décor.

ioj D'après un manuscrit relié aux armes de Mansart,1 le malais a coûté 153 millions, c'est-à-dire environ 750 unifiions d'aujourd'hui; quand un roi veut représenter, c'est là ce prix qu'il se loge. — Jetez maintenant les yeux de l'autre côté, vers les jardins, et cette représentation vous

15 deviendra plus sensible. Les parterres et le parc sont encore un salon en plein air; la nature n'y a plus rien de naturel ; elle est tout entière disposée et rectifiée en vue de la société ; ce n'est point là un endroit pour être seul et se détendre, mais un lieu pour se promener en com-

20 pagnie et saluer. Ces charmilles droites sont des murailles et des tentures. Ces ifs tondus figurent des vases et des lyres. Ces parterres sont des tapis à ramages. Dans ces allées unies et rectilignes, le roi, la canne à la main, groupera autour de lui tout son cortège. Soixante

25 dames, en robes lamées et bouffantes sur des paniers qui ont vingt-quatre pieds de circonférence, s'espaceront sans peine sur les marches de ces escaliers. Ces cabinets de verdure pourront abriter une collation princière. Sous ce portique circulaire, tous les seigneurs qui ont l'entrée

30 de la chambre pourront assister ensemble au jeu d'un nouveau jet d'eau. Ils retrouvent leurs pareils jusque dans les figures de marbre et de bronze qui peuplent les

allées et les bassins, jusque dans la contenance digne d'un Apollon, dans l'air théâtral d'un Jupiter, dans l'aisance mondaine et dans la nonchalance jvoulue d'une Diane ou d'une Vénus.' Les dieux eux-mêmes sont de leur monde.1 Enfoncée par l'effort de toute une société et de tout un siècle, l'empreinte de la cour est si forte qu'elle s'est gravée dans le détail comme dans l'ensemble et dans les choses de la matière comme dans les choses de l'esprit.

Ceci n'est que le cadre; avant 1789, il était rempli. C'est un fourmillement de livrées, d'uniformes, de costu- 10 mes et d'équipages, aussi brillant et aussi varié que dans un tableau; j'aurais voulu vivre huit jours dans ce monde ; il est fait à peindre, arrangé exprès pour le plaisir des yeux, comme une scène d'opéra. Mais comment nous figurer aujourd'hui des gens pour qui la vie était un opéra? 15 En ce temps-là, il faut à un grand un grand état de maison; son cortège et son décor font partie de sa personne; il se manque à lui-même s'il ne les a pas aussi amples et aussi beaux qu'il le peut ; il serait choqué d'un vide dans sa maison comme nous d'un trou dans notre habit. S'il 20 se retranche, il déchoit; quand Louis XVI fait des réformes, la cour dit qu'il agit en bourgeois. Dès qu'un prince ou une princesse est d'âge, on lui forme une maison; dès qu'un prince se marie, on forme une maison à sa femme; et par maison entendez une représentation à 25 quinze ou vingt services distincts, écurie, vénerie, chapelle. . . . Lorsqu'il s'agit de former une maison à Madame Royale,2 âgée d'un mois, «la reine, écrit l'ambassadeur «d'Autriche, veut supprimer une mollesse nuisible, une

« affluence inutile de gens de service, et tout usage propre « à faire naître des sentiments d'orgueil. Malgré le retranchement susdit, la maison de la jeune princesse se «montera encore à près de 80 personnes destinées au ser- 5 «vice unique de sa personne royale. — Les trois quarts sont pour la montre ; avec leurs broderies et leurs galons, avec leur contenance dégagée et polie, leur air attentif et discret, leur belle façon de saluer, de marcher, de sourire, ils font bien,1 alignés dans une antichambre ou espacés

10 par groupes dans une galerie; j'aurais même voulu contempler les escouades des écuries et des cuisines; ce sont les figurants qui remplissent le fond du tableau. — Par cet éclat des astres secondaires, jugez de la splendeur du soleil royal.

15 II faut au roi une garde, infanterie, cavalerie . . . 9050 hommes, coûtant chaque année 7,681,000 livres. Quatre compagnies des gardes françaises et deux des gardes suisses font tous les jours la parade dans la cour des ministres, entre les deux grilles, et le spectacle est ma-

20 gnifique quand le roi sort en carrosse pour aller à Paris ou à Fontainebleau.- Quatre trompettes sonnent à l'avant et quatre en arrière. Les gardes suisses d'un côté, les gardes françaises de l'autre font la haie aussi loin qu'elle peut s'étendre. Devant les chevaux marchent

25 les Cent Suisses3 en costume du seizième siècle. Dans tous les corps, les officiers, les trompettes, les musiciens, chamarrés de passementeries d'or et d'argent, sont éblouissants à voir ; la timbale pendue à l'arçon de la selle, toute brodée et surchargée d'ornements peints et dorés,

30 est une pièce à mettre dans un gardemeuble; le cymbalier nègre des gardes françaises ressemble à un Soudan de féerie. — Derrière le carrosse et sur les flancs courent

les gardes du corps, avec l'épée et la carabine, en culottes rouges, grandes bottes noires, habit bleu couturé de broderies blanches, tous gentilshommes vérifiés ; il y en a 1200. Voilà pour sa sûreté. — Étant gentilhomme, il est cavalier, et il lui faut une écurie proportionnée, 1857 5 chevaux, 217 voitures, 1458 hommes qu'il habille et dont la livrée coûte 540,000 francs par an. — Autre goût de gentilhomme, qui est une suite du précédent ; la chasse. Tout le territoire, à dix lieues de Paris, est chasse gardée ; « on n'y saurait tirer un coup de fusil ; aussi voyez-vous 10 « dans toutes les plaines les perdrix, familiarisées avec « l'homme, becqueter le grain tranquillement et ne point « s'écarter quand il passe.^s^^Joignez-y les capitaineries 1 des princes jusqu'à Villers-Cotterëts 2 et Orléans;3 cela fait, autour de Paris, un cercle presque continu, ayant 15 trente lieues de rayon. De 1743 à 1774, Louis XV force /(\<£\ 6400 cerfs. Louis XVI écrit le 31 août 1781 : « Aujôur- « d'hui tué 460 pièces. » En 1780, il abat 20,534 pièces ; en 1781, 20,291 ; en quatorze ans, 189,251 pièces, outre 1254 cerfs ; les sangliers, les chevreuils, sont en propor- 20 tion ; et notez que tout cela est sous sa main, puisque ses parcs confinent à ses maisons. — Tel est en effet le caractère d'une « maison montée », c'est-à-dire munie de ses dépendances et de ses services ; tout y est à portée ; c'est un monde complet qui se suffit à lui-même. — Ainsi 25 chaque prince, chaque princesse a sa faculté, sa chapelle ; il ne convient pas que l'aumônier qui leur dit la messe, que le chirurgien qui les soigne soient d'emprunt. A plus forte raison faut-il au roi les siens : pour sa chapelle, 75 aumôniers, chapelains . . . pour sa faculté 48 médecins, 30 chirurgiens, apothicaires. . . Notez encore sa musique profane, 128 chanteurs, danseurs. . . son cabinet de livres,

43 conservateurs, lecteurs. . . le personnel qui orne ses cérémonies, 62 hérauts. . . le personnel qui pourvoit à ses logements, 68 maréchaux-des-logis. . . J'omets d'autres services, j'ai hâte d'arriver au centre, la bouche;1 c'est

5 à la table qu'on reconnaît une grande maison.

Il y a en tout 3S3 officiers de bouche, 103 garçons et 2,177,771 livres de dépense; outre cela 389,173 livres pour la bouche de Mme Elisabeth,2 et 1,093,547 livres pour celles de Mesdames,3 total 3,660,491 livres pour la

10 table. — Encore un pas et nous entrons dans le sanctuaire, l'appartement du roi. Deux dignitaires principaux y président, et chacun d'eux a sous ses ordres une centaine de subordonnés : en tout 198 personnes pour le service intime, comme autant d'ustensiles domestiques pour tous

15 les besoins de la personne ou de meubles somptueux pour la décoration de l'appartement. Il y en a pour aller chercher le mail et les boules, pour tenir le manteau et la canne, pour peigner le roi et l'essuyer au bain, pour commander les mulets qui transportent son lit, pour

20 gouverner les levrettes de sa chambre, pour lui plier, passer et nouer sa cravate. Il y en a surtout dont tout l'office est d'être là et de remplir un coin qui ne doit pas rester vide. Certainement, pour le port et l'aisance, ils sont les premiers de tous; si proches du maître, ils y sont

25 obligés: dans un tel voisinage, leur tenue ne doit pas faire disparate. — Telle est la maison du roi, et je n'ai décrit qu'une de ses résidences; il y en a une douzaine. Naturellement il entretient, plante et bâtit; à cela il dépense 3 ou 4 millions par année. Naturellement

30 aussi il répare et renouvelle ses ameublements; en 1778, qui est une année moyenne, cela lui coûte 1,936,853 livres. Naturellement aussi, il y mène ses hôtes et les y

défraye, eux et leurs gens. — Pour achever de concevoir ce prodigieux attirail, songez que « des artisans et mar- «chands de tous les corps d'état, sont obligés, par leur «privilège, de suivre la cour» dans ses voyages, afin de la fournir sur place. On dirait d'une cour1 d'Orient qui, pour se mouvoir, entraîne tout un monde: quand elle va s'ébranler, il faut, si l'on veut passer, prendre la poste d'avance. Au total, près de 4,000 personnes pour la§ maison civile du roi, 9,000 à 10,000 pour sa maison militaire, 2,000 au moins pour celles de ses proches, enlio tout près de 15,000 personnes avec une dépense de 40 à 45 millions, qui en vaudraient le double aujourd'hui et qui sont alors le dixième du revenu public. Voilà la pièce centrale du décor monarchique. Si grande et si dispendieuse qu'elle soit, elle n'est que proportionnée à 15 son usage, depuis que la cour est une institution publique et que l'aristocratie, occupée à vide, s'emploie à remplir le salon du roi. Telle est la recrue fixe des réceptions royales; c'est le trait distinctif de ce régime que les serviteurs y sont des hôtes, et que l'antichambre 20 y peuple le salon.

Non que le salon ait besoin de cela pour se remplir. Étant la source de tout avancement et de toute grâce, il est naturel qu'il regorge. — D'ailleurs ici la présence est d'obligation; on pourrait dire qu'elle est une continua- 25 tion de l'ancien hommage féodal. Du regard, à chaque instant, Louis XIV faisait sa ronde, «à son lever, à son «coucher, à ses repas, en passant dans ses appartements, «dans ses jardins. . . . aucun ne lui échappait, jusqu'à « ceux qui n'espéraient pas même être vus ; c'était un dé- 30 « mérite aux uns et à tout ce qu'il y avait de plus distin- «gué de ne pas faire de la cour son séjour ordinaire, aux

«autres d'y venir rarement, et une disgrâce sûre pour qui «n'y venait jamais ou comme jamais.» Dorénavant pour les premiers personnages du royaume, hommes et femmes, ecclésiastiques et laïques, la grande affaire, le 5 principal emploi de la vie, le vrai travail, sera d'être à toute heure, en tout lieu, sous les yeux du roi, à portée de sa parole ou de son regard. «Qui considérera, dit « La Bruyère,1 que le visage du prince fait toute la félicité «du courtisan, qu'il s'occupe et se remplit toute sa Vie

10 «de le voir et d'en être vu, comprendra un peu comment «voir Dieu fait toute la gloire et toute la félicité des «saints.» Il y eut alors des prodiges d'assiduité et d'assujettissement volontaire. Le vrai courtisan suivait le prince comme l'ombre suit le corps. — Si plus tard, sous

15 des maîtres moins exigeants et dans le relâchement général du dix-huitième siècle, cette discipline se détend, l'institution subsiste ; à défaut de l'obéissance, la tradition, l'intérêt et l'amour-propre suffiraient pour peupler la cour. Approcher du roi, être domestique dans sa

20 maison, huissier, porte-manteau, valet de chambre, est un privilège qu'on achète, même en 1789, trente, quarante et cent mille livres ; à plus forte raison sera-ce un privilège, et le plus honorable, le plus utile, le plus envié de tous, défaire partie de sa société. — D'abord, c'est une

25 preuve de race. L"n homme, pour suivre le roi à la chasse, une femme pour être présentée à la reine, doit établir au préalable, devant le généalogiste et par pièces authentiques, que sa noblesse remonte à l'an 1400. — Ensuite c'est une certitude de fortune; il n'y a que ce

30 salon pour être à portée des grâces; aussi bien, jusqu'en 1789, les grandes familles ne bougent pas de Versailles et, nuit et jour, sont à l'affût. On trouve encore de ces

. vieux courtisans, qui « âgés de quatre-vingts ans, en ont «bien passé quarante-cinq sur leurs pieds dans l'anti- « chambre du roi, des princes et des ministres.» «Vous «n'avez que trois choses à faire, disait l'un d'eux à un «débutant: dites du bien de tout le monde, demandez tout 5 «ce qui vaquera,1 et asseyez-vous quand vous pourrez.» C'est pourquoi autour du prince, il y a toujours foule. J'estime qu'à son lever, à son coucher, dans ses promenades, à sa chasse, à son jeu, le roi a toujours autour de lui, outre les gens de service, quarante ou cinquante 10 seigneurs au moins, plus souvent une centaine, et autant de dames. Quand le roi tient «grand appartement,»2 lorsqu'il Ldonne à jouer3 ou à danser dans la galerie des glaces, quatre ou cinq cents invités, l'élite de la noblesse et de la mode s'ordonnent sur les banquettes ou se près- 15 sent autour des tables. Voilà le spectacle qu'il faudrait voir, non par l'imagination et d'après des textes incomplets, mais avec les yeux et sur place, pour comprendre l'esprit, l'effet, le triomphe de la culture monarchique; dans une maison montée, le salon est la pièce principale, 20 et il n'y en eut jamais de plus éblouissant que celui-ci. De la voûte sculptée et peuplée d'amours folâtres, descendent, par des guirlandes de fleurs et de feuillage, les lustres flamboyants dont les hautes glaces multiplient la splendeur; la lumière rejaillit à flots sur les dorures, sur 25 les diamants, sur les têtes spirituelles et gaies, sur les fins corsages, sur les énormes robes enguirlandées et chatoyantes. Les paniers des dames rangées en cercle ou étagées sur les banquettes « forment un riche espalier «couvert de perles, d'or, d'argent, de pierreries, de paillons, 30 «de fleurs, de fruits avec leurs fleurs, groseilles, cerises, «fraises artificielles;» c'est un gigantesque bouquet vi-

vant dont l'œil a peine à soutenir l'éclat. — Point d'habits noirs comme aujourd'hui pour faire disparate. Coiffés et poudrés, avec des boucles et des nœuds,1 en cravates et manchettes de dentelle, en habits et vestes de soie

~5 "feuille morte,2 rose tendre, bleu céleste, agrémentés de, broderies et galonnés d'or, les hommes sont aussi parés que les femmes. Hommes et femmes, on les a choisis un à un; ce sont tous des gens du monde accomplis, ornés de toutes les grâces que peuvent donner la race,

10 l'éducation, la fortune, le loisir et l'usage; dans leur genre, ils sont parfaits. Il n'y a pas une toilette ici, pas un air de tête, pas un son de voix, pas une tournure de phrase qui ne soit le chef-d'œuvre de la culture mondaine, la quintessence distillée de tout ce que l'art social peut

IS élaborer d'exquis. Si polie que soit la société de Paris, elle n'en approche pas; comparée à la cour, elle semble provinciale. Il faut cent mille roses, dit-on, pour faire une once de cette essence unique qui sert aux rois de Perse; tel est ce salon, mince flacon d'or et de cristal;

20 il contient la substance d'une végétation humaine. Pour le remplir il a fallu d'abord qu'une grande aristocratie, transplantée en serre chaude et désormais stérile de fruits, ne portât plus que des fleurs, ensuite que, dans l'alambic royal, toute sa sève épurée se concentrât en

25 quelques gouttes d'arôme. Le prix est excessif, mais c'est à ce prix qu'on fabrique les très délicats parfums.

Une opération semblable engage celui qui la fait comme ceux qui la subissent. Ce n'est point impunément qu'on transforme une noblesse d'utilité en une noblesse d'orne-

ment; on tombe soi-même dans la parade qu'on a substituée à l'action. Le roi a une cour, il faut qu'il la tienne. Ce n'est pas une petite besogne que d'être maître de maison, surtout quand à l'ordinaire on reçoit cinq cents personnes; on est obligé de passer sa vie en public 5 et en spectacle. A parler exactement, c'est le métier d'un acteur qui toute la journée serait en scène. Le matin, à l'heure qu'il a marquée d'avance, le premier valet de chambre l'éveille : cinq séries de personnes entrent tour à tour, pour lui rendre leurs devoirs. — D'abord on intro- 10 duit «l'entrée familière,» enfants de France,1 princes et princesses du sang,2 outre cela le premier médecin, le premier chirurgien et autres personnages utiles. — Puis on fait passer la «grande entrée;» elle comprend le grandchambellan, le grand-maître3 et le maître de la garde- 15 robe, les premiers gentilshommes de la chambre, les ducs d'Orléans et de Penthièvre, quelques autres seigneurs très favorisés, les dames d'honneur et d'atour de la reine, de Mesdames et des autres princesses, sans compter les barbiers, tailleurs et valets de plusieurs sortes. Cepen-20 dant on verse au roi de l'esprit de vin sur les mains dans une assiette de vermeil, puis on lui présente le bénitier; il fait le signe de croix et dit une prière. Alors, devant tout ce monde, il sort de son lit, chausse ses mules. Le grand-chambellan et le premier gentilhomme lui présen- 25 tent sa robe de chambre: il l'endosse et vient s'asseoir sur le fauteuil où il doit s'habiller. — A cet instant, la porte se rouvre ; un troisième flot pénètre, et, du même coup, arrive une escouade de gens de service. — Au moment où les officiers de la garde-robe s'approchent du roi 30 pour l'habiller, le premier gentilhomme, averti par l'huissier, vient dire au roi les noms des grands qui attendent

à la porte : c'est la quatrième entrée, plus grosse que les précédentes; car, sans parler des porte-manteaux, portearquebuse, tapissiers et autres valets, elle comprend la plupart des grands officiers, les ambassadeurs étrangers, 5 les ministres et secrétaires d'État, les maréchaux de France, la plupart des seigneurs de marque et des prélats. Des huissiers font ranger la foule et au besoin faire silence. Cependant le roi se lave les mains et commence à se dévêtir. Deux pages lui ôtent ses pantoufles; le

10 grand-maître de la garde-robe lui tire sa camisole de nuit par la manche droite, le premier valet de garde-robe par la manche gauche, et tous deux la remettent à un officier de garde-robe, pendant qu'un valet de garde-robe apporte la chemise dans un surtout de taffetas blanc. — C'est ici

15 l'instant solennel, le point culminant de la cérémonie; la cinquième entrée a été introduite, et, dans quelques minutes, quand le roi aura pris la chemise, tout le demeurant des gens connus et des officiers de la maison qui attendent dans la galerie apportera le dernier flot. Il y

20 a tout un règlement pour cette chemise. L'honneur de la présenter est réservé aux fils et aux petits-fils de France,1 à leur défaut aux princes du sang ou légitimés, au défaut de ceux-ci au grand-chambellan ou au premier gentilhomme; notez que ce dernier cas est rare, les princes

25 étant obligés d'assister au lever du roi, comme les princesses à celui de la reine. Enfin voilà la chemise- présentée; un valet de garde-robe emporte l'ancienne; le premier valet de garde-robe et le premier valet de chambre tiennent la nouvelle, l'un par la manche gauche, l'au-

30 tre par la manche droite, et, pendant l'opération, deux autres valets de chambre tendent devant lui sa robe de chambre déployée, en guise de paravent. La chemise est

endossée, et la toilette finale va commencer. Un valet de chambre tient devant le roi un miroir, et deux autres, sur les deux côtés, éclairent, si besoin est, avec des flambeaux. Des valets de garde-robe apportent le reste de l'habillement; le grand-maître de garde-robe passe au roi1 la 5 veste et le justaucorps, lui attache le cordon bleu,2 lui agrafe l'épée; puis un valet préposé aux cravates en apporte plusieurs dans une corbeille, et le maître de garderobe met au roi celle que le roi choisit. Ensuite un valet préposé aux mouchoirs en apporte trois dans une sou- 10 coupe, et le grand-maître de garde-robe offre la soucoupe au roi, qui choisit. Enfin le maître de garde-robe présente au roi son chapeau, ses gants et sa canne. Le roi vient alors à la ruelle de son lit, s'agenouille sur un carreau et fait sa prière, pendant qu'un aumônier à voix 15 basse prononce l'oraison quœsumus, deus omnipotens? Cela fait, le roi prescrit l'ordre de la journée, et passe avec les premiers de sa cour dans son cabinet où parfois il donne des audiences. Cependant tout le reste attend dans la galerie, afin de l'accompagner à la messe quand il sortira. 20

Toutes les heures de sa journée sont semblables, sauf trois ou quatre dans la matinée pendant lesquelles il est au conseil ou à son bureau. — Ainsi les trois quarts de son temps sont livrés à la parade. — «Tous les soirs pence dant six ans, dit un page, moi ou mes camarades nous 25 «avons vu Louis XVI se coucher en public,» avec le cérémonial décrit tout à l'heure. L'assistance est plus nombreuse encore quand il dîne et soupe; car, outre les hommes, il y a les femmes, les duchesses sur des pliants, les autres debout autour de la table. Je n'ai pas besoin 30 de dire que le soir, à son jeu, à son bal, à son concert, la foule afflue et s'entasse. — Non seulement les huit ou dix

scènes qui composent chacune de ses journées, mais encore les courts intervalles qui séparent une scène de l'autre sont assiégés et accaparés. On l'attend, on l'accompagne et on lui parle au passage,1 entre -son cabinet et la cha- 5 pelle, entre la chapelle et son cabinet, entre sa chambre et son carrosse, entre son carrosse et sa chambre, entre son cabinet et son couvert. — Bien mieux, les coulisses de sa vie appartiennent au public. S'il est indisposé et qu'on lui apporte un bouillon, s'il est malade et qu'on lui pré-

10 sente une médecine, «un garçon de chambre appelle tout «de suite la grand entrée».- Véritablement le roi ressemble à un chêne étouffé par les innombrables lierres qui, depuis la base jusqu'à la cime, se sont collés autour de son tronc. — Et je n'ai pas décrit le détail infini de l'éti-

15 quette, le cérémonial prodigieux des grands repas, les quinze, vingt et trente personnes occupées autour du verre et de l'assiette du roi. les paroles sacramentelles du service, la marche du cortège, l'arrivée de «la nef,»3 «l'essai des plats;»4 on dirait d'une cour5 byzantine ou

20 chinoise. Le dimanche tout le public, même ordinaire, est introduit, et cela s'appelle le «grand couvert,» aussi solennel et aussi compliqué qu'une grand'messe. Aussi bien, pour un descendant de Louis XIV, manger, boire, ]se lever, se coucher, c'est officier. Frédéric II,6 s'étant

25 fait expliquer cette étiquette, disait que, s'il était roi de France, son premier édit serait pour faire un autre roi qui tiendrait la cour à sa place ; en effet, à ces désœuvrés qui saluent, il faut un désœuvré qu'ils saluent. Il n'y aurait qu'un moyen de dégager le monarque: ce serait

3oJde refondre la noblesse française et de la transformer, d'après le modèle prussien, en un régiment laborieux de fonctionnaires utiles. Mais, tant que la cour reste ce

qu'elle est, je veux dire une escorte d'apparat et une parure de salon, le roi est tenu d'être comme elle un décor e'clatant qui sert peu ou qui ne sert pas.

En effet, quelle est l'occupation d'un maître de maison qui sait vivre? Il s'amuse et amuse ses hôtes; chez lui, 5 c'est tous les jours une nouvelle partie de plaisir. Le roi est toujours en route et en chasse, passant d'une résidence à l'autre, et, le plus souvent, avec toute sa cour. A Choisy,1 écrit la Dauphine,2 ((depuis une heure où l'on dîne, on «est jusqu'à une heure du matin sans rentrer chez soi. . . . 10 «Après le dîner, l'on joue3 jusqu'à six heures, que l'on va4 «au spectacle qui dure jusqu'à neuf heures et demie, et «ensuite le souper; de là encore jeu jusqu'à une heure «et même la demie quelquefois.» On a compté que telle année5 Louis XV ne coucha que cinquante-deux nuits à 15 Versailles, et l'ambassadeur d'Autriche dit très bien que «son genre de vie ne lui laisse pas une heure dans la jour- «née à s'occuper des affaires sérieuses.» Les jours ordinaires, le pharaon fait rage; dans son salon, «le jeu n'a «plus de bornes,» en une soirée, le duc de Chartres y perd 20 huit mille louis. Véritablement cela ressemble au carnaval italien; rien n'y manque, ni les masques, ni la comédie de société: on joue, on rit, on danse, on dîne, on écoute de la musique, on se costume, on fait des parties champêtres, on dit des galanteries et des médisances. 25 «Il n'y a pas d'exemple, écrit Arthur Yôung, le 26 juin, «1789, d'une nonchalance et d'une stupidité pareilles à «celles de la cour; le moment demanderait la plus grande «décision, et hier, pendant qu'on discutait s'il serait doge

52 LANCIEN REGIME

«de Venise1 ou roi de France, le roi était à la chasse.)) Son journal semble celui d'un piqueur. Lisez-le aux dates les plus importantes, et vous serez stupéfait de ce qu'il y note. Il écrit rie?i aux jours où il n'a pas chassé; 5 c'est que pour lui ces jours-là sont vides, . . . 14 Juillet,2 rien.

Tel général, tel état-major; les grands imitent le monarque. Je vois d'abord, autour de la cour, une douzaine^ de cours princières; chaque prince ou princesse du sang

10 a, comme le roi, sa maison montée, payée en tout ou en partie sur le Trésor,3 distribuée en services distincts, avec gentilshommes, pages, dames pour accompagner, bref, cinquante, cent, deux cents et jusqu'à cinq cents charges. Dès six ou sept ans, les enfants représentent et reçoivent

15 — Au-dessous des parents du roi, tous les grands qui figut rent à la cour figurent aussi chez eux, dans leur hôtel de Paris ou de Versailles, et dans leur château à quelques lieues de Paris. De tous côtés, dans les mémoires, on aperçoit en raccourci quelqu'une de ces vies seigneuriales.

20 Telle est celle du duc de Gèvres, véritable homme de cour, sorte d'exemplaire en haut relief des gens de sa classe, et qui, par ses charges, sa faveur, son luxe, ses dettes, sa considération, ses goûts, ses occupations et son tour d'esprit, nous représente en abrégé tout le beau monde. Sa mé-

25 moire est étonnante pour les parentés- et les généalogies ; il possède à fond la science précieuse de l'étiquette; à ces deux titres, il est un oracle et très consulté. « Il avait «une maison considérable en gentilshommes, pages, do- «mestiques de toute espèce, et faisait une dépense prodi-

30 «gieuse. ... Il avait tous les jours un grand dîner. ... Il

«donnait presque tous les jours des audiences particulières. Il n'y avait personne à la cour ni à la ville qui «ne lui rendît des devoirs. Les ministres, les princes du «sang eux-mêmes lui en rendaient. Il recevait du monde «pendant qu'il était encore dans son lit. Il écrivait, 5 «dictait au milieu d'une compagnie nombreuse. ... Sa «maison, à Paris, et son appartement à Versailles, ne «désemplissaient point depuis qu'il était éveillé jusqu'à «ce qu'il se couchât.» — Deux ou trois cents maisons à Paris, à Versailles et aux environs présentent un spectacle 10. semblable. Jamais de solitude; c'est l'usage en France, dit Horace Walpole,1 «de brûler jusqu'au lumignon sa «chandelle en public.» — Naturellement, les parvenus, les financiers qui achètent ou se donnent un nom de terre,2 tous ces traitants et fils de traitants qui, depuis Law,3 rs frayent avec la noblesse, copient ses façons.

A plus forte raison faut-il que les ministres, ambassadeurs, officiers-généraux, qui tiennent la place du roi, représentent d'une façon grandiose. Aucune circonstance n'a rendu l'ancien régime aussi éclatant et plus onéreux; 20 en ceci, comme dans tout le reste, Louis XIV est le principal auteur du mal comme du bien. — Aussi bien leurs traitements et indemnités sont-ils deux ou trois fois plus amples qu'aujourd'hui. «Le roi donne 50,000 écus, pour « les grandes ambassades. M. le duc de Duras a eu jusqu'à 25 «200,000 livres par an pour celle de Madrid, outre cela «100,000 écus de gratification, 50,000 livres pour affaires «secrètes, et on lui a prêté pour 400,000 ou 500,000 livres «de meubles ou effets dont il a gardé la moitié.» — Les dépenses et les traitements des ministres sont pareils. 3° D'ailleurs la règle est que, lorsqu'ils se retirent, le roi leur fait une pension de 20,000 livres et donne 200,000 francs

de dot à leur fille. — Ce n'est pas trop pour leur train. — Quant aux gouverneurs généraux ou particuliers1 en province, on a vu que, lorsqu'ils y résident, ils n'ont d'autre emploi que de recevoir; à côté d'eux, l'intendant 5 qui fait seul les affaires, reçoit aussi et magnifiquement. Partout les envoyés du centre sont conduits de même, par les mœurs, par ies convenances et par leur propre désœuvrement, à tenir salon; ils apportent avec eux les élégances et l'hospitalité de Versailles. Jusque dans les

io grades secondaires, on retrouve ces habitudes somptueuses. En vertu de l'usage établi, les colonels et même les capitaines traitent leurs officiers et dépensent ainsi «beauce coup au delà de leurs appointements.» C'est même là une des raisons qui font réserver les régiments aux fils

15 de bonne maison, et les compagnies aux gentilshommes riches. — Du grand arbre royal opulemment épanoui à Versailles, partent des rejets qui s'étendent par milliers sur toute la France, pour s'y épanouir, comme à Versailles, en bouquets de gala et d'appartement.

20 Sur ce modèle, et par l'effet même de la température, on voit, jusque dans les provinces reculées, toutes les tiges aristocratiques aboutir à une floraison mondaine. Faute d'un autre emploi, les nobles se visitent, et le principal office d'un seigneur notable est de faire dignement

25 les honneurs de sa maison ; je parle ici des ecclésiastiques aussi bien que des laïques. — Les cent trente-un2 évêques et archevêques, les sept cents abbés commendataires3 sont gens du monde; ils ont de bonnes façons, ils sont riches, ils ne sont pas austères, et leur palais épiscopal ou leur

abbaye est pour eux une maison de campagne qu'ils restaurent ou embellissent en vue de la re'sidence qu'ils y font. Les vingt-cinq chapitres nobles de femmes et les dix-neuf chapitres nobles d'hommes sont autant de salons permanents et de rendez-vous incessants de belle 5 compagnie qu'une mince barrière ecclésiastique sépare à peine du grand monde où ils sont recrutés. Au chapitre, « nos huit jours, dit une visiteuse, se passèrent à nous pro- « mener, à visiter le tracé des voies romaines, à rire beaucoup, à danser même, car il venait beaucoup de monde à 10 «l'abbaye, et surtout à parler chiffons.» Près de *## les chanoinesses dînent avec des officiers et ne sont rien moins que prudes. Quantité de couvents sont des asiles agréables et décents pour des dames veuves, pour de jeunes femmes dont les maris sont à l'armée, pour des filles de 15 condition, et la supérieure, qui le plus souvent est demoiselle, tient avec aisance et dextérité le sceptre de ce joli monde féminin. — Mais nulle part la pompe, l'hospitalité, la foule ne sont plus grandes que dans les palais épiscopaux. J'ai décrit la situation des évêques: si opulents, 20 possesseurs de pareils droits féodaux, héritiers et successeurs des anciens souverains de la contrée, outre cela, gens à la mode et habitués de Versailles, comment n'auraient-ils pas une cour? La plupart sont des princes; ne faut-il pas qu'ils représentent en princes? C'est pourquoi 25 ils chassent, ils bâtissent, ils ont des clients, des hôtes, un lever, une antichambre, des huissiers, des officiers, une table ouverte, une maison montée, des équipages, et le plus souvent des dettes, dernier point qui achève le grand seigneur. Dans le palais presque royal que les Rohans,1 30 évêques héréditaires de Strasbourg et cardinaux d'oncle en neveu, se sont bâti àSaverne,2 il y a 700 lits, 180 che-

vaux, 14 maîtres d'hôtel, 25 valets de chambre. ((Toute «la province s'y rassemble:» le cardinal a loge' à la fois jusqu'à deux cents invités, sans les valets; en tout temps on trouve chez lui «de vingt à trente femmes des plus

5 «aimables de la province, et souvent ce nombre est aug- « mente par celles de la cour et de Paris.» «Le soir à neuf «heures tout le monde soupait ensemble, ce qui avait «toujours l'air d'une fête,» et le cardinal lui-même en était le plus bel ornement. Superbement vêtu, beau, ga-

10 lant, d'une politesse exquise, le moindre de ses sourires était une grâce. « Son visage toujours riant inspirait la «confiance: il avait la vraie physionomie de l'homme «destiné à représenter.»

Telle est aussi l'attitude et l'occupation des principaux

15 seigneurs laïques, chez eux, en été, lorsque le goût de la chasse et l'attrait de la belle saison les ramènent sur leurs terres. Il n'y a pas de résidence où des volées de beau monde ne viennent s'abattre à demeure pour diner, danser, chasser, causer, parnler,1 jouer la comédie. On peut

20 suivre à la trace ces brillants oiseaux, de volière en volière: ils restent une semaine, un mois, trois mois, étalant leur ramage et leur plumage.2 — Un coup d'oeil jeté sur les dehors de ces maisons suffirait pour montrer que le premier devoir en ce temps-là est d'être hospitalier,

25 comme le premier besoin est d'être en compagnie. En effet leur luxe dittère du nôtre. Sauf en quelques maisons princières, il n'est pas grand en meubles de campagne : on laisse cet étalage aux financiers. « Mais, il «est prodigieux en toutes les choses qui peuvent donner

30 «des jouissances à autrui, en chevaux, en voitures, en « tables ouvertes, en logements donnés même à des gens « qui ne sont point attachés à la maison, en loges aux

LES MŒURS ET LES CARACTÈRES l, — 57

« spectacles qu'on prête à ses amis, enfin en domestiques «jbeaucoup plus nombreux qu'aujourd'hui.» — Par ce frottement mutuel et continu, les nobles les plus rustiques perdent la rouille qui encroûte encore leurs pareils d'Allemagne ou d'Angleterre. On ne trouve guère en 5 France de squires Western1 et de barons de Thunderten-Tronckh.2 — Ainsi Pétat-major féodal s'est transformé tout entier, depuis ses premiers jusqu'à ses derniers grades. Si l'on pouvait embrasser du regard ses trente ou quarante mille palais, hôtels, manoirs, abbayes, quel 10 décor avenant et brillant que celui de la France ! Elle est un salon et je n'y vois que des gens de salon. Partout les chefs rudes ayant autorité sont devenus des maîtres de maison ayant des grâces. Ils appartiennent à cette société où, avant d'admirer tout à fait un grand 15 général, on demandait «s'il était aimable.» Sans doute ils portent encore l'épée, ils sont braves par amour-propre et tradition, ils sauront se faire tuer, surtout en duel et dans les formes. Mais le caractère mondain a recouvert l'ancien fond militaire; à la fin du dix-huitième siècle, 20 leur grand talent est le savoir-vivre, et leur véritable emploi consiste à recevoir ou à être reçus.

D'autres aristocraties en Europe ont été conduites par des circonstances à peu près pareilles vers des mœurs à peu près semblables. Là aussi la monarchie a produit la 25 cour qui a produit la société polie ; mais la jolie plante

ne s'est développée qu'à demi. Au contraire en France, tout concourt à faire fleurir l'esprit de société ; en cela le génie national est d'accord avec le régime politique, et il semble que d'avance on ait choisi la plante pour le 5 terrain.

Par instinct, le Français aime à se trouver en compagnie, et la raison en est qu'il fait bien et sans peine toutes les actions que comporte la société. Il n'a pas la mauvaise honte qui gêne ses voisins du Nord, ni les pas-

io sions fortes qui absorbent ses voisins du Midi. Il n'a pas d'effort à faire pour causer, point de timidité naturelle à contraindre, point de préoccupation habituelle à surmonter. Il cause donc, à l'aise et dispos, et il éprouve du plaisir à causer. Car ce qu'il lui faut, c'est un bon-

15 heur d'espèce particulière, fin, léger, rapide, incessamment renouvelé et varié, où son intelligence, son amourpropre, toutes ses vives et sympathiques facultés trouvent leur pâture; et cette qualité de bonheur, il n'y a que le monde et la conversation pour la fournir. Sensible comme

20 il est, les égards, les ménagements, les empressements, la délicate flatterie sont l'air natal hors duquel il respire avec peine. Il souffrirait d'être impoli presque autant que de rencontrer l'impolitesse. Pour ses instincts de bienveillance et de vanité, il y a de charmantes douceurs

25 dans l'habitude d'être aimable, d'autant plus qu'elle est contagieuse. Quand nous plaisons, on veut nous plaire, et ce que nous donnons en prévenances, on nous le rend en attentions. En pareille" compagnie, on peut causer; car causer c'est amuser autrui en s'amusant soi-même, et

30 il n'y a pas de plus vif plaisir pour un Français.

Ainsi doué et disposé, il était fait pour un régime qui, | dix heures par jour, mettait les hommes ensemble: le

naturel inné s'est trouve' d'accord avec l'ordre social pour rendre les salons parfaits. En tête de tous, le roi donnait l'exemple. Louis XIV avait eu toutes les qualités d'un maître de maison, le goût de la représentation et de l'hospitalité, la condescendance et la dignité, l'art de mé- 5 nager l'amour-propre des autres et l'art de garder sa place, la galanterie noble, le tact et jusqu'à l'agrément de l'esprit et du langage. — Voilà le modèle, et, de près ou de loin, jusqu'à la fin de l'ancien régime, il est suivi. S'il change un peu, ce n'est que pour devenir plus socia- 10 ble. Au dix-huitième siècle, sauf dans les jours de grand apparat, on le voit, degré à degré, descendre de son piédestal. Il ne se fait plus autour de lui de « ces «silences à entendre marcher une fourmi.» «Sire, disait « à Louis XVI le maréchal de Richelieu,1 témoin des trois J5 « règnes, sous Louis XIV, on n'osait dire mot; sous Louis « XV, on parlait tout bas ; sous Votre Majesté, on parle'; «tout haut.» — Si l'autorité y perd, la société y gagne; l'étiquette, insensiblement relâchée, laisse entrer l'aisance et l'agrément. Par cette détente universelle, la vie mon- 2° daine est devenue parfaite, « Qui n'a pas vécu avant «1789, disait plus tard M. de Talleyrand 2, ne connaît « pas la douceur de vivre. » — Elle était trop grande, on n'en goûtait plus d'autre, elle prenait tout l'homme. Quand le monde a tant d'attraits, on ne vit que pour lui. 25

On n'a point de loisir ni de goût pour autre chose, même pour les choses qui touchent l'homme du plus près, les affaires publiques, le ménage, la famille. — J'ai déjà dit que sur le premier article, ils s'abstiennent et sont

6o l'ancien régime

indifférents. Quand on en parle, c'est "pour plaisanter.

— Alliances, batailles, impôts, traités, ministères, coups

• d'État, on a toute l'histoire du siècle en épigrammes et

en chansons. Un jour, dans une assemblée de jeunes

5 gens de la cour, comme on répétait le mot1 de la journée, l'un d'eux, ravi de plaisir, dit en levant les mains: «Coince ment ne serait-on pas charmé des grands événements, « des bouleversements même qui font dire de si jolis mots !» Là-dessus, on repasse les mots, les chansons faites sur

10 tous les désastres de la France. — Même en défalquant de ce trait ce que l'entraînement de la verve et la licence du paradoxe y ont mis d'énorme, il reste la marque d'un siècle où l'État n'était presque rien et la société presque tout. Sur ce principe, on peut deviner le genre de talent

15 que le monde demande aux ministres. La bonne compagnie qui s'amuse impose aux gens en place l'obligation de l'amuser.

A ce compte, on peut prévoir qu'ils seront aussi insouciants dans leurs affaires privées que dans les affaires

20 publiques. A leurs yeux tout cela est bourgeois, et de plus insipide. A quoi bon des gens,2 si l'on doit prendre ce soin? Il faut que, naturellement et sans qu'il s'en mêle, un homme de ce monde trouve de l'or dans ses poches, un habit galant sur sa toilette, des valets poudrés

25 dans son antichambre, un carrosse doré à sa porte, un dîner délicat sur sa table, el qu'il puisse réserver toute son attention pour la dépenser en grâces avec les hôtes de son salon. — C'est pourquoi les premières maisons du royaume sont au pillage. • Je vois que Mme Elisabeth,3

30 si sobre, consomme par an pour 30,000 francs de poisson, pour 70,000 francs de viande et gibier, pour 60,000 francs de bougies, que Mesdames brûlent pour 215,068 francs de

LES MŒURS ET LES CARACTÈRES 6l

bougie blanche et jaune, que le luminaire chez la reine revient à 157,109 francs. — Il n'y a point d'article sur lequel les insectes domestiques ne trouvent moyen de gratter et grapiller. «Le grand bouillon de jour et de «nuit,» que boit quelquefois madame Royale âgée de deux 5 ans, coûte par an 5201 livres. Vers la fin du règne précédent, les femmes de chambre comptent en dépense à la Dauphine «quatre paires de souliers par semaine, trois « aunes de ruban par jour pour nouer son peignoir, deux « aunes de taffetas par jour pour couvrir la corbeille où l'on 10 « dépose les gants et l'éventail.» Même désordre dans les maisons qui entourent le trône. « Mme * * * doit 60,000 « livres à son cordonnier, 16,000 à son colleur de papiers, « et le reste à proportion. » Mme * * * voyant que son mari a plus de dettes que de biens, croit pouvoir sauver 15 sa dot de 200,000 francs; mais on lui apprend qu'elle a consenti à répondre pour un compte de tailleur, et ce compte, « chose incroyable et ridicule à dire, s'élève au «chiffre de 180,000 livres.» «Une des manies les plus « tranchées de ce temps-ci, dit Mme * * * est de se 20 «ruiner.» En une nuit, M. * * * perd au jeu 700,000 livres. «Le duc de Lauzun, à l'âge de 26 ans, après «avoir mangé le fond de 100,000 écus de rente, est « poursuivi par ses créanciers pour près de 2 millions de «dettes.» — Il faut donc que l'argent coule et coule à 25 s'épuiser,1 d'abord par les innombrables saignées secrètes ou tolérées de tous les abus domestiques, puis en larges ruisseaux par les prodigalités du maître en bâtisses, en meubles, en toilettes, en hospitalité, en galanteries, en plaisirs. Le comte d'Artois,2 pour donner une fête à la 30 reine, fait démolir, rebâtir, arranger et meubler Bagatelle3 de fond en comble par neuf cents ouvriers employés jour

et nuit. Le maréchal de Soubise, recevant un jour le roi à dîner et à coucher dans sa maison de campagne, dépense à cela 200,000 livres. Un jour, devant le prince de Conti, Mme de B. laissa soupçonner qu'elle voudrait 5 avoir la miniature de son serin dans une bague. Le prince s'offrit ; on accepta, mais à condition que la miniature serait très simple et sans brillants. En effet, ce ne fut qu'un petit cercle d'or ; mais, pour recouvrir la peinture, un gros diamant aminci servait de glace.

io Mme de B. ayant renvoyé le diamant, « M. le prince de « Conti le fit broyer, réduire en poudre et s'en servit « pour sécher l'encre du billet qu'il écrivit à ce sujet à « Mme de B. » La pincée de poudre coûtait quatre ou cinq mille livres, mais on devine le tour et le ton du

15 billet. Il faut l'extrême profusion à la suprême galanterie, et l'on est d'autant plus un homme du monde que l'on est moins un homme d'argent.

Dans un salon, la femme dont un homme s'occupe le moins, c'est la sienne, et à charge de retour ; c'est

20 pourquoi, en un temps ou l'on ne vit que pour le monde et dans le monde, il n'y a pas place pour l'intimité conjugale. — D'ailleurs, quand les époux sont haut placés, l'usage et les bienséances les séparent. Chacun a sa maison, ou tout au moins son appartement, ses gens, son

25 équipage, ses réceptions, sa société distincte, et, comme la représentation entraîne la cérémonie, ils sont entre eux, par respect pour leur rang, sur le pied d'étrangers polis. Ils se font annoncer l'un chez l'autre; ils se disent « Madame, Monsieur, » non seulement en public, mais en

particulier; ils lèvent les épaules quand, à soixante lieues de Paris, dans un vieux château, ils rencontrent une provinciale assez mal apprise pour appeler son mari « mon ami » devant tout le monde. — Déjà divisées au foyer, les deux vies divergent au delà par un écart toujours 5 croissant. Le mari a son gouvernement, son commandement, son régiment, sa charge à la cour, qui le retiennent hors du logis; c'est seulement dans les dernières années que sa femme consent à le suivre en garnison ou en province. D'autant plus qu'elle est elle-même occu- 10 pée, et aussi gravement que lui, souvent par une charge auprès d'une princesse, toujours par un salon important qu'elle doit tenir. En ce temps-là, la femme est aussi active que l'homme, dans la même carrière, et avec les mêmes armes, qui sont la parole flexible, la grâce enga- 15 géante, les insinuations, le tact, le sentiment juste du moment opportun, l'art de plaire, de demander et d'obtenir; il n'y a point de dame de la cour qui^ne donne des régiments et des bénéfices. A ce titre, la femme a son cortège personnel de solliciteurs et de protégés, et, 20 comme son mari, ses amis, ses ennemis, ses ambitions, ses mécomptes et ses rancunes propres.; rien de plus efficace pour disjoindre un ménage que cette ressemblance des occupations et cette distinction des intérêts. — Ainsi relâché, le lien finit par se rompre sous l'as- 25 cendant de l'opinion. « Il est de bon air de ne pas vivre «ensemble,» de s'accorder mutuellement toute tolérance, d'être tout entier au monde. En effet, c'est le monde qui fait alors l'opinion, et, par elle, il pousse aux mœurs dont il a besoin. 3°

Vers le milieu du siècle, le mari et la femme logeaient dans le même hôtel; mais c'était tout. «Jamais ils ne

« se voyaient, jamais on ne les rencontrait dans la même « voiture, jamais on ne les trouvait dans la même maison, « ni, à plus forte raison, réunis dans un lieu public. » Un. sentiment profond eût semblé bizarre et même 5 «ridicule,» en tout cas, inconvenant: il eût choqué comme un a partex sérieux dans le courant général de la conversation légère. On se devait à tous, et c'était s'isoler à deux; en compagnie, on n'a pas droit au tête-à-tête. A peine si,2 pour quelques jours, il était permis à deux

10 amants. Encore était-il mal vu : on les trouvait trop occupés l'un de l'autre. Le monde avait les exigences d'un roi absolu et ne souffrait pas de partage. « Si les « mœurs y perdaient, dit un contemporain, la société y « gagnait infiniment ; débarrassée de la gêne et du froid

15 «qu'y jette toujours la présence des maris, la liberté y « était extrême ; la coquetterie des hommes et des femmes « en soutenait la vivacité et fournissait journellement des « aventures piquantes. » Point de jalousie, même dans l'amour. — D'ailleurs les apparences sont gardées; un

20 étranger non averti n'y démêlerait rien de suspect.

« Ici, à Paris, écrit Mme * * * , je ne m'appartiens «plus, j'ai à peine le temps de causer avec mon mari et « de suivre mes correspondances. Je ne sais comment «font les femmes dont c'est la vie habituelle; elles n'ont

25 «donc ni famille à entretenir, ni enfants à élever?» — Du moins elles font comme si elles n'en avaient pas, et les hommes de même. Des époux qui ne vivent pas ensemble ne vivent guère avec leurs enfants, et les causes qui ont défait le mariage défont aussi la famille. — Il y

30 a d'abord la tradition aristocratique qui, entre les parents et les enfants, met une barrière pour mettre une distance. Quoique affaiblie et en voie de disparaître, cette tradi-

tion subsiste. Le fils dit « Monsieur » à son père ; la fille, respectueusement, vient baiser la main de sa mère à sa toilette. Une caresse est rare et semble une grâce ; d'ordinaire, en présence des parents, les enfants sont muets, et le sentiment habituel qui les pénètre est la 5 déférence craintive. M. de Talleyrand disait qu'il n'avait jamais couché sous le même toit que ses père et mère. S'ils y couchent, ils n'en sont pas moins négligés. On compterait aisément les pères qui surveillent de leurs yeux et conduisent eux-mêmes avec méthode, sévérité et 10 tendresse toute l'éducation de leurs fils. — Quant aux filles, on les met au couvent; délivrés de ce soin, les parents en sont plus libres. Même quand ils en gardent la charge, elle ne leur pèse guère. La petite Félicité * * * ne voit ses parents « qu'un moment à leur réveil et aux 15 «heures des repas.» La marquise sa mère, auteur d'opéras mythologiques et champêtres, a fait bâtir un théâtre dans le château ; il y vient un monde énorme ; après douze semaines de répétitions, la petite fille, avec un carquois et des ailes bleues, joue le rôle de l'Amour,1 et le cos- 20 tume lui va si bien qu'on le lui laisse encore pendant neuf mois à l'ordinaire et toute la journée. Pour l'achever, on fait venir un danseur maître d'armes, et, toujours en costume d'Amour, elle prend des leçons de maintien et d'escrime. Sans doute de tels excès ne sont pas ordi- 25 naires ; mais l'esprit de l'éducation est partout le même, je veux dire qu'aux yeux des parents il n'y a qu'une vie intelligible et raisonnable, celle du monde, même pour les enfants, et qu'on ne s'occupe d'eux que pour les y conduire ou pour les y préparer. 30

Jusqu'aux dernières années de l'ancien régime, les petits garçons sont poudrés à blanc, « avec une bourse,2

« des boucles, des rouleaux pommadés ; » ils portent l'épée, ils ont le chapeau sous le bras, un jabot, un habit à parements dorés ; ils baisent les mains des jeunes demoiselles avec une grâce de petits maîtres. Une fillette de 5 six ans est serrée dans un corps de baleine; son vaste panier soutient une robe couverte de guirlandes ; elle porte sur la tête un savant échafaudage de faux cheveux, de coussins et de nœuds, rattaché par des épingles, couronné par des plumes, et tellement haut que souvent « le

io «menton est à mi-chemin des pieds;» parfois on lui met du rouge. C'est une dame en miniature ; elle le sait, elle est toute à son rôle, sans effort ni gêne, à force d'habitude; l'enseignement unique et perpétuel est celui du f maintien ; on peut dire avec vérité qu'en ce siècle la che-

1 5 ( ville ouvrière de l'éducation est le maître à danser.1 Avec lui, on pouvait se passer de tous les autres ; sans lui, tous les autres ne servaient de rien. Car, sans lui, comment faire avec aisance, mesure et légèreté les mille actions les plus ordinaires de la vie courante, marcher,

20 s'asseoir, se tenir debout, offrir le bras, relever l'éventail, écouter, sourire sous des yeux si exercés et devant un public si délicat ? Pour les hommes et les femmes ce sera plus tard la grande affaire ; c'est pourquoi c'est déjà la grande affaire pour les -enfants. Avec les grâces de

25 l'attitude et ,du geste, ils ont déjà celles de l'esprit et de la parole. Ils savent tourner un compliment, inventer une répartie ingénieuse ou touchante, être galants, sensibles et même spirituels. Le petit duc d'Angoulême2 reçoit Suffren3 un livre à la main, et lui dit: « Je lisais

30 « Plutarque 4 et ses hommes illustres, vous ne pouviez « arriver plus à propos. » Les enfants de M. de Sabran, fille et garçon, âgés de huit et neuf ans, ayant reçu des

leçons des comédiens Sainval et Larive, viennent à Versailles jouer devant la reine et le roi YOreste de Voltaire,1 et le petit garçon qu'on interroge sur ses auteurs classiques « répond à une dame, mère de trois charmantes demoi- « selles : Madame, je ne puis me souvenir ici que d'Ana- s (( créon.»2 Faire germer des bons mots, des fadeurs, de petits vers dans un cerveau de huit ans, quel triomphe de la culture mondaine ! C'est le dernier trait du régime qui, après avoir dérobé l'homme aux affaires publiques, à ses affaires propres, au mariage, à la famille, le prend 10 avec tous ses sentiments et toutes ses facultés, pour le donner au monde, lui et tous les siens.

Pour que le monde ait tant d'empire, il faut qu'il ait bien de l'attrait; en effet, dans aucun pays et dans aucun siècle, un art social si parfait n'a rendu la vie si 15 agréable. Paris est l'école de l'Europe. Lord Chesterfield3 dans ses lettres ne se lasse point de le répéter à son fils, et de le pousser dans ces salons qui lui ôteront « sa rouille de Cambridge. » Quand on les a connus, on ne les quitte plus, ou, si on est obligé de les quitter, on 20 les regrette toujours. — De ce bonheur tant recherché, nous n'avons plus que des copies informes, et nous en sommes réduits à le reconstruire par raisonnement. Il consiste d'abord dans le plaisir de vivre avec des gens parfaitement polis ; nul plaisir plus pénétrant, plus con- 25 tinu, plus inépuisable. Non seulement il fallait ne pas heurter, mais encore il fallait plaire; on était tenu de s'oublier pour les autres, d'être toujours pour eux empressé et dispos, de garder pour soi ses contrariétés et

ses chagrins, de leur épargner les idées tristes, de leur fournir des idées gaies.

Avec les femmes surtout, c'est peu d'être poli, il faut être galant. — Une dame, la veille de Longchamps,1 sa- 5 chant que le vicomte de V. a deux calèches, lui en fait demander une; il en a disposé, mais il se garde bien de s'excuser, et, sur-le-champ, il en fait acheter une de la plus grande élégance, pour la prêter trois heures: sa prodigalité paraît aimable, mais n'étonne pas. C'est

10 que les femmes alors sont des reines ; en effet, dans un salon elles ont le droit de l'être; voilà pourquoi au dixhuitième siècle, en toutes choses, elles donnent la règle et le ton. Ayant fait le code des usages, il est tout naturel que ce soit à leur profit, et elles tiennent la

15 main2 à ce que toutes les prescriptions en soient suivies. A cet égard, tel salon « de la très bonne compagnie » est un tribunal supérieur où l'on juge en dernier ressort. Le maintien, le geste, le langage, toute action ou omission de la vie mondaine, devient, comme un tableau ou

20 un poëme, une œuvre d'art véritable, c'est-à-dire infinie en délicatesses, à la fois aisée et savante, si harmonieuse dans tous ses détails que la perfection y cache la difficulté.

Une grande dame « salue dix personnes en se ployant

25 « une seule fois, et en donnant, de la tête et du regard, à « chacun ce qui lui revient, » c'est-à-dire la nuance d'égards appropriée à chaque variété d'état, de considération et de naissance. « C'est à des amours-propres faciles « à s'irriter qu'elle a toujours affaire, en sorte que le plus

30 « léger défaut de mesure serait promptement saisi ; » mais jamais elle ne se trompe, ni n'hésite dans ces distinctions subtiles ; avec un tact, une dextérité, une flexi-

bilité de ton incomparables, elle met des degrés dans son accueil. — « Mon cher Fontenelle,1 lui disait une de « ses amies,2 en lui mettant la main sur le cœur, c'est « aussi de la cervelle que vous avez là. » Fontenelle souriait et ne disait pas non : voilà comment, même à un 5 académicien, on faisait avaler ses vérités, une goutte d'acide dans un bonbon, le tout si bien fondu que la saveur piquante ne faisait que relever la saveur sucrée. Tous les soirs, dans chaque salon, on servait des bonbons de cette espèce, deux ou trois avec la goutte d'acide, tous 10 les autres non moins exquis, mais n'ayant que de la douceur et du parfum. — Tel est l'art du monde, art ingénieux et charmant qui pénètre dans tous les détails de la parole et de l'action pour les transformer en grâces, qui impose à l'homme, non la servilité et le mensonge, 15 mais le respect et le souci des autres, et qui en échange extrait pour lui de la société humaine tout le plaisir qu'elle peut donner.

On peut bien comprendre en gros ce genre de plaisir; mais comment le rendre visible? — Si vous voulez re- 20 trouver ce monde évanoui, cherchez-le dans les œuvres qui en ont conservé les dehors ou l'accent, d'abord dans les tableaux et dans les estampes, chez Watteau,3 Fragonard4 et les Saint-Aubin,5 puis dans les romans et dans les comédies, chez Voltaire et Marivaux,6 même chez 25 Collé7 et chez Crébillon fils;8 alors seulement on revoit les figures, on entend les voix. Quelles physionomies fines, engageantes et gaies, toutes brillantes de plaisir et d'envie de plaire! Que d'aisance dans le port et dans la

démarche! Quelle grâce piquante dans la toilette et le sourire, dans la vivacité du babil, dans le manège de la voix flûtée, dans la coquetterie des sous-entendus ! Comme on s'attarde involontairement à regarder et à 5 écouter] Le joli est partout, dans les petites têtes spirituelles, dans les mains fluettes, dans l'ajustement chiffonné,1 dans les minois et dans les mines. Remplissez votre imagination de ces alentours et de ces figures, et vous trouverez alors à leurs amusements l'intérêt qu'ils y

10 prenaient eux-mêmes. En pareil lieu et en pareille compagnie, il suffit d'être ensemble pour être bien. Leur oisiveté ne leur pèse pas, ils jouent avec la vie. Toute occupation étant un jeu, il suffit d'un caprice, d'un souffle de la mode pour en mettre une en honneur. A présent,

15 c'est le parfilage, et, à Paris, dans les châteaux,2 toutes les mains blanches défont lés galons, les épaulettes, les vieilles étoffes, pour en retirer les fils d'or et d'argent. C'est une fureur; on parfile tous les jours et plusieurs heures par jour; telle y gagne cent louis par an. Un

20 jour, au moment de sortir pour la promenade avec un gentilhomme, Mme de R. remarque que les franges d'or de son habit seraient excellentes à parfiler, et, d'un élan soudain, elle coupe une des franges. A l'instant dix femmes entourent l'homme aux franges, lui arrachent son

25 habit et mettent toutes ses franges3 et ses galons dans leurs sacs; on dirait d'une volée4 de mésanges hardies qui, bruissant, caquetant, s'abattent à la fois sur un geai pour lui dérober son plumage, et désormais, quand un homme entre dans un cercle de femmes, il court risque

30 d'être plumé vif. — Tout ce joli monde a les mêmes passetemps, et les hommes aussi bien que les femmes. Il n'est guère d'homme qui n'ait quelque talent de salon, quelque

petit moyen d'occuper son esprit ou ses mains, de remplir les heures vides: presque tous riment et sont acteurs de société; beaucoup sont musiciens, peintres de nature morte;1 d'autres brodent ou font des nœuds ; 2 on n'y met pas de prétentions; il s'agit de s'amuser, rien de plus; l'entrain, l'amé- 5 nité couvrent tout. Lisez plutôt 8 ce haut fait de Mme de Lauzun : « Savez-vous que personne ne possède à un plus « haut degré une quali té que vous ne lui connaissez pas, celle «de faire les œufs brouillés? C'était un talent enfoui, elle «ne se souvient pas du temps où elle l'a reçu; je crois que 10 « c'est en naissant. Le hasard l'a fait connaître, aussitôt on «l'a mis à l'épreuve. Hier matin, époque à jamais mémoarable dans l'histoire des œufs, on apporte tous les in- «struments nécessaires à cette grande opération, un ré- « chaud, du bouillon, du sel, du poivre, des œufs; et voilà 15 «Mme de Lauzun qui d'abord tremble et rougit, et qui «ensuite, avec un courage intrépide, casse les œufs, les « écrase dans la casserole, les tourne à droite, à gauche, « dessus, dessous, avec une précision et un succès dont il «n'y a pas d'exemple; on n'a jamais rien mangé de si 20 «excellent.» La gaîté ressemble alors à un rayon dansant de lumière; elle voltige au-dessus de toute chose et pose sa grâce sur le moindre objet.

«Être toujours gai, dit un voyageur anglais en 1785, «voilà le propre du Français,» et il remarque que cela est -5 d'obligation, parce qu'en France tel est le ton du monde et la seule façon de plaire aux dames, souveraines de la société et arbitres du bon goût. Ajoutez l'absence des causes qui font la tristesse moderne et mettent au-dessus

J2 l'ancien régime

de nos têtes un pesant ciel de plomb. Point de travail âpre et précoce en ce temps-là; point de concurrence acharnée ; point de carrières indéfinies ni de perspectives infinies. Les rangs sont marqués, les ambitions sont 5 bornées, l'envie est moindre. L'homme n'est pas habituellement mécontent, aigri, préoccupé comme aujourd'hui. On souffre peu des passe-droits là où il n'y a pas de droits; nous ne songeons qu'à avancer, ils ne songent qu'à s'amuser. On ne peut lire une biographie, un docu-

10 ment de province, un inventaire du temps, sans entendre tinter les grelots de l'universel carnaval. Rien n'étouffe cette gaîté, ni l'âge, ni l'exil, ni le malheur; en 1793,1 elle durait encore dans les prisons de la République. — L~n homme en place n'est point alors gêné par son habit,

15 raidi par son emploi, obligé de garder l'air important et digne, astreint à cette gravité de commande que l'envie démocratique nous impose comme une rançon. Nul ne songe à s'en scandaliser ; personne n'imagine qu'un habit doive être un éteignoir, et cela est vrai de tous les ha-

20 bits, en premier lieu de la robe.

Quant à la soutane, elle a les mêmes libertés que la robe. Pour la coller au corps, il a fallu la tourmente révolutionnaire, puis la surveillance hostile d'un parti organisé et la menace d'un danger continu. Jusqu'en

25 17S9, le ciel est trop beau, l'air est trop tiède, pour qu'on se résigne à se boutonner jusqu'au cou. «Liberté, «facilité,2 M. l'abbé, disait le cardinal de Rohan3 à son « secrétaire ; sans cela nous ferions de ceci un désert. » C'est de quoi le bon cardinal s'était bien gardé; tout au

30 contraire il avait fait de Saverne4 un monde enchanté d'après YVatteau, presque «un embarquement pour Cythère. »5 Six cents paysans et les gardes rangés en file

forment le matin une chaîne longue d'une lieue et battent la campagne environnante; cependant les chasseurs, hommes et femmes, sont poste's. «De crainte que les «dames n'eussent peur seules, on leur laissait toujours «l'homme qu'elles haïssaient le moins, pour les rassurer. 5 — Vers une heure après midi, «la compagnie se rassem- «blait sous une belle tente, au bord d'un ruisseau ou «dans quelque endroit délicieux; on servait un dîner ex- « quis, et, comme il fallait que tout le monde fût heureux, «chaque paysan recevait une livre de viande, deux de 10 «pain, une demi-bouteille de vin, et ne demandait qu'à «recommencer, ainsi que les dames.» — Je citerais vingt prélats non moins galants, au premier rang l'abbé de Saint-Germain-des-Prés,1 comte de Clermont, prince du sang, qui, ayant trois cent soixante-dix mille livres de 15 rente, trouve moyen de se ruiner deux fois, joue la comédie chez lui à la ville et à la campagne, et, dans sa maison abbatiale installe une danseuse, pour faire les honneurs de sa table. — Nulle hypocrisie: Beaumarchais,2 lisant chez la maréchale de Richelieu son Mariage de 20 Figaro, non expurgé, bien plus vert et bien plus cru qu'aujourd'hui, a pour auditeurs des évêques et des archevêques, et ceux-ci, dit-il, «après s'en être infiniment « amusés, m'ont fait l'honneur de m'assurer qu'ils publie- « raient qu'il n'y avait pas un seul mot dont les bonnes 25 «mœurs pussent être blessées:» c'est ainsi que la pièce passa, contre la raison d'état, contre la volonté du roi, par la complicité de tous, même des plus intéressés à la supprimer. «Il y a quelque chose de plus fou que ma «pièce, disait l'auteur lui-même, c'est son succès.» L'at- 30 trait était trop fort ; des gens de plaisir ne pouvaient renoncer à la comédie la plus gaie du siècle ; ils vinrent

applaudir leur propre satire ; bien mieux, ils la jouèrent eux-mêmes. — Quand un goût est régnant, il aboutit, comme une grande passion, à des extrémités qui sont des folies ; à tout prix, il lui faut la jouissance offerte.

5 Se divertir, c'est se détourner de soi, s'en déprendre, en sortir. Voilà pourquoi le plus vif des divertissements est la comédie où l'on est acteur. C'est celui des enfants qui, tout le long du jour, auteurs, acteurs, spectateurs, improvisent et représentent de petites scènes. C'est

10 celui des peuples que leur régime politique exclut des soucis virils et qui jouent avec la vie à la façon des enfants. A Venise, au dix-huitième siècle, le carnaval dure six mois; en France, sous une autre forme, il dure toute l'année. Moins familier et moins pittoresque, plus raffi-

15 né et plus élégant, il a quitté la place publique où le soleil lui manque, pour s'enfermer dans les salons où les lustres lui conviennent mieux. Dans tous les châteaux, dans tous les hôtels, à Paris, en province, il installe les travestissements de société et la comédie à domicile. —

20 Pour accueillir un grand personnage, pour célébrer la fête du maître ou de la maîtresse de la maison, ses hôtes ou ses invités lui jouent une opérette improvisée, quelque pastorale ingénieuse et louangeuse, tantôt habillés en dieux, en Vertus, en abstractions mythologiques, en Turcs,

25 en Lapons, en Polonais d'opéra, et pareils aux figures qui ornent alors le frontispice des livres, tantôt en costumes de paysans, de magisters, de marchands forains, de laitières, de rosières,1 et semblables aux villageois bien appris dont le goût du temps peuple alors le théâtre.

Ils chantent, ils dansent, et viennent tour à tour débiter de petits vers de circonstance qui sont des compliments bien tournés. — A Chantilly,1 «la jeune et charmante «duchesse de Bourbon, parée en voluptueuse Naïade, « conduit le comte du Nord, dans une gondole dorée, à 5 «travers le grand canal, jusqu'à l'Ile d'amour;» de son côté le prince de Conti sert de pilote à la grande duchesse; les autres seigneurs et les dames, «chacun sous «des vêtements allégoriques,» font l'équipage, et, sur ces belles eaux, dans ce nouveau jardin d'Alcine,2 le riant et 10 galant cortège semble une féerie du Tasse. — Au Petit Trianon,3 le parc représente une foire, les dames de la cour y sont les marchandes, «la reine tient un café «comme limonadière,» ça et là sont des parades et des théâtres ; la fête coûte, dit-on, quatre cent mille livres, et 15 l'on va recommencer à Choisy4 sur plus grands frais.

A côté de ces déguisements qui s'arrêtent au costume et ne prennent qu'une heure, il est une distraction plus forte, la comédie de société qui transforme l'homme tout entier, et qui, pendant six semaines, pendant trois mois, 20 l'occupe tout entier aux répétitions. Vers 1 770, « c'est une «fureur incroyable. » Des réformateurs, des moralistes font entrer l'art théâtral dans l'éducation des enfants. En effet le théâtre alors prépare l'homme au monde comme le monde prépare l'homme au théâtre; dans l'un et dans l'autre, on 25 est en spectacle, on compose son attitude et son ton de voix, on joue un rôle; la scène et le salon sont de plain-pied. — Vers la fin du siècle, tout le monde devient acteur; c'est que tout le monde l'était déjà. « On n'entend parler que «de petits théâtres montés dans la campagne autour de 30 «Paris.» Depuis longtemps, les plus grands donnaient l'exemple. — A la fin l'entraînement gagne encore plus

haut et jusqu'à la famille royale. A Trianon, d'abord devant quarante personnes, puis devant un public fort étendu, la reine joue Colette dans le Devin de Village,1 Rosine dans le Ba?'bie?' de Séville ;2 et les autres comédiens

5 sont les principaux de la cour. « Plus de dix de nos «femmes du grand monde, écrit le prince de Ligne,3 «jouent et chantent mieux que tout ce que j'ai vu de «mieux sur tous nos théâtres. » — Par leur talent, jugez de leurs études, de leur assiduité et de leur zèle; il est évi-

10 dent que, pour beaucoup d'entre eux, cette occupation était la principale. Bref, de même qu'à Venise on ne sortait plus qu'en masque, de même ici l'on ne comprenait plus la vie qu'avec les travestissements, les métamorphoses, les exhibitions et les succès de l'histrion.

15 Dernier trait, plus significatif encore, je veux parler de la petite pièce.4 Véritablement, pour ce beau monde, la vie est un carnaval aussi libre et presque aussi débraillé qu'à Venise. D'ordinaire le spectacle finit par une parade empruntée aux contes de La Fontaine5 ou

20 aux farces des bouffons italiens,6 non seulement vive, mais plus que leste. Contre une qui a du sel, il y en a dix bourrées de gros poivre. Chez Monsieur,7 elles sont si grivoises que le roi se repent d'y être venu. La gaieté est une sorte d'ivresse qui puise jusqu'au dernier

25 fond du tonneau, et, après le vin, boit la lie. Voilà où conduit le besoin d'amusement. Sous sa pression, comme sous le doigt d'un sculpteur, le masque du siècle se transforme par degrés et perd insensiblement son sérieux: la figure compassée du courtisan devient d'abord la physio-

30 nomie enjouée du mondain; puis, sur cette bouche souriante dont les contours s'altèrent, on voit éclater le rire effronté et débridé du gamin.

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