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CHAPITRE III

A la longue, le simple plaisir cesse de plaire, et, si agréable que soit la vie de salon, elle finit par sembler vide. Quelque chose manque, sans qu'on puisse encore dire clairement ce que c'est; l'âme s'inquiète, et peu à peu, avec l'aide des écrivains et des artistes, elle va démê- 5 1er la cause de son malaise et l'objet de son secret désir. Artificiel et sec, voilà les deux traits du monde, d'autant plus marqués qu'il est plus parfait, et, dans celui-ci, poussés à l'extrême, parce qu'il est arrivé au suprême raffinement.— D'abord le naturel en est exclu. «La rareté d'un 10 «sentiment vrai est si grande, disait M. de V., que, lorsque «je reviens de Versailles, je m'arrête quelquefois dans les « rues à regarder un chien ronger un os.» L'homme, s'étant livré tout entier au monde, n'avait gardé pour soi aucune portion de sa personne. Il y avait alors, «une manière 15 «de marcher, de s'asseoir, de saluer, de ramasser son gant, «de tenir sa fourchette, de présenter un objet, enfin une «mimique complète qu'on devait enseigner aux enfants «de très bonne heure, afin qu'elle leur devînt par l'habi- «tude une seconde' nature. » — Non seulement le dehors, 20 mais encore le dedans était factice; il y avait une façon obligée de sentir, de penser, de vivre et de mourir. Impossible de parler à un homme sans se mettre à ses ordres, et à une femme sans se mettre à ses pieds. Le bon ton avait réglé d'avance toutes les grandes et petites dé- 25 marches, la manière de se déclarer à une dame et de rompre avec elle, d'engager et de conduire un duel, de traiter un égal, un subordonné, un supérieur. Dans la

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conduite comme dans la littérature, tout ce qui s'écarte d'un certain modèle est rejeté. Le nombre des actions permises s'est restreint comme le nombre des mots autorisés. Le même goût épuré appauvrit l'initiative en même 5 temps que la langue, et l'on agit comme on écrit, selon des formes apprises, dans un cercle borné. A aucun prix, l'excentrique, l'imprévu, le vif élan spontané ne sont de mise. — Entre vingt exemples qui se pressent je choisis le moindre, puisqu'il s'agit d'un simple geste : de là on peut

io conclure aux autres choses. Mademoiselle de * * * , par le crédit de sa famille, obtient une pension pour Marcel, célèbre maître à danser,1 accourt chez lui toute joyeuse, et lui présente le brevet. Marcel le prend et le jette à terre : « Est-ce ainsi, Mademoiselle, que je vous ai enseigné

15 «à présenter quelque chose? Ramassez ce papier, et rap- « portez-le moi comme vous le devez.» Elle reprend le brevet, et le lui présente avec toutes les grâces voulues. « C'est bien, Mademoiselle, dit Marcel, je le reçois, quoique «votre coude n'ait pas été assez arrondi, et vous remercie.»

20 — Tant de grâces finissent par lasser; après n'avoir mangé pendant des années que d'une cuisine savante, on demande du lait et du pain bis.

Entre tous ces assaisonnements mondains, il en est un surtout dont on abuse, et qui, employé sans relâche, com-

25 munique à tous les mets sa saveur piquante et froide, je veux dire le badinage. Le monde ne souffre pas la passion, et en cela il est dans son droit. On n'est pas en compagnie pour se montrer véhément ou sombre; l'air concentré ou tendu y ferait disparate. La maîtresse de

30 maison a toujours droit de dire à un homme que son émotion contenue réduit au silence : « Monsieur un tel, vous «n'êtes pas aimable aujourd'hui.» Il faut donc être tou-

jours aimable, et, à ce manège, la sensibilité qui se disperse en mille petits canaux ne peut plus faire un grand courant. Sous ce régime continu de distractions et d'amusements, il n'y a plus de sentiments profonds; on n'en a que d'épiderme; l'amour lui-même se réduit à «l'échange de deux 5 «fantaisies.» — Et, comme on tombe toujours du côté où l'on penche, la légèreté devient une élégance et un parti pris. L'indifférence du cœur est à la mode; on aurait honte d'être vraiment ému. On se pique de jouer avec l'amour, de traiter une femme comme une poupée mé- 10 canique, de toucher en elle un ressort, puis l'autre, pour en faire sortir à volonté l'attendrissement ou la colère. Quoi qu'elle fasse, on ne se départ jamais avec elle de la politesse la plus insultante, et l'exagération même des respects faux qu'on lui prodigue est une ironie par laquelle 15 on achève de lui montrer son détachement. Les femmes qui ont érigé la galanterie en obligation sont les premières à en sentir le mensonge, et à regretter, parmi tant de froids hommages, la chaleur communicative d'un sentiment fort. — Le caractère du siècle reçoit alors son trait 20 final, et «l'homme sensible» apparaît.

Ce n'est pas que le fond des mœurs devienne différent ; elles restent aussi mondaines, aussi dissipées jusqu'au bout. Mais la mode autorise une affectation nouvelle, des effusions, des rêveries, des attendrissements qu'on 25 n'avait point encore connus. Il s'agit de revenir à la nature, d'admirer la campagne, d'aimer la simplicité des mœurs rustiques, de s'intéresser aux villageois, d'être humain, d'avoir un cœur, de goûter les douceurs et les

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tendresses des affections naturelles, d'être époux et père, bien plus d'avoir une âme, des vertus, des émotions religieuses, de croire à la providence et à l'immortalité, d'être capable d'enthousiasme. On veut être ainsi, ou du moins 5 on a la velléité d'être ainsi. En tout cas, si on le veut, c'est à la condition sous-entendue qu'on ne sera pas trop dérangé de son train ordinaire et que les sensations de cette nouvelle vie n'ôteront rien aux jouissances de l'ancienne. Aussi l'exaltation qui commence ne sera guère

10 qu'une ébullition de la cervelle, et l'idylle presque entière se jouera dans les salons. — Voici donc la littérature, le théâtre, la peinture et tous les arts qui entrent dans la vie sentimentale pour fournir à l'imagination échauffée une pâture factice. Rousseau prêche en périodes tra-

15 vaillées le charme de la vie sauvage, et les petits maîtres, entre deux madrigaux, rêvent au bonheur de coucher nus dans la forêt vierge. On s'étouffe au Salon autour de Y Accordée de village,1 de la Cruche cassée, du Retour de. nourrice, et autres idylles rustiques et domestiques de

20 Greuze; la pointe de volupté, l'arrière-fond de sensualité provocante qu'il laisse percer dans la naïveté fragile de ses ingénues est une friandise pour les goûts libertins qui durent sous les aspirations morales. Après eux tout le troupeau des orateurs, des écrivains et des politiques,

25 tous bien peignés, bien attifés, un mouchoir brodé dans la main pour essuyer leurs larmes, vont conduire Péglogue universelle jusqu'au plus fort de la Révolution. En tête du Mercure'* de 1791 et 1792 paraissent des Contes moraux

■ de Marmontel, et le numéro qui suit les massacres de

30 septembre s'ouvre par des vers «aux mânes de mon «serin.»

Par suite, dans tous les détails de la vie privée, la sen-

LES MŒURS ET LES CARACTÈRES 8l

sibilité étale son emphase. On bâtit dans son parc un petit temple à l'Amitié. On dresse dans son cabinet un petit autel à la Bienfaisance. On porte des robes à la Jean-Jacques Rousseau «analogues aux principes de cet «auteur.» On choisit pour coiffure «des poufs au senti- 5 ,fment,» dans lesquels on place le portrait de sa fille, de sa mère, de son serin, de son chien, tout cela «garni des «cheveux de son père ou d'un ami de cœur.» L'enthousiasme est d'obligation. A la reprise du Père de famille^ l'on compte autant de mouchoirs que de spectateurs, et 10 des femmes s'évanouissent. «Il est d'usage, surtout pour «les jeunes femmes, de s'émouvoir, de pâlir, de s'attendrir, «et même en général de se trouver mal2 en apercevant M. «de Voltaire; on se précipite dans ses bras, on balbutie, «on pleure, on est dans un trouble qui ressemble à l'amour 15 «le plus passionné.» — La sensibilité devient une institution. Mme de Genlis3 fonde l'ordre de la Persévérance qui compte bientôt «jusqu'à quatre-vingt-dix chevaliers « du plus grand monde.» Pour y être admis, il faut deviner une énigme, répondre à une question morale, faire un 20 discours sur une vertu. Toute dame ou chevalier qui découvre et vient annoncer «trois actions vertueuses bien «constatées,» reçoit une médaille d'or. — La parade sentimentale est complète, et, jusque dans cette chevalerie restaurée, on retrouve une mascarade de salon. 25

Néanmoins la mousse de l'enthousiasme et des grands mots laisse au fond des cœurs un résidu de bonté active, de bienveillance confiante, et même de bonheur, à tout le moins d'expansion et de facilité. Pour la première fois, on voit des femmes accompagner leur mari en garnison; 30 des mères veulent nourrir,4 des pères s'intéressent à l'éducation de leurs enfants. La simplicité rentre dans -les

manières. On ne met plus de poudre 1 aux petits garçons ; nombre de seigneurs quittent les galons, puis les broderies, les talons rouges et l'épée, sauf lorsqu'ils sont en grand habit. On en rencontre dans les rues « vêtus à la

5 « Franklin, - en gros drap, avec un bâton noueux et des « souliers épais. » Le goût n'est plus aux cascades, aux statues, aux décorations raides et pompeuses ; on n'aime que les jardins anglais. 3 La reine s'arrange un village à Trianon, 4 où, « vêtue d'une robe de percale blanche et

io «d'un fichu de gaze, coiffée d'un chapeau de paille,» elle pêche dans le lac et voit traire ses vaches. L'étiquette tombe par lambeaux, comme un fard qui s'écaille, et laisse reparaître la vive couleur des émotions naturelles. On ne cache plus ses larmes, on tient à honneur d'être

15 homme; on est humain, on se familiarise avec ses inférieurs. On voudrait rendre les hommes heureux et jouir délicieusement de leur reconnaissance. Être bon, être aimé, voilà l'objet d'un chef d'État, d'un homme en place. — Cela va si loin qu'on se figure Dieu sur ce

20 modèle. On interprète «les harmonies de la nature»5 comme des attentions délicates de la Providence. — À l'idylle qu'on imagine au 'ciel, correspond l'idylle qu'on pratique sur la terre. Du public aux princes, et des princes au public, c'est un échange continuel de grâces

25 et de tendresses. — De toutes parts, au moment où ce monde finit, une complaisance mutuelle, une douceur affectueuse vient, comme un souffle tiède et moite d'automne, fondre ce qu'il y avait encore de dureté dans sa sécheresse, et envelopper dans un parfum de roses mou-

30 rantes les élégances de ses derniers instants. On rencontre alors des actions, des mots d'une grâce suprême, uniques en leur genre, comme une mignonne et adorable

figurine de vieux Sèvres.1 Un jour que la comtesse Amélie de Boufflers parlait un peu légèrement de son mari, sa belle-mère lui dit: « Vous oubliez que vous parlez «de mon fils.» — «Il est vrai, maman, je croyais ne « parler que de votre gendre. » Quand le cœur et l'esprit 5 réunissent leurs délicatesses, ils font des chefs-d'œuvre, et ceux-ci, comme l'art, comme la politesse, comme la société qui les entoure, ont un charme que rien ne surpasse, si ce n'est leur fragilité.

C'est que, plus les hommes se sont adaptés à une 10 situation, moins ils sont préparés pour la situation contraire. Plus une aristocratie se polit, plus elle se désarme, et, quand il ne lui manque plus aucun attrait pour plaire, il ne lui reste plus aucune force pour lutter. — Et cependant, dans ce monde, on est tenu de lutter, si l'on 15 veut vivre. L'empire est à la force dans l'humanité comme dans la nature. Toute créature qui perd l'art et l'énergie de se défendre devient une proie d'autant plus sûre que son éclat, son imprudence et même sa gentillesse la livrent d'avance aux rudes appétits qui rôdent à l'en- 20 tour. Où trouver la résistance dans un caractère formé par les mœurs qu'on vient de décrire ? — Avant tout, pour se défendre, il faut regarder autour de soi, voir et prévoir, se munir contre le danger. Comment le pourraient-ils, vivant comme ils font ? Leur cercle est trop 25 étroit et trop soigneusement clos. Enfermés dans leurs châteaux et leurs hôtels, ils n'y voient que les gens de leur monde, ils n'entendent que l'écho de leurs propres idées, ils n'imaginent rien au delà ; deux cents personnes

leur semblent le public. — Ils ne comprennent rien au vaste monde qui enveloppe leur petit monde ; ils sont incapables d'entrer dans les sentiments d'un bourgeois, d'un villageois ; ils se figurent le paysan, non pas tel qu'il 5 est, mais tel qu'ils voudraient le voir. L'idylle étant à la mode, nul n'ose y contredire ; toute autre supposition est fausse parce qu'elle serait pénible, et, les salons ayant décidé que tout ira bien, tout ira bien. — Jamais aveuglement ne fut plus complet et plus volontaire. Ils finissent

10 par s'imaginer que le mieux est de laisser l'écroulement s'achever, que l'édifice se reconstruira pour eux de luimême, qu'ils vont rentrer dans leur salon rebâti exprès et redoré à neuf, pour y recommencer l'aimable causerie qu'un accident, un tumulte de rue vient d'interrompre.

15 Si clairvoyants dans le monde, leurs yeux sont obtus en politique. Ils démêlent tout à la lumière artificielle des bougies, ils se troublent et s'éblouissent à la clarté naturelle du grand jour. C'est que le pli est trop ancien et trop fort. L'organe, appliqué si longtemps sur les minces

20 détails de la vie élégante, n'embrasse plus les grandes

masses de la vie populaire, et, dans le milieu nouveau où

subitement il est plongé, sa finesse fait son aveuglement.

Il faut agir cependant, car le danger est là qui les

prend à la gorge. Mais c'est un danger d'espèce ignoble,

25 et, contre ses prises, leur éducation ne leur fournit pas les armes appropriées. Ils sont toujours les fils de ceux qui, à Fontenoy, 1 au lieu de tirer les premiers, mettaient le chapeau à la main, et, courtoisement, disaient aux Anglais : «. Xon, Messieurs, tirez vous-mêmes. % Assu-

30 jettis aux bienséances, ils sont gênés dans leurs mouvements. Nombre d'actions et des plus nécessaires, toutes celles qui sont brusques, fortes et crues, sont contraires

aux égards qu'un homme bien élevé doit aux autres, ou du moins aux égards qu'il se doit à lui-même. — Quand la famille royale part pour Varennes,1 les retards accumulés qui la perdent sont un effet de l'étiquette. Madame de Tourzel a réclamé sa place dans la voiture, 5 et elle y avait droit, comme gouvernante des Enfants de France.2 Le roi voulait, en arrivant, donner à M. de Bouille 3 le bâton de maréchal,4 et, pour avoir un bâton, il a dû, après diverses allées et venues, emprunter celui du duc de Choiseul. La reine ne pouvait se passer d'un 10 nécessaire de voyage, et il a fallu en fabriquer un énorme qui contient tous les meubles imaginables, depuis une bassinoire jusqu'à une écuelle d'argent, outre cela, d'autres caisses et, comme s'il n'y avait pas de chemises à Bruxelles, un trousseau complet pour elle et ses enfants. — 15 La dévotion étroite, l'humanité quand mê?ne? la frivolité du petit esprit littéraire, l'urbanité gracieuse, l'ignorance foncière, la nullité ou la rigidité de l'intelligence et de la volonté sont encore plus grandes chez les princes que chez les nobles. — Contre l'émeute sauvage et grondante, 20 tous sont impuissants. Ils n'ont pas l'ascendant physique qui la maîtrise, le charlatanisme grossier qui la charme, les tours de Scapin 6 qui la dépistent, le front de taureau, les gestes de bateleur, le gosier de stentor, bref les ressources du tempérament énergique et de la ruse 25 animale, seules capables de détourner la fureur de la bête déchaînée. Il ne leur vient pas à l'idée d'y avoir recours; ils ne savent ni ne veulent se servir de leurs mains, surtout pour cette besogne. Contre le taureau populaire, leurs armes sont des traits de salon, épigrammes, bons 30 mots, chansons, parodies et autres piqûres d'épingle. Le fonds et la ressource manquent à ce caractère ; à

force de s'affiner, il s'est étiolé, et la nature, appauvrie par la culture, est incapable des transformations par lesquelles on se renouvelle et on se survit. — L'éducation toute puissante a réprimé, adouci, exténué l'instinct lui- 5 même. Devant la mort présente, ils n'ont pas le soubresaut de sang et de colère, le redressement universel et subit de toutes les puissances, l'accès meurtrier, le besoin irrésistible et aveugle de frapper qui les frappe. Jamais on ne verra un gentilhomme arrêté chez lui casser la tête

io du Jacobin 1 qui l'arrête. Ils se laisseront prendre, ils iront docilement en prison ; faire du tapage serait une marque de mauvais goût, et, avant tout, il s'agit pour eux de rester ce qu'ils sont, gens de bonne compagnie. En prison, hommes et femmes s'habilleront avec soin, se

15 rendront des visites, tiendront salon; ce sera au fond d'un corridor, entre quatre chandelles ; mais on y badinera, on y fera des madrigaux, on y dira des chansons, on se piquera d'y être aussi galant, aussi gai, aussi gracieux qu'auparavant : faut-il devenir morose et mal appris

20 parce qu'un accident vous loge dans une mauvaise auberge ? — Devant les juges, sur la charrette, ils garderont leur dignité et leur sourire ; les femmes surtout iront à l'échafaud avec l'aisance et la sérénité qu'elles portaient dans une soirée. Trait suprême du savoir-vivre qui,

^5 érigé en devoir unique et devenu pour cette aristocratie une seconde nature, se retrouve dans ses vertus comme dans ses vices, dans ses facultés comme dans ses impuissances, dans sa prospérité comme dans sa chute, et la pare jusque dans la mort où il la conduit.

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