CHAPITRE I
Lorsque nous voyons un homme un peu faible de constitution, mais d'apparence saine et d'habitudes paisibles, boire avidement d'une liqueur nouvelle, puis, tout d'un coup, tomber à terre, l'écume à la bouche, délirer et se débattre} dans les convulsions, nous devinons aisément 5 que dans le breuvage agréable il y avait une substance dangereuse; mais nous avons besoin d'une analyse délicate pour isoler et décomposer le poison. Il y en a un dans la philosophie du dix-huitième siècle, et d'espèce étrange autant que puissante: car, non seulement il est 10 l'œuvre d'une longue élaboration historique, l'extrait définitif et condensé auquel aboutit toute la pensée du siècle; mais encore ses deux principaux ingrédients ont cela de particulier qu'étant séparés ils sont salutaires et qu'étant combinés ils font un composé vénéneux.1 15
Le premier est l'acquis scientifique, celui-ci excellent de tous points et bienfaisant par sa nature ; il se compose .d'un amas de vérités lentement préparées, puis assemblées tout d'un coup oq coup sur coup. Pour la première
fois dans l'histoire, les sciences s'étendent et s'affermissent au point de fournir non plus comme autrefois, sous Galilée1 ou Descartes,2 des fragments de construction ou quelque échafaudage provisoire, mais un système du monde
5 définitif et prouvé: c'est celui de Newton.3 Autour de cette vérité capitale se rangent comme compléments ou prolongements presque toutes les découvertes du siècle. Dans le tableau que l'esprit humain fait de la nature, la science du dix-huitième siècle a dessiné le contour géné-
10 rai, l'ordre des plans et les principales masses en traits si justes qu'aujourd'hui encore toutes les grandes lignes demeurent intactes. Sauf des corrections partielles, nous n'avons rien à effacer.
C'est cette vaste provision de vérités certaines ou pro-
15 bables, démontrées ou pressenties, qui a donné à l'esprit du siècle l'aliment, la substance et le ressort. Considérez les chefs de l'opinion publique, les promoteurs de la philosophie nouvelle: à divers degrés, ils sont tous versés dans les sciences physiques et naturelles. Non seule-
20 ment ils connaissent les théories et les livres, mais encore ils touchent les choses et les faits. — Même curiosité et préparation dans tous ceux qui sont imbus du même esprit. — Grands ou petits prophètes, maîtres ou élèves, savants spéciaux ou simples amateurs, ils puisent tous
25 directement ou indirectement à la source vive qui vient de s'ouvrir. C'est de là qu'ils partent pour enseigner à l'homme ce qu'il est, d'où il vient, où il va, ce qu'il peut devenir, ce qu'il doit être. Or, un nouveau point de départ mène à un nouveau point de vue; c'est pourquoi
30 l'idée qu'on se fait de l'homme va changer du tout au tout.
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Car supposez un esprit tout pénétré des vérités nouvelles; mettez le spectateur sur l'orbite de Saturne et qu'il regarde. Au milieu de ces effroyables espaces et de ces millions d'archipels solaires, quel petit canton que le nôtre et quel grain de sable que la terre ! Quelle mul- 5 titude de mondes au delà de nous, et si la vie s'y rencontre, que de combinaisons possibles autres que celles dont nous sommes l'effet! Qu'est-ce que la vie, qu'est-ce que la substance organisée, dans ce monstrueux univers, sinon une quantité négligeable, un accident passager, une moi- 10 sissure de quelques grains de l'épiderme ? Et, si telle est la vie, qu'est-ce que l'humanité qui en est un si mince fragment? — Tel est l'homme dans la nature, un atome, un éphémère; n'oublions pas cela dans les systèmes que nous faisons sur son origine, sur son importance, sur sa 15 destinée. Une mite serait grotesque, si elle se considérait comme le centre des choses, et il ne faut pas « qu'un in- « secte presque infiniment petit montre un orgueil presque «infiniment grand.» — Sur ce globe lui-même, combien son éclosion a été tardive ! Voici l'homme, le dernier venu, 20 éclos comme un bourgeon terminal à la cime d'un grand arbre antique, pour y végéter pendant quelques saisons, mais destiné comme l'arbre à périr après quelques saisons, lorsque le refroidissement croissant et prévu qui a permis à l'arbre de vivre forcera l'arbre à mourir. Il 25 n'est pas seul sur la tige : au-dessous de lui, autour de lui, presque à son niveau, sont d'autres bourgeons nés de la même sève; qu'il n'oublie jamais, s'il veut comprendre son être, de considérer, en même temps que lui-même, les autres vivants ses voisins, échelonnés jus- 30
qu'à lui et issus du même tronc. S'il est hors ligne, il n'est pas hors cadre, il est un animal parmi les animaux; en lui et chez eux, la substance, l'organisation, la naissance, la formation, le renouvellement, les fonctions, les
5 sens, les appétits, sont semblables, et son intelligence supérieure, comme leur intelligence rudimentaire, a pour organe indispensable une matière nerveuse dont la structure est la même chez eux et chez lui. — Ainsi enveloppé, produit, porté par la nature, peut-on supposer
io qu'il soit dans la nature comme un empire dans un empire ? Il y est comme une partie dans un tout, à titre de corps physique, à titre de composé chimique, à titre de vivant, à titre d'animal sociable, parmi d'autres corps, d'autres composés, d'autres animaux sociables,
15 tous analogues à lui, et, à tous ces titres, il est comme eux soumis à des lois. — Car, si nous ignorons le principe de la nature et si nous nous disputons pour savoir ce qu'il est, intérieur ou extérieur, nous constatons avec certitude la manière dont il agit, et il n'agit que selon
20 des lois générales et fixes. Tout événement, quel qu'il soit, a des conditions, et, ces conditions données, il ne manque jamais de suivre. Il y a des lois pour la naissance, le maintien et le développement des sociétés hu- • maines, pour la formation, le conflit et la direction des
25 idées, des passions et des volontés de l'individu humain. En tout ceci l'homme continue la nature; d'où il suit que, pour le connaître, il faut l'observer en elle, après elle, et comme elle, avec la même indépendance, les mêmes précautions et le même esprit. — Par cette seule
30 remarque, la méthode des sciences morales est fixée. En histoire, en psychologie, en morale, en politique, les penseurs du siècle précédent, Pascal,1 Bossuet,'2 Descar-
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tes, Fénelon,1 Malebranche,2 La Bruyère, partaient encore du dogme ; pour quiconque sait les lire, il est clair que d'avance leur siège était fait.3 La religion leur fournissait une théorie achevée du monde moral ; d'après cette théorie latente ou expresse, ils décrivaient l'homme 5 et accommodaient leurs observations au type préconçu. Les écrivains du dix-huitième siècle renversent ce procédé : c'est de l'homme qu'ils parlent, de l'homme observable et de ses alentours ; à leurs yeux, les conclusions sur l'âme, sur son origine, sur sa destinée, ne doivent 10 venir qu'ensuite, et dépendent tout entières, non de ce que la révélation, mais de ce que l'observation aura fourni. Les sciences morales se détachent de la théologie et se soudent comme un prolongement aux sciences physiques. i5
Par ce déplacement et par cette soudure, elles deviennent des sciences. En histoire, tous les fondements sur lesquels nous construisons aujourd'hui sont posés. Que l'on compare le Discours de Bossuet sur V Histoire universelle, et l'Essai* de Voltaire sur les Mœurs, on verra 20 tout de suite combien ces fondements sont nouveaux et profonds. — Du premier coup, la critique a trouvé son principe : considérant.eue les lois de la nature sont universelles et immuables, elle en conclut que, dans le monde moral, comme dans le monde physique, rien n'y 25 déroge, et que nulle intervention arbitraire et étrangère ne vient déranger le cours régulier des choses, ce qui donne un moyen sûr de discerner le mythe de la vérité. De cette maxime naît l'exégèse biblique, non seulement celle que fait Voltaire, mais encore celle qu'on fera plus 30
tard. En attendant, il court en sceptique à travers les annales de tous les peuples, tranche et retranche légèrement, trop vite, avec excès, surtout lorsqu'il s'agit des anciens, parce que son expédition historique n'est qu'un 5 voyage de reconnaissance, mais avec un coup d'œil si juste que, de sa carte sommaire, nous pouvons garder presque tous les contours. L'homme primitif ne fut point un être supérieur, éclairé d'en haut, mais un sauvage grossier, nu, misérable, né comme l'abeille et
10 le castor avec l'instinct de vivre en troupe, outre cela imitateur comme le singe, mais plus intelligent, capable de passer par degrés du langage des gestes au langage articulé, ayant commencé par un idiome de monosyllabes, qui peu à peu s'est enrichi, précisé et nuancé.
15 Que de siècles pour atteindre à ce premier langage! Combien d'autres siècles ensuite pour l'invention des arts les plus nécessaires. Alors seulement, après un crépuscule d'une longueur indéfinie et énorme, on voit en Chaldée,1 en Chine, commencer l'histoire certaine et
20 datée. Il y a cinq ou six de ces grands centres indépendants de civilisation spontanée. Ramassons leurs débris, lisons ceux de leurs livres qui ont subsisté et que les voyageurs nous rapportent, et nous y trouverons des religions, des morales, des philosophies, des institutions
25 aussi dignes d'attention que les nôtres. Encore aujourd'hui trois de ces Codes, ceux de l'Inde, de la Chine et des musulmans, gouvernent des contrées aussi vastes que notre Europe et des peuples qui nous valent bien. N'allons pas, comme Bossuet, «oublier l'univers dans une
30 «histoire universelle,» et subordonner le genre humain à un petit peuple confiné dans un canton pierreux auprès de la mer Morte. L'histoire humaine est chose naturelle
vu
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comme le reste; sa direction lui vient de ses éléments; il n'y a point de force extérieure qui la mène, mais des forces intérieures qui la font ; elle ne va pas vers un but, elle aboutit à un effet. Et cet effet principal est le progrès de l'esprit humain. Ainsi il y a dans l'homme «un 5 « principe de raison, » c'est-à-dire un « instinct de mécanique» qui lui suggère les idées utiles, et un instinct de justice qui lui suggère les idées morales. Ces deux instincts font partie de sa constitution; il les a de naissance, «comme les oiseaux ont leurs plumes, et comme 10 «les ours ont leur fourrure.» C'est pourquoi il est perfectible par nature et ne fait que se conformer à la nature lorsqu'il améliore son esprit et sa condition. Poussez plus loin cette idée avec Turgot1 et Condorcet, et, à travers des exagérations, vous verrez naître, avant 15 la fin du siècle, notre théorie moderne du progrès, celle qui fonde toutes nos espérances sur l'avancement indéfini des sciences, sur l'accroissement du bien-être que leurs découvertes appliquées apportent incessamment dans la condition humaine, et, sur l'accroissement du bon 20 sens que leurs découvertes vulgarisées déposent lentement dans l'esprit humain.
Reste un second principe à poser pour achever la fon- 1 dation de l'histoire. Découvert par Montesquieu,3 aujourd'hui encore il nous sert d'appui pour construire. Dans une société humaine, toutes les parties se tiennent; on n'en peut altérer une sans introduire par contre-coup dans les autres une altération proportionnée. Les institutions, les lois, les mœurs n'y sont point juxtaposées! comme dans un amas, par hasard ou caprice, mais liées; 30 entre elles, par convenance ou nécessité, comme dans un concert. Selon que l'autorité est aux mains de tous, ou de
plusieurs, ou d'un seul, selon que le prince admet ou n'admet pas au-dessus de lui des lois fixes et au-dessous de lui des pouvoirs intermédiaires, tout'dmère ou tend à différer dans un sens prévu et d'une quantité constante. l'es- 5 prit public, l'éducation, la forme des jugements, la nature et le degré des peines, la condition des femmesx l'institution militaire, la nature et la grandeur de l'impôt." Du grand rouage central dépendent une multitude de rouages secondaires. . Tel est d'abord le climat, c'est-à-dire le
io degré du chaud et du froid, du sec et de l'humide, avec ses conséquences infinies sur le physique et sur le moral de l'homme, par suite sur la servitude ou la liberté politique, civile et domestique. Tel est aussi le terrain, selon sa fertilité, sa position et sa grandeur. Tel est le
i: régime physique, selon que le peuple est chasseur, pasteur ou agriculteur. Telle est la fécondité de la race. Tels sont enfin le caractère national et la religion. — Toutes ces causes ajoutées l'une à l'autre ou iimirees l'une par l'autre contribuent ensemble à un effet total
20 qui est la société. Simple ou compliquée, stable ou changeante, barbare ou civilisée, cette société a en ellemême ses raisons d'être. J On peut expliquer sa structure, si bizarre qu'elle soit, ses institutions, si contradictoires qu'elles paraissent. L Ni la prospérité, ni la
25 décadence, ni le despotisme, ni la liberté ne sont des coups de dé amenés par les vicissitudes de la chance, ou des coups de théâtre improvisés par l'arbitraire d'un homme. Elles ont des conditions auxquelles, nous ne pouvons nous soustraire. En tous cas. il nous est utile
30 de connaître ces conditions, soit pour améliorer notre état, soit pour le prendre en patience, tantôt pour exécuter les réformes opportunes, tantôt pour renoncer
aux réformes impraticables, tantôt pour avoir l'habileté qui réussit, tantôt pour acquérir la prudence qui s'abstient,
Nous voici arrivés au centre des sciences morales, il s'agit de l'homme en général. Nous avons à faire l'his- 5 toire naturelle de l'âme, et nous la ferons comme toutes les autres, en écartant les préjugés, en ne tenant compte que des faits, en prenant pour guide l'analogie, en commençant par les origines; en suivant pas à pas le développement qui, d'un enfant, d'un sauvage, d'un homme 10 inculte et primitif, fait l'homme raisonnable et cultivé. Considérons les débuts de la vie, l'animal au plus bas degré de l'échelle, l'homme à l'instant qui suit sa naissance. Ce que nous trouvons d'abord en lui, c'est la sensation, de telle ou telle espèce, agréable ou pénible, par 15 suite un besoin, tendance ou désir, par suite enfin, grâce à un mécanisme physiologique, des mouvements volontaires ou involontaires, plus ou moins exactement et plus ou moins vite appropriés et coordonnés. Et ce fait élémentaire n'est pas seulement primitif; il est encore 20 incessant et universel, puisqu'on le rencontre à chaque moment de chaque vie, dans la plus compliquée comme dans la plus simple. Cherchons donc s'il n'est pas le fil dont toute notre trame mentale est tissée, et si le déroulement spontané qui îè'. noue maille à maille n'aboutit 25 pas à fabriquer le réseau entier de nos pensées et de nos passionsjLSur cette idée, un esprit d'une précision et d'une lucidité incomparables, Condillac x donne à presque toutes les grandes questions les réponses que le préjuge théologique renaissant et l'importation de lg, métaphysi- 30
que allemande devaient discréditer chez nous au commencement du dix-neuvième siècle, mais que l'observation renouvelée, la pathologie mentale instituée et les vivisections multipliées viennent aujourd'hui ranimer, r justifier et compléter. Déjà Locke1 avait dit que toutes nos idées ont pour source première l'expérience externe ou interne. Condillac montre en outre que toute perception, souvenir, idée, imagination, jugement, raisonnement, connaissance a pour éléments actuels des sensations
10 proprement dites ou des sensations renaissantes; nos plus hautes idées n'ont pas d'autres matériaux; car elles se réduisent à des signes qui sont eux-mêmes des sensations d'un certain genre. Ainsi les sensations sont la substance de l'intelligence humaine comme de l'intelligence
15 animale. — Cela posé, nous pouvons vérifier toutes nos idées; car nous pouvons toutes les refaire, et reconstruire avec réflection ce que sans réflection nous avions construit. Au commencement, point de définitions abstraites: l'abstrait est ultérieur et dérivé; ce qu'il faut
20 mettre en tête de chaque science, ce sont des exemples, des expériences, des faits sensibles ; c'est de là que nous extrairons notre idée générale. Pareillement, de plusieurs idées générales du même degré, nous en extrairons une autre plus générale, et ainsi de suite, pas à pas, en che-
25 minant toujours selon l'ordre naturel, par une analyse continue, avec des notations expressives. — Grâce à ce renversement du procédé ordinaire, nous coupons court à toutes les disputes de mots, nous échappons aux illusions de la parole humaine, nous simplifions l'étude, nous
30 refaisons l'enseignement, nous assurons la découverte; nous soumettons toute assertion au contrôle, et nous mettons toute vérité à la portée de tout esprit.
C'est ainsi qu'il faut procéder dans toutes les sciences, et notamment dans les sciences morales et politiques. Considérer tour à tour chaque province distincte de l'action humaine, décomposer des notions capitales sous lesquelles nous la concevons, celles de religion, de 5 société et de gouvernement, celle d'utilité, de richesse et d'échange, celles de justice, de droit et de devoir ; remonter jusqu'aux faits palpables, aux expériences premières, aux événements simples dans lesquels les éléments de la notion sont^ inclus ; en retirer ces précieux 10 filons sans omission ni mélange; recomposer avec eux la notion, fixer son sens, déterminer sa valeur; remplacer l'idée vague et vulgaire de laquelle on est parti par la définition précise et scientifique à laquelle on aboutit et le métal impur qu'on a reçu par le métal affiné qu'on 15 obtient: voilà la méthode générale que les philosophes enseignent alors sous le nom d'analyse et qui résume tout le progrès du siècle. — Jusqu'ici et non plus loin ils ont raison: la vérité, toute vérité est dans les choses observables et c'est de là uniquement qu'on peut la tirer; 20 il n'y a pas d'autre voie qui conduise aux découvertes.