URSULE
Dieu, l'heureuse flèche! En terminant ma peine Elle m'ouvre le ciel ! . ..
La mort de la sainte est le signal de la défaite des Huns. Dans l'air paraissent les onze niille vierges; Tépouvante se met au camp; les assiégés font une sortie victorieuse: Cologne est délivrée.
Il aurait fallu parler avant cette pièce de la Mizaille à Taunij œuvre de Tapothicaire Saint- Maixen tais Jean Drouhet, car si l'édition donnée par Amassard,et « birolée de nouveâ», porte la date de 1662, la composition de cette comédie patoise est bien, antérieure, et remonte probablement à 1650(1).
 l'exemple de Guillaume Le Riche, l'auteur a dédié sa pièce à la puissante maison de La Meilleraye, qui pour la seconde fois se trouve ainsi patronner des œuvres drama-
(i) La Mizaille a tavni. Toute birolée de nouveà et freschemont émmolée. Comédie Foiclevine, augmentée des argumens en François sur tout le sujet et sur chaque acte : avec l'explication des mots en Poictevin les plus difficile à sçasvoir pour la satisfaction du lecteur. Dédiée à Mme la duchesse de Mazarin, par Jean Drouhet (Me apoticaire à Sainct-Maixent. A Poictiers, par Pierre A massard, imprimeur et libraire, dans l'allée du Palais, du costé de saînct Didier. Avec permission et privilège, 1662. — Nouvelle édition avec notice et commentaires par Alfred Richard. Poitiers, 1878, in- 16.
tiques SainUMaixen taises. La Mizaille à Tauni est placée sous le patronage de la belle Hortense Mancini, épouse d^Armand de La Porte, duc de Mazarin et de La Meilleraye, le même qui, tout enfant, avait reçu en hommage les Amours (T Angélique et de Médor.
H ne faudrait chercher dans cette pièce, si peu connue avant la savante réimpression de M. Alfred Richard que le chevalier de Mouhyen faisait une comédie provençale ^ ni intrigue compliquée, ni intérêt dramatique. Drouhet a choisi quelques menus événements locaux pour en faire le cadre d*amusants traits de mœurs et de nombreuses locutions patoises. C'est un divertissement de lettré. L*emploi du langage poitevin en est le plus réel J'allais dire le seul intérêt.
Le point de départ est la mésaventure, peut-être très véridique, arrivée à un apothicaire de Saint-Maixent, qui, dans un pari sur une controverse religieuse, avait maladroitement engagé son mortier. De là, des brouilles dômes* tiques, des ennuis de toute sorte qui font le sujet de cette pièce en cinq actes.
Voici d'ailleurs l'argument, tel que l'auteur a pris soin de le publier : *
t I. — Tauoi 8*éveill6 en sursaut» inquiété d*uo fâcheux sooge; il le racontée son valet. Gatin,8a femoie, saute en placeà leur bruit, H s'imagine que c'est le v»let et la servante qui discourent ensemble. Le mari se retire, et le valet découvre Tairaire i sa maltresse, qui s'en afflige, et craint que sa tante Sarra no les déshérite. Elle se plaint des grandes dettes, des tailles et des imp4)U dont leur maison est chargée, et cherche toutes les inventions pour se conserver la bienveillance et Tamitié de sa tante.
« II. ^ L*Ancien et son flls, qui sont Jacquiet et Micha, vont faire des remontrances à Tauni, le veulent appeler au consistoire. Il se moque d eux, et les prie seulement de voir sa uuto Sarra, et
lui demander de l'argent pour payer sa taille. L'Ancien va la trouver, mais elle proteste de le déshériter.
ff III. — Jacquiet et Micha retournent mal satisfaits de Sarra. Tauni proteste qu'il l'en fbra repentir. Pérot, par le commandement de sa ipaitresse, va quérir les notaires, pour faire un testament à Elize et Denize, ses nièces. Le bétail de Tauni est pris par les fusilliers entre les mains du valet, qui lui en vient apporter la nouvelle dans le temps que sa femme lui reproche sa mauvaise conduite. Tauni déclame contre les maltoutiers; son valet l'écoute et l'avertit qu'il a rencontré le valet de sa tante qui s'en allait quérir les notaires et les nièces, et qu'elle était résolue de le déshériter.
<K IV. — Les notaires viennent, et les nièces, que Perrot quitte, les ayant assurées de la donation à leur proflt. Sarra s'entretient avec elles, pendant que les notaires font le testament au désavantage de Tauni (1). Elle le fait lire par Gargaut, qui la fait signer au pied de la minute, et le valet Ion s'étant caché pour voir le tout, s'en va le dire à son maitre.
« y. — Tauni veut quitter sa religion et se faire catholique. Sa femme s'y oppose et cherche tous les artifices pour l'empêcher. Le petit-fils de Tauni, âgé d'environ deux ans, vient caresser sa tante au milieu d'un festin qu'elle faisait à ses nièces. Elle a tant d'amour pour son petit-enfant, son filleul, qu'incontinent elle se repent d'avoir déshérité son père. Enfin, touchée de pitié et des raisons qu'allègue l'Ancien, elle rompt le testament devant tous et contente un chacun. »
Ces menus faits, si complaisamment développés par Drouhet, auraient pu tenir en un acte. Mais, intérêt dramatique à part, il faut avouer que nous y aurions perdu une foule de détails amusants, de traits de mœurs bien observés, d'expressions patoises précieuses au philologue. Ce n'est pas qu'il n'y ait fort à dire sur le langage que Drouhet fait parler à ses paysans. Comme tous les patoisants passés, présents, et à venir, notre apothicaire Saint-Maixentais s'est contenté de traduire en patois des tournures et des
(i) Ce testament est daté de i65o, ce qui nous renseigne sur la date de la composition, et peut-être de la représentation de /a Mizaille à Taani,
ISi
idées à n la Française ». Mais certains morceaux n*y ont rien perdu en vigueur ni en éloquence, témoins ces plaintes de Tauni contre les maltotiers.
Nation qui n*a poen de Dom qui Ij set pourpre, Pire que tout quieuqui quou sçari-avé-dit, La peste, lez charbon, la voirole, le pourpre. Ne sont poen pre lez geus tont craind, ny si maudit. Que ne nous tué vou, non pas nous lesché vivre Bramé de morte-foen, guiesté les mousche au vont... Vilen mesqueneussons, voure avau voutre vue 7 Son nous que frié vou?mengerié vou do poen?... N*allan-nous pas cherché le poen dons mé lez brousse, Remué lez cbirôn, ousté lez perre etchail.
Foire do gobuis, bruslé toute lez mousse, Pre bonne chère apré mengé la gousse d'ail.
Le vont, le fret, le chaud, lez ronse, lez espine, Sont-o pas nou favou, et nou pu grond amou7 L*hyver se vet-o pas, quond van su nous babine Le gisvre et lez glaçon, qui nous gelont Tbimou !
Jamois avan nou vu la tiarre estre dorée Pre les ré do souleil avont d*estre levé?
Quauque fé dés minent son nou pas dans la rée Avé auton s^esquiu queme y m*y se trouvé.
Qu*o vou sret ademau bourgé, moine et noblesse, Qui jnque à la mé-jou vessé dans voutre let, So felet labouré ein chomp d*ine grond pesse, Et foire le mesté quo fasont lez valet .
LaMizaille à Tauni a-t-elle été représentée? Grave question qu'il serait peut-être imprudent de résoudre par raffirmalive. Cependant lorsque Tauni entre en scène, mal éveillé, ila*écrie plaisamment en se frottant les yeux:
... Qui diontre m*a mis-cr?
Sé-zy dons le parquiet, ou ben dons ine estude?
Or on sait que « le parquet »>, auditoire de la justice ab-
iJ
batiale, était Tendroit consacré, à Saint-Maixent, aux diver. tissements dramatiques. N'est-ce pas une présoniption en faveur d'une représentation publique de laMizaille àTauni? Si la pièce de Drouheteut les honneurs de la scène, on peut affirmer qu'elle reçut un accueil chaleureux du public Saint- Maixentais. L'emploi des expressions paloises au théâtre est un élément de comique si assuré que Molière, lui-même, n'a pas dédaigné, à l'occasion d'y avoir recours (1).
Le succès de la Mizaille à Tauni devait être bien oublié en 1691, lorsque le Loudunois Saint-Long, apothicaire comme Droubet^ mit à son tour au théâtre une comédie « en beau langage » poitevin. Pas plus que son devancier Saint- Maixenlais, l'auteur des Amours de Colas (2) n'a fait grand effort pour trouver une intrigue. Mais quelle différence entre les deux ouvrages! Comme Margot, Colas, Jean, le grand Françaye et Perrine sont autrement vivants que les paysans raisonneurs et controversistes de Drouhet ! On dirait une de ces toiles flamandes où, dans un cadre minuscule, on voit à la fois d'amusants personnages aimer, danser, se disputer, manger et boire. C'est alerte comme une chanson populaire.
Voyez cette arrivée du grand Françaye :
PERRINB.
Qu'aa-tu don grand Françaye, qu*aa-tu don men amy, Te vola lo poussy, tu ée tôt endormy,
(i) De nos jours, un érudit Charentais, Burgaud des Marets, a mis à la scène la Maleisie à Piâre Bounichon, imitation en patois saintongeais de la Femme mute de Rabelais. G est^ à notre avis^ la seule œuvre de ce genre qui mérite l'attention (Théâtre de Rochefort-sur-mer, i864).
(a) Les Amours de Colas, comédie loudunoise en beau langage^ par le sieur de Saint -Long. A Loudun, chez Gilles Cachereau, 1691. In-X2. — Réimprimé : Loudun^ 1782; Paris, i843; Niort, 1882. — Certains bibliographes ont vu en Saint-Long un pseudonyme. On a proposé d'attribuer la pièce à Monlaull et à Chesnon^ curé de Loudun.
L'ANCIEN THÉATHii EN POITOU 153
Et d'où ven tu eoGo, ta chausse ée dévirée, Too chapeau t^e inouillev, ta robe éc dévir<^. Que te vêla goùenoui !
GHAKD FBANÇAYK.
Aga ne médit root:
Je sey tôt euneuvey, j*ay casey mon saliot, J*ay pensé me cassé le née contra ine pierre. J*ay bailley bien serrey du moufle contre terre, Me vêla tôt mouilly, tôt reda quern in pau.
Je sey chut tôt à pliât de dossuu in tirau, J'ay eu anet sou mooy tote la plieuje entière, La raye du c... me sert à présent de goutière.
Les Amours de Colas sont 1 1 dernière œuvre composée par un auteur du crû, imprimée ou représentée dans une ville du Poitou. La poésie dramatique locale a vécu. Dès les premières années du xvii* siècle, nous avons vu les joueurs amateurs céder la place aux acteurs de métier, aux comédiens nomades. Cent ans ne se sont pas écoulés, et voilà qu'à son tour 8*éteint la verve des poètes provinciaux. Ne cherchons plus désormais de superbes tragi-comédies, laborieusement rimées entre deux sacs de procédure, ni de comédies en beau langage poitevin, écloses dans Par* rière-boutique d*un apothicaire. Depuis que Paris, qui donne le ton, inonde la province de ses auteurs à la mode, Tesprit de terroir de jios bons poètes poitevins a cessé de plaire. Leur voix amie n'éveille plus les muses endormies sur les bords de la Sèvre ou du Clain.
Pour qui d*ailleurs écriraient-ils? Les Frondeurs ont fait la paix ; Mazarin n*est plus. Tous ces beaux soigneurs ter* fiers n*ont plus de raisons pour bouder la cour. Us abandonnent leurs domaines de Poitou pour un bolel à Paris ou un appartement à Versailles. Il ne reste plus en province
loi L'ANCIEN THÉÂTRE EN POITOU
que M. de Pourceaugnac et la comtesse d'Escarbagnas. A quoi bon rimer des bergeries ou des tragi-comédies dont la dédicace intéressée resterait sans adresse? Les troupes de théâtre qui sillonnent la province satisfont la curiosité publique avec le répertoire de l'Hôtel de Bourgogne ou du Marais. Il n'y a plus que dans les collèges où l'on trouve encore quelque jésuite pour rimer une tragédie latine ou française. Le théâtre local poitevin est bien mort.
Je m'en voudrais pourtant, au moment de clore ce chapitre, de passer sous silence un étrange pamphlet, à qui son auteur a donné la forme dramatique, bien qu'il n'ait jamais songé à le porter à la scène. Je veux parler de Fine-Epice^ comédie imprimée en 1664, et distribuée sous le manteau à un si petit nombre d'exemplaires que, pendant bien longtemps, j'ai désespéré d'en jamais rencontrer un seul (1).
L'auteur de ce libelle, qui naturellement n'a pas mis son nom sur le titre, n'est autre que Jean de Sainte-Marthe, un des derniers membres de cette famille de lettrés chez qui le goût dramatique s'est si curieusement conservé. 11 composa cette pièce contre son beau-frère, Jean Porcheron de Saint-James, avec|qui des intérêts d'argent l'avaient brouillé. Jean de Sainte-Marthe était vindicatif. 11 aiguisa les traits les plus acérés de la satire et des allusions malveillantes contre sa victime. 11 le mit en scène sous le masque de Fine- Epice, en compagnie de sorcières, de filles publiques, de voleurs, d'hommes d'affaires véreux, d'abbés débauchés, dont les noms ne sont nullement déguisés. La scène, d'ail-
(i) Le mariage dcFine-Epîce,comédieI. S'. /. [Pari*], M.DC.LXFV, in-12. (Bibliothèque de Poitiers^ recueil poitevin îa-12). La pièce est imprimée à Paris, chez les successeurs de Galliot du Pré* — Cf. Ginot. Mercure Poitevin 9 t. V, p. 96.
leurs, se passe tout entière à Poitiers, sur la place, au PoDt*Jouberlet dans les prisons de la ville*
Il y a tout lieu de croire, avec Dreux du Radier, que Fauteur a fait détruire tous les exemplaires qu'il a pu reprendre aux rares personnes initiées à ses querelles de famille. Pourtant, la Bibliothèque du théâtre français cite la pièce, et reproduit les derniers vers,quisont d'une certaine liberté.
On peut regretter que Tauteur ait exercé sa verve sur un tel sujet, car Jean de Sainte-Marthe manie fort agréablement ie vers, et, s'il eût travaillé pour le tbéfttre,tout porte à croire qu'il y eût moissonné des lauriers. Mais son unique but, dans cette œuvre étrange qu'il donne comme lu première de douze comédies sur le même sujet, est de cribler de traits un beau-frère qui, par son mariage tardif et une donation arrachée à sa belle-mère, était venu diminuer sa part d'héritage. Inutile d'ajouter que la série annoncée ne parut jamais, et que u Fine-Epice » ne fut malade que de la peur des onze autres pièces. La première sufllsait largement.
Pour donner une idée du ton de cette comédie, disons que Fine Epice est sur le point d'épouser la (ille du bourreau. Mal fait de sa personne, mari impuissant, il souffre en outre de u loups » aux jambes. Ce mal lui évite de mettre des cauthères
Dont tous ceux de Foiliers sont garnis d'ordinaire
A cause que leur ville élant près d'uo étang
Les vapeurs de ces eaux leur grossissent le uog,
Et pour les dissiper eslans sans promenades
S'ils n*usoteut de cautlirre, ils en seroient malades.
Il y a dans la pièce un valet complaisant qui, sur le point de se marier,entreprend l'éducation de su femme :
Vous pourés aux galands donner des rendez-vous Sans craindre de blesser Thonneur de votre époux; Vous vous déguiserez les nuits en paysane Pour prendre le déduit comme une courtisane.
vu
Le th^Mra au xnii* ti^cle. — L'Académie de matîque. — L'abbé Nadal. — SaaeeroUe de Raucoort. — Au frêne. — Plaochar Valcour et le Si^ge dr pftilierM. — Affaire dea cinq éludianla. — Verseuil et lea acteura de ta Rochelle. — Troupea de la Moataasier. — Speclaclea de 1789. — La comédie de aociété. — Lea parties de maaquea de Piei Berton.
Dom Jacques Boyer^ dans son Journal de voyage (f ), raconte une plaisante déception qui lui arriva à Poitiers, pen» dant le carême de 4714 : « Le P. Verdillac, jésuite limousin, prédicateur de Saint-Didier, prêcha sur la Compassion de la Vierge dans Téglise des Carmélites qui est une des mieux entendues de Poitiers. On avait dressé une espèce de théâtre pour le reposoir du jeudi saint, ce qui donna lieu â quelque sectateur de la compagnie de Jésus de semer dans la ville un bruit que Ton faisait paraître des acteurs et des machines sur ce théâtre. Cela y attira une foule extraordinaire de gens distingués ; nous donnâmes dans le panneau comme les autres, et, avec de Targent, nous eûmes de la peine à trouver un méchant siège de paille. EnGn nous vîmes le P. Verdillac, qui après s^ètre fait attendre trois ou quatre heures par la plupart des auditeurs, débita en fanatique une très mauvaise pièce. Les machines sont encore à paraître. »
Un sermon à la place d*une représentation dramatique, certes la déception était grande! Mais qu'allait-on chercher
^1) Boraa (dom Jacques). Journal de voyaice (1710-1714^ publié par A. Verotère. Clermont'Frrmnd, 1H86, io-H*, p, 3â5.
(les acteurs à l'église des Carmélites quand on pouvait entendre d'excellents comédiens au jeu de paume qui servait de salle de spectacle, à bien meilleur compte peut-être qu'âp sermon du jésuite limousin?
Je n'en veux pour preuve que l'autorisation accordée par l'intendant du Poitou à Charles Corneil, comédien du roi, et à Antoine Thomas, le 9 juillet J716, « déjouer pièces de théâtre es villes de Poitiers, Niort, Fontenay et autres villes de la province » pendant trois mois, à comimencer le 1" août jusques et y compris le 3 novembre suivant. Ils avaient permission de « dresser salles de comédies, machines et autres inventions de leur estât, qu'ils disent connaître, avoir orchestre, tirer feux d'artifice à la mode italienne, apposer affiches, faire criées et annonces à son de trompe ou autrement » {Pièce justificative XLVI).
D'ordinaire, ce n'était pas l'intendant qui accordait de semblables autorisations. Cette prérogative était réservée au gouverneur de la province, qui se montrait fort jaloux de la conserver. On vit même le maréchal d'Estrées, lorsqu'il avait le commandement militaire du Poitou, déférer aux ministres un empiétement de pouvoir de ce genre.
Les officiers du présidial de Poitiers avaient publié une ordonnance de police, le 29 janvier 1700, où ils s'attribuaient le droit d'accorder ou de refuser les permissions aux comédiens.
« Art. 23. — Deffences. . . à touts basteleurs, joueurs de farces, commédiens, tireurs de blanques et autres semblables personnes de ne jouer farces, commedies, bastelages et autres jeux :publics sans la permission dudit juge de police sous peine d'estre chassés de lad. ville et d'amende arbitraire » .
I^ maréchal d'Kstrées s'empressa (récrire à Ponlchnrtrain el àChamillarlpourdemanderjiislice d'une telle prétention :
« Le présidial n'est pas mieux fondé au sujet des commédiens, basteleurs et autres gens de cette espèce. Il n'en est pas dict un mot dans Tédit de création, et ça toujours esté les gouverneurs et commandants en chef qui leur ont donné la permission de représenter dans les villes de toutte l'estenduede leur commandement.
« Il n'y a jamais eu de difficulté dans la Rochelle, ny dans la ville de Rennes en labsence de M. de Chaulnes, le parlement de Bretagne n'a pas songé à prétendre cette pn'^rogative quoy qu'il soit aussy jaloux de leur considération que parlement du royaume: onpourroit apporter des exemples comme à Saumur où les juges ayant prétendu le pouvoir de donner ces permissions, il fut jugé au contraire dans le conseil des dépesches de sa Majesté (1). »
Le 23 février, le maréchal d*Estrées obtint satisfaction, et les officiers du présidial vinrent le trouver à Niort pour faire leur soumission. L'accord se fit aux dépens des comédiens qui durent obtenir double permission : des juges de police d'abord, du gouverneur ensuite.
« Quant à ce qui regarde les comédiens, farceurs, opt^ rateurs et autres gens de cette espèce, je suis aussy dispo* se à les esloigner des villes où je me trouve que les juges de police, et je me conformeray à cet article avec toutte Texactitude possible, de manière touttes fuis que comme ils ne doivent estre admis qu*aprrs en avoir obtenu la permission en forme des juges de police, ils ne doivent pas aussy
(i) Oiiintspti^nANr.K dr» conlitMrun» a>rc Irs iotrnilant^ de% pro»:ncw
les admettre lorsque je ne jugeray à propos de les souffrir dans la ville où je seray présent. »
Ajoutons que lorsque les malheureux comédiens s'étaient mis en règle avec le pouvoir civil et le pouvoir militaire, il leur fallait encore compter avec Tautorité ecclésiastique. C'est pour avoir négligé cette précaution qu'un comédien, qui jouait au mois de mars 1727 dans les limites du bourg de Saint-Hilaire, se vit obligé de déguerpir avec ses trétaux. Il avait l'autorisation du sénéchal de Tabbaye, mais ce fonctionnaire avait oublié de consulter le chapitre. On expulsa le comédien. Il ne fallait pas tant de formes avec c( les gens de cette espèce (1) » .
Au fond, c'est toujours le vieil antagonisme entre les amateurs, gens bien pensants, de bonne conduite et mœurs, protégés par les pouvoirs établis et par l'Église, et les comédiens, gens méprisables, de mœurs douteuses, vagabonds sans feu ni lieu, tenus hors la loi par le lieutenant de police comme par le curé (2).Aussi,tandisque les comédiens restent toujours exposés à l'arbitraire et au caprice de tous les pouvoirs, — uniquement d'accord sur ce seul point : les expulser le plus souvent possible, — lesamateurssevoient protégés
(i) LoNGUBMiia (de). Mémoires de la Société des Antiquaires de l'Ouest, l'e série, XXIII, p. 3o8.
(2) Mf^de La Poype,évèque de Poitiers, multiplia les mandements contre la comédie et les spectacles. Voyez dans \^s Antiquaires de l'Ouest^ 2« série tome XI, p. 3o6, son mandement du 26 avril 1724, à l'arrivée d'une troupe de comédiens. On y lit ce curieux passag^e : a Nous ne pouvons croire que les prêtres et les ecclésiastiques honores de la cléricature osent assister à la comédie. . ., mais comme nous craignons tout ce qai pourrait arriver sur ceiOf nous sommes obligés de leur déclarer que les prêtres et ceux qui sont dans les ordres sacrez qui assisteront à la comédie ou aux répétitions encourent par le seul fait suspense de leur ordre, et que les clercs tonsurez encoureront l'excommunication majeure. » — L'ordonnance de police de 1733 défend l'usagée des « habits ecclésiastiques » au théâtre.
par le plus haut magistrat de la province dès qu'ils veulent à leur tour monter sur les planches.
C*esl ainsi que l'intendant Le Nain favorisa la fondation d*une Académie de musique à Poitiers, le 1*' avril 1733.
L'association se composait de cent académiciens honoraires et d'un nombre illimité déconcertants. La souscription de cinquante livres par an donnait droit à deux entrées pour les concerts, qui avaient lieu tous les vendredis à quatre heures précises, à Thôtel-de-ville.
Celui du 4 mars 1735 fut marqué par l'exécution d'un poème syniphonique du célèbre abbé Nadal, composé pour la circonstance : Esther^ divertissement musical, mis en musique par Gibaut.
L'auteur n'en était pas à son premier essai.
Il avait déjà composé cinq tragédies en vers dont quatre avaient été représentées à Paris : Saul (1708); Hirode (1709); Antiorhtis ou les Machabies (1723j; Mariamne (1726). La cinquième pièce, Osarphis ou Mot/se^ ne put être jouée. L'auteur l'imprima seulement en 1738, dans ses Œuvres meslies.
Il ne semble pas que ce théâtre religieux de l'abbé Nadal ait eu grand succès. Même pour ses contemporains, dont les oreilles étaient plus capables que les nôtres de résister à une tragédie en cinq actes, en vers, l'auteur eut bien vite pris place dans le genre ennuyeux. Dreux du Radier, qui avait entretenu, à Poitiers, des relations amicales avec le vieil abbé, ne peut s'empêcher d'en faire une critique mal déguisée :
« Je serais trop ^ong, si j'entreprenais Texamen critique et détaillé des cinq pièces de thédlre de Tabbé Nadal. Je me conlenlerai donc de dire, en général, qu*il n*y en a pas
où il n'y ait quelques beautés auxquels les plus difBciles n'ont pu refuser leurs suffrages ; mais qu'il n'y en a pas non plus, où l'on ne trouve des défauts qui déparent bien ces beautés. La poésie en est agréable et facile, mais elle a quelque chose de lâche, et l'on ne trouve point cette main de maître, ces traits hardis, sublimes, qui saisissent, qui élèvent, qui remplissent notre esprit et s'emparent de notre admiration. »
Je ne sais, pour ma part, quel accueil rencontrèrent Satil et Hérode ; mais, de l'aveu même de leur auteur, Antiochics fut une chute. Il est vrai que l'abbé en rejette la faute sur ses interprètes. Le rôle de Zoraïde, écrit pour M"® Desmares, passa en d'autres mains par la retraite de l'actrice. Le talent de M^'® Duclos, dans Salmoné, ne suffit pas à sauver la pièce. La saison était mal choisie pour une pièce sainte ; le public, prévenu contre l'auteur par des critiques malveillantes, s'imaginait assister à un plagiat de M. de la Motte .
Malheureusement, Marianne^ qui suivit Antiochus^ fut plus mal accueillie que sa devancière sans avoir les mêmes excuses à faire valoir. Cette fois, la patience publique se lassa. Malgré le talent de M^^® Duclos, la pièce fut étouffée sous le bruit et l'inattention du public. L'abbé s'en vengea en publiant sa Lettre à iP* la Comtesse de Fiennes sur la tragédie de Zaïre^ où il démontre que Voltaire n'entend rien au théâtre ni à la versification, et prédit la décadence prochaine de la scène française si le public s'obstine à applaudir de pareils poèmes.
Mérope succéda à Zaïre : le public <c s'obstina » à admirer. L'abbé Nadal porta Osarphis à la scène : une interdiction fort opportune lui évita seule une nouvelle chute. Les
comédiens avaient pourtant reçu la pièce avec acclamations, les rôles étaient sus, un censeur public avait donné son approbation ; mais le ministre s^opposa à la représentation en alléguant le danger qu*il y avait à mettre des sujets sacrés entre les mains des comédiens. Il fallut s'incliner. L'abbé s*en expliqua avec la Présidente de F"* % en blAmant vertement Tostracisme où l'on tenait les comé* diens :
« En leur rendant les prérogatives de la société, j'oserai même dire de l'humanité, on les rendroit à des devoirs religieux dont ils ne s'éloignent que par la difficulté de rompre cette barrière que peut-être le ministère public ne tient fermée que pour faire honneur à des lois déjà reçues, ou parce que, quelquefois, il en coûte trop pour la réformation des abus, et que l'ancienneté avec les usages est un titre qui tient lieu souvent de raison et de justice môme. »
Si l'auteur n'eût jamais écrit que dans le goût de ce petit morceau, nul doute que la postérité ne se fût montrée moins oublieuse àson égard. Mais il fallait une autre plume que la sienne pour mettre à la scène la grande figure de Moïse. Déjà ses contemporains lui reprochaient d'avoir mal rendu ce caractère sacré. Propos de coulisses, explique Tabbé :
« Une actrice qui, malgré le besoin qu'elle avait de toutes les ressources de la toilette
Pour réparer des ans Tirréparablo outrage,
se croyait encore trop jeune pour jouer le rôle de Jarnbel, c'est-à-dire celui d'une mère, piquée d'une préférence qu'elle trouvait injuste sur la foi de son rouge et de ees mouches, a dit publiquement pour jeter sur la pièce une indécence
marquée et par une pure vengeance, que j'avais fait de Moyse un petit maître (1). »
Tant de blessures successives d'amour-propre, la perte de quelques puissants protecteurs, et les avertissements de la vieillesse décidèrent Tabbé Nadal à abandonner Paris pour la province. Notre académicien revint à Poitiers, où s'était passée son enfance, bien résolu à ne plus sacrifier à la muse tragique.
Mais quand une fois on a goûté au dangereux encens de la scène, peut-on renoncer de gaité de cœur à de si profondes émotions? Poitiers avait alors pour intendant Jean Le Nain, baron d'Asfeld, protecteur éclairé des arts et des lettres. L'abbé Nadal, accueilli à bras ouverts, ne put refuser un concours qu'au fond du cœur il brûlait de se voir demander.
L'Académie de musique venait de se fonder:
Dans un palais de nos ayeux (Fkâiel-de-ville) Riant domaine à présent de Gythère, Azile aimé de nos demi-Dieux,
Du dieu Pan rival gracieux Et de tous ses accords brillant dépositaire,
Dans ce lieu, dis-je, interdit au vulgaire,
Et les mardis ouvert aux curieux,
l'abbé Nadal fit exécuter Esiher^ divertissement mis en musique par Gibaut, maître de musique de Saint-Hilaire, le 4 mars 1735.
Les personnages sont Assuérus, Esther, des Israélites des deux sexes, Hydaspe, exécuteur des ordres du roi, qui n'a qu'un rôle muet.
(i) Dans les Œavres de l'abbé Nadal, la pièce est accompagnée d'une leUre élogicuse adressée à Tauteur par le R. Père R"* (Routh), jésuite à Poitiers.
L'ANCieN THÉÂTRE EN POITOU lAo
L*auleur a condensé en quelques scènes la tragédie de Racine. Le chœur des Israélites chante les louanges d'Esther dont la beauté et les attraits vont tenter de fléchir le roi. Estber laisse percer son trouble et sa frayeur, mais, encouragée par ses compagnes, elle court se jeter aux pieds d*Assuérus. Après un assez long dialogue, qui reproduit la fameuse scène de Racine, le roi se laisse toucher, et sort avec Hydaspe pour ordonner le supplice d*Aman. Le chœur célèbre le triomphe d'Esther.
L'année suivante, TAcadémie de musique demanda un nouveau divertissement à Tabbé Nadal. Le 23 mars 1736, eut lieu la première audition du Paradis terrestre^ imité de Milton, et mis en musique par Bourgeois, maître de la mu* sique de S. A. S. Monseigneur le duc. Adam, Eve, un Ange, le Récitant, un chœur d^anges sont les personnages de ce petit oratorio en un acte, qui retrace Tenchantementd^Adam, à son réveil, quand il trouve Eve à ses côtés. L*ange prend part au bonheur des deux premiers amants, et le chœur chante leur hymen céleste.
L'abbé avait plus de soixante-cinq ans quand il composa ces deux libretli. Les muses aiment la jeunesse. H crut qu'elles lui devaient toujours le même tribut : « II se trompait, dit Dreux du Radier. S'il eût eu plus d'égard à conserver sa réputation qu'à sacriGer à son goût, il aurait supprimé ces pièces composées pendant sa retraite à Poitiers (1). »
Quoi qu'il en soit^lesPoitevins n'eurent pas longtemps à jouir des travaux du vieil auteur. L'abbé mourut le 7 août
(i) Nadal (rabbé). Œavreu meslées. Parts, 1738, 3 volt in-ii. ^ Dakcx oc Aadiui. BiblioUièque historique du Poitou.
1740, d'une plaie, dit-on, qu*il voulut fermer par excès de délicatesse et de coquetterie sénile.
L'Académie de musique n'en continua pas moins ses séances. Au passage de Madame à Poitiers, le 13 septembre 1749, l'élite de ses artistes se rendit auprès de la princesse pour la fêter. On exécuta une idylle dont les paroles étaient de l'intendant Le Nain. Une demoiselle de la ville, « habillée en espagnolette^ » chanta un air espagnol avec infiniment de goût (1).
 côté de ces trop rares séances, uniquement réservées à la belle société, le gros public continuait à fréquenter le jeu de paume où se donnait la comédie. Les bourgeois s'y risquaient parfois, mais au prix de quelles tribulations! Comme ils étaient les seuls à observer les ordonnances défendant le port des armes au spectacle, s'il y avait cent horions à recevoir, ils en endossaient quatre-vingt-dix-neuf. Militaires, étudiants, clercs de boutique, gens de livrée avaient fait du parterre un terrain conquis.
Certain dimanche de janvier, 1754, un brave bourgeois, qui avait pris place au parquet fut gravement insulté par un domestique. Â la sortie^tous les gens de livrée qui se trouvaient au spectacle prirent fait et cause pour leur camarade, et suivirent, en l'insultant, le bourgeois jusqu'à sa porte. L'affaire fit grand bruit. Le présidial interdit l'entrée du jeu de paume « où se représentait la comédie » à tous les domestiques indistinctement, même en payant leurs places. Les directeurs de la troupe, Gastiou et Delestre, furent déclarés responsables, ainsi que le paumier, et la sentence affichée dans le couloir d'entrée de la comédie. Il est juste de dire
(i} Rfivus d' Aquitains, I, p. 3:^.1 .
que huit jours après il fallut une nouvelle ordonnance pour modérer le Irîoniphe des adversaires de la livrée, qui criblaient les vaincus de paroles piquantes et injurieuses depuis qu'ils les voyaient consignés ila porte du jeu de paume (li.
Au mois d'août 1758, Poitiers possédait la troupe des comédiens du roi de Pologne, dirigée par Eloy Saucerotte de Raucourt. Ils arrivaient de Fontenay-le-Comte, où ils avaient été fort maltraités par les gentilshommes du ban du Poitou.
Le 2H juin 1758, sur les six heures du soir, la représentation allait commencer dans la salle de spectacle située dans une petite rue du faubourg des Loges. Les gentilshommes étaient venus en grand nombre, la plupart au sortir d'un banquet offert par le maréchal de Senecterre aux officiers du ban. Ils Grenl leur entrée en tumulte, et réclamèrent la levée du rideau avant l'heure marquée.
On devait jouer ce jour-là une pièce de circonstance en l'honneur du roi. Les préparatifs n'étaient pas achevés. Le maréchal, qui avait annoncé sa présence, n'arrivait pas. Saucerotte de Raucourt refusa d'avancer l'heure de la représentation.
Mal lui en prit. Un gentilhomme escalada la scène, l'épée à la main, menaçant les comédiens. Ses amis le suivirent, brisèrent la rampe, mirent en pièces rideau et décors, et firent déguerpir les comédiens l'épée dans les reins.
Pendant cette bagarre, les laquais forçaient les portes de la salle, enlevaient les bardes et les bagages, et couraient les jeter dans les fossés du chAteau.
Raucourt, rentré blessé à son auberge, y trouva un ordre
1 1 PlacaHfi impriméa da r5 et du i3 jinvior 175^ (Collectkui dn AaU* HQÙtm de l'Ouaat. Pontl Boaurgont).
du prévôt de la noblesse et du maire lui enjoignant de quitter Fonlenay-le-Comte avantle soIeillevant.il n'y avaitqu'à obéir. La troupe se mitenroute pour Poitiers, non sansavoir remis une plainte entre les mains du procureur du siège.
Comme bien on pense, la déposition n'eut aucune suite, pas plus qu'une requête adressée à l'intendant du Poitou sur le même sujet. Les comédiens n'entendirent plus parler des bagages et vêtements de théâtre, qui devaient constituer le plus clair de leur avoir. Raucourt dut revenir à Paris présenter au procureur général du roi la requête qui nous a fait connaître ces curieux àélàîls [Pièce justificative L).
Vers 1766, Poitiers fut doté d'une salle de spectacle, ou plutôt un jeu de paume, situé dans la rue actuelle des Jacobins, fut aménagé en salle de spectacle. 11 y a lieu de croire que ce tripot, ouvert dans un emplacement très central, avait déjà les préférences des comédiens et du public, et que la nouvelle installation ne fit que consacrer une destination bien établie. Nous dirons quelques mots de ce premier théâtre poitevin quand nous passerons en revue les édifices ayant servi aux représentations théâtrales. Contentons-nous, pour l'instant^ de parler des troupes qui s'y sont succédé.
Pendant l'hiver i766-1767, la salle de spectacle fut sans doute occupée par la troupe de Lombard, dit de
Sainte-Catherine, directeur du théâtre f^t^ de Nevers l'année précédente. C'est du moins ce que peut faire supposer une lettre de ce personnage au maire de Niort, du 12 août 1766 :
(i Monsieur Monnin, secrétaire des commandements de monseigneur le prince de Conti, étant à prendre les eaux
de Fougues, et ayant vu notre troupe de comédie dont il a été content, vient d*écrire à Poitiers pour nous en Taire avoir le privilège pour Tannée prochaine. »
Il est probable qu'une si belle recommandation eut le résultat attendu, et que Lombard put venir à Poitiev*s, comme il le désirait, avec sa troupe. Mais je n'ai trouvé aucune trace de son séjour [Pièce justificative LI).
J'ignore également quels étaient les comédiens établis au mois de mai 1768. Ils étaient sans doute bien vus des autorités, car un montreur de théâtre mécanique, qui se trouvait à Poitiers en même temps qu'eux, dut avancer son spectacle à trois heures de l'après-midi, les jours où ils représenteraient (1).
A la Gn de l'hiver 1771 , la salle de spectacle était occupée par la troupe des comédiens de M** Nogarède. Ils quittèrent Poitiers au printemps, et débutèrent le 26 mai à la Hochelle (2).
La troupe du printemps 1773 fut très goûtée du public, si l'on s'en rapporte au témoignage d'un « voyageur » qui écrivit tout exprès au rédacteur des A/^/frA^»* du Poitou pour en Faire l'éloge. Je soupçonne fort ce voyageur d'être le directeur de la troupe ou quelqu'un des siens, car la lettre a toute l'allure d'une réclame :
« Il y a quinze jours que je suis à Poitiers; les comédiens qui y sont m'ont intéressé ; j*ai été les entendre cha* que fois qu'ils ont joué ; on les trouve bons, car la cham-
(t) Voir plut liâo, chapitre XI.
(i) ArricHKn Ds la H(m:iibllb, 3i mai 177 !• — L*anncc siiirantr. Ira tlbtres de la directrice ou du directeur étaient eo ri»n mauvais étal, ai 1 on eo croit une requête k t'iotendant du 9 décembre 1771. Clouxot, lievae de Sainlongû tl (fAunii,mnaée 1900.
brée a toujours été complète. . . Je n'analyserai pas le talent de chaque acteur, mais je leur ai vu rendre très bien plusieurs pièces en différents genres et ils ont été applaudis. Il n'y a que pour les opéras bouffons qu'ils sont médiocres ; ilsen conviennent et ils promettent dese renforcer dès qu'ils le pourront » (20 mai 1773).
Pendant l'hiver 1781-1782, la troupe du théâtre de Poitiers avait à sa tête le sieur Cizos. Â l'occasion de la naissance du dauphin, à la fin de décembre 1781, ce directeur donna une représentation au bénéfice des pauvres et des prisonniers. Deux mois plus tard, il offrit au public quelques représentations extraordinaires avec le concours d'un comédien de passage en renom, le sieur Aufrène.
C'était à coup sûr un des meilleurs acteurs de son temps. Les débuts d'Âufrène à la Comédie française, le 30 mai 1765, avaient été si éclatants qu'ils avaient excité la jalousie des premiers emplois. Son débit extrêmement naturel, son jeu simple et expressif faisaient une amère critique du genre déclamatoire et emphatique auquel les comédiens n'avaient pas encore renoncé. Ils refusèrent de l'admettre comme sociétaire. Aufrène, révolté d'une telle injustice, passa à l'étranger, vivement regretté du public qui eût témoigné hautement ses préférences si les grenadiers du maréchal de Biron avaient bien voulu permettre aux spectateurs d'avoir une opinion.
Aufrène cueillit des lauriers dans toute l'Europe. A Berlin^ en 1774, il eut l'honneur de jouer devant Frédéric II, qui écrivit à Voltaire pour faire son éloge. Il séjourna ensuite à la cour de Catherine II, toujours avec le même succès, et, de retour en France, il put ajouter à son titre de comédien
L'ANCIEN THÉÂTRE EN fOlToU t'A
(lu roi celui de « comédien ordinaire de leurs Majestés impérinles » (I).
C'est ainsi qu'il s'inlilule ù Poitiers, le i" mors 1782, dans le Père île famille, de Diderot. Le lendemain, il joua Couci, dans Adélaïde Dtujuexd'm, de Voltaire: le 3 mars, il remplit le rôle de Dupuis, dans bupuis et Uefronaù.de Collé.lldonnaencore quetquesreprcsentntions.puis continua sa route vers Paris et Douai oîi il avait un engagement : « Le spectacle, à toutes les représentations, a «''lé dos plus brillants, et une grande quantité d'amateurs, attirés par la réputation du dit sieur, se sont fait un plaisir d'y assister et d'applaudir au talent de ce célèbre acteur (2.. »
Pendant l'hiver 178i-1785, le Ihédtre de Poitiers fut occupé par la troupe de Plancher dit Valcour, le comédienauteur bien connu. Il arrivait d'Orléans, où il avait représenté une pièce de sa composition : Jeanne d'Arc ou la Piiretle d'Orléans (2\ juin 1784). Le succès de cette pièce à grand spectacle l'engagea, dès son arrivée à Poitier». k chercher un sujet local, se prêtant à des combats singuliers, à des assauts, à des défilés de troupes, h des marches guerrières.
Il trouva un appui précieux dans les conseils de Franrois du Tillet de Fonclaire, conseiller au prcsidial, qui remplissait alors les fonctions de lieutenant général de police. Ce magistrat se mit en quéle pour lui procurer les matérinut dont il pouvait avoir besoin.. Avantage plus précieux, il le mit
(i) La Mjivnitn. Galerie histiirii|iic Jr !■ <l.,ni^itir rraii<;ni-.«, i. Il, |>, .t..). — Anfr^ne jnun A Kcsançoa en 177^, à Vatrnriennrs en i;;6, k ll.uirn en 17H6. Ilérurt : llecherclirs sur le llir.^lrr <!<• Valcnr^iioe- . /'<t><i. rSitl. in-t)', eunslate son aurciii : « JaiiiiU arleur ne fui plu* ■|>i<l.iiidi: rirn n'éi^lul ta iii>l>lesse, le nnliirel et l'aisance île ma jeu, f( il <-lail au^si birn daoa la anciil^ que nur les planche». « (i) ArrHJiu Di; l'uiruu, 8 mars 17H1.
en rapport avec Tavocat Allard de la Resnière, un des érudits le mieux au fait des annales poitevines.
Avec des collaborateurs aussi avisés, la lâche devenait facile. Plancher Valcour se mit à l'œuvre, et, doué d'une véritable facilité d'improvisation, il acheva en quinze jours de rimer les trois actes du Siège de Poitiers. Le 6 décembre 1784 la pièce était achevée. L'auteur venait en donner lecture à messieurs de l'hôtel-de-ville, et les priait d'en accepter la dédicace. L'ouvrage fut très goûté. I-rC conseil décida que l'impression en serait faite aux frais de la ville. Plancher Valcour fut remercié a de son honnêteté et de son travail » (Pièce justificative LX).
Malgré d'aussi précieux encouragements, la représentation du Siège de Poitiers se fit attendre plus d'un mois. Ce délai n'était pas de trop pour apprendre les rôles, régler la mise en scène, la figuration, les évolutions militaires,la musique de scène. Il est à croire, en outre, que Valcour ne trouva pas mauvais de tenir en haleine la curiosité du public, et de mettre à profit l'attente générale pour amener des spectateurs aux autres pièces de son répertoire. 11 utilisa d'ailleurs ce retard plus ou moins volontaire en imprimant son ouvrage, qui parut accompagné de nombreuses notes historiques (1).
Enfin tout se trouva prêt. La représentation fut annoncée pour le 14 janvier 1785. La veille du grand jour les Affiches du Poitou publièrent une lettre dithyrambique dont voici le début :
drame lyrique, | en trois Actes, en vers, | pour la première fois, à Poitiers, le i4 jan* mprimerie de Michel- Vincent | Chevrier; iiiprimeur du Roi, | rue S. François, près la Cour consulaire. | Et se irouve au Théâtre, | M. DGC. LXXXV. In-So de XVI.72 pp. — Le permis d'imprimer est du 20 décembre I784<
(i) Lb siège I DE I Poitiers, a g^rand spectacle; | représenté vier 1785. A Poitiers^ \ de V
Esl-il bieo Tni, M., que nous allons voir paroltre au grand jour U vertu magnanime de nos aieux; que leurs noms, revêtus des charmes de la poésie, tirés de la nuit de deux siècles et demi, vont recevoir un nouvel éclat? quelle joie pour un cœur vraiment Poitevin! Quel plaisir pour des oreilles patriotiques! On n*entendra plus réciter parmi nous que les vers où deviendront immortels Tintrépidité belliqueuse des héros de notre ville, la générosité martiale de ses citoyens, la bravoure religieuse des défenseurs de nos temples, le courage inébranlable de chaque assiégé pour son Dieu, son Prince, son Pays. S'agira-t-il de l'enflammer pour la juste défense de sa Patrie? Le père ne citera plus à son fils des hommes étrangers; ce sera ceux dont il aura reçu le jour, des Poitevins comme lui. L'instituteur voudra -t-il meubler la mémoire de l'élève confié à ses soins? Il ne la chargera plus d'exemples pris aux portes de Rome et d'Athènes : celles do Poitiers lui offriront des traits de valeur non moins Trappants, et. s'ils ont été moins nombreux, ne craignons point d'en accuser l'occasion . La mère parlera-t*elle à sa fille des Porcie. des Octavie? Des noms plus dignes de frapper son oreille, et plus ehers à son cœur, lui rappelleront des modèles d'une activité convenable à son sexe, propre à relever et soutenir le courage du soldat.
N*en déplaise à Tauteur de cette lettre, je ne vois guère dans le Siège de Poitiers de Porcie ni d*Octavie. Dans la pièce de Valcour ni le devoir^ ni la passion ne se livrent cette lutte héroïque qui défraye la tragédie depuis rorigine du théAtre. Si Ton voulait se faire une idée des personnages, il conviendrait plutôt de les rapprocher des figurants de lancien Cirque Olympique où l'épopée Napoléonienne mettait aux prises la Grande Armée avec les Anglais et les Autrichiens. D'un bout à l'autre de la pièce, ce ne sont que combats à Varme blanche^ surprises, embuscades, défilés de troupes, musique guerrière, assauts et escalades. I^ dialogue se fait à coups de fusil. Ni le désespoir d*Eugénie, dont Tépoux Dacier sert dans les rangs ennemis, ni le repentir du traître, ni les prodiges de valeur auxquels il se livre pour
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effacer sa faute, ne suffisent à donner un intérêt dramatique h cette féerie-pantomime.
On s'explique que les spectateurs de 1785 en aient jugé autrement quand on observe avec quelle habileté Valcour a semé dans ses vers les noms des grandes familles poitevines. C'est une véritable page d'armorial, d'où sont seules exceptées les familles éteintes. Valcour n'avait de ce côté aucune vanité nobiliaire à flatter.
Les étudiants, qui composaient le plus clair de la clientèle du théâtre, ont le beau rôle dans la pièce. On devine quel tonnerre d'applaudissements devait saluer cette tirade de Dacier :
Vous, corps d'EtudianSy dans ces momens terribles, J*ai vu votre courage au milieu des combats; La victoire et la mort semblaient suivre vos pas... . Sans vous j'allais périr.. . Votre ardeur héroïque, Ce courage indompté, ce feu patriotique Vous fait autour de moi voler de toutes parts; Vos corps devant le mien font autant de remparts, Qui, de tous les côtés, au fer de ces perfides Opposent un courage et des bras intrépides, Et passant en valeur les plus fameux héros, Dacier vous doit sa vie, et Poitiers ses drapeaux !
Il faut cependant convenir que Valcour a suffisamment respecté la vérité historique. Il a suivi Liberge, de Thou, Thibaudeau,. les chroniqueurs du siège, pour ainsi dire pas à pas. Poussant le scrupule jusqu'à la minutie, il a même enrichi sa brochure de copieuses notes historiques qu'on ne s'attendait guère à rencontrer dans ToBuvre d'un comédien. Il est vrai qu'elles sont dues à la plume d'Allard de la Resnière.
Valcour ne se mit pas en peine d'un compositeur pour la musique de scène du Sièffe de Poitiers. Il se contenta de
L'ANCIEN THEATRE EX POITOr 175
faire jouer à son orchestre des airs connus pendant les défilés, combats^ pantomimes qui se succèdent presque sans interruption dans la pièce. La brochure énumère ces pontsneufs, en indiquant le mouvement dans lequel il convient de les jouer, ainsi que le nombre de mesures nécessaires. La mise en scène complète y est d^ailleurs notée, mais je crois qu'elle resta en grande partie sur le papier. L'exiguïté du théfttre de Poitiers n*aurait jamais pu se prêter à une telle machinerie.
Les acteurs qui jouaient cette pièce de versification facile et vide étaient Valcour et sa femme, Dercy, Beaubourg, Neveu, Allard, Berlières, Magny, de Saint-Amand,Fanfan, de La Perrière. Un rôle d'enfant était tenu par M"* Adélaïde (\).
On peut affirmer, sans crainte d'être démenti, que le Siège de Poitiers eut un nombre respectable de représentations. Mais elles furent passablement tumultueuses. Le souffle belliqueux des acteurs avait gagné le parterre. Les étudiants, pris d'une belle ardeur guerrière, provoquaient, à défaut d'ennemis, les plus inoiïensir» spectateurs. Déjà, le 5 décembre 1784, un étudiant en droit, placé aux secondes loges, s'était pris de querelle avec le parterre. La garde avait voulu l'expulser, mais les étudiants avaient pris fait et cause pour leur camarade, et forcé les vétérans à battre en retraite. Le i" janvier 1785, un autre étudiant s*avança sur le rebord d'une des premières logos, harangua ses condisciples de l'école de droit, et leur fit entendre « qu'ils n'étaient point soumis à la police, qu'ils ne devaient reconnattre que l'autorité de leurs professeurs et du prévôt
(i) Plancher Valcour rcnouvrlu plus tard crtte rnlrf|in9f à Anirer^i, où il rtpmeoUi,le a février 1788, /r Stryr ifAntjrrs aua$ iJuirleg /<• C/taut^,
des écoles de droit. Puis il les fit tous sortir de la salle en grand tumulte, et alla les placer à la porte du spectacle pour empêcher les spectateurs d'entrer. Le lieutenant criminel, exaspéré par ces bravades successives, ne demandait qu'une occasion de mettre la main sur les plus coupables.
11 n'attendit pas longtemps. Le 18 janvier, deux étudiants en droit, Marc Maige et Joseph Lemasson, accompagnaient une .dame au spectacle. Ne trouvant pas à se placer, ils enfoncèrent la porte d'une loge retenue depuisla veille, et lorsque les personnes qui y avaient droit se présentèrent, ils les reçurent les armes à la main. Le tumulte fut si grand qu'il fallut baisser la toile. Huit jours plus tard, Maige et Lemasson étaient sous les verrous avec un bon procès criminel sur les bras.
La répression était hors de proportion avec le délit. Cette simple rixe, qui aurait dû valoir une sévère admonestation aux délinquants, faillit devenir une cause célèbre. Toute la procédure fut mise en jeu de part et d'autre, et le dénouement eut pour théâtre le parlement de Paris. La sentence fut cassée par la haute cour le 12 août suivant, les faits allégués par l'accusation n'ayant pas paru prouvés. Le lieutenant de police Rampillon semblait avoir obéi à des sentiments de rancune personnelle en emprisonnant les étudiants, car il fut reconnu qu'il avait soupe la veille de l'information avec les dames qu'il fit déposer (1).
On le voit, à mesure que nous approchons de la période
(i) Cette affaire fit beaucoup de bruit dans la province. H en est question dans une lettre écrite de Niort par Rouget à son ami Clerc du Fief-franc, le 3 juillet : « L'affaire que Ton m'a dît avoir eu lieu au spectacle de Poitiers et la détention de six jeunes étudiants en droit m'a fait craindre que tune fusses du nombre des victimes. » — Cf. Sentence du présidial,du 5 fév. 1785. Extrait des registres du parlement, du 10 février. Arrêt du parlement du 18 août (CoUeclion des Antiquaires de TOuest. Fonds Bonsergent).
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moderne les renseignements deviennent plus précis, plus intéressants. Voici la première affiche-programme qui se rapporte à la salle de spectacle de Poitiers. Avec la permission de M^'le comte de Puységur, gouverneur militaire du Poitou, les comédiens français et italiens annoncent, pour le mercredi 19 décembre 1787, les AmanU généreux^ de Rochon de Chabanes, et le Mariage secret^ redemandé. La présence de Verseuil, premier sujet de la troupe de la Rochelle, semble indiquer que ces comédiens venaient défaire un séjour en Aunis (1).
Malheureusement, si nous nous reportons aux autres villes de la province, la récolte devient plus maigre.
La présence de comédiens à Châtellerault ne nous est connue que par l'ordonnance de police de cette ville, qui défend d'entrer au spectacle sans payer, d'interrompre les acteurs, et interdit aux écoliers et clercs d'user de violences dans les comédies farces, jeux de paume (1749).
Niort était mieux partagé. Grâce à la munificence d*un de ses maires, Mathieu Rouget de Gourcez (1769-1790) les comédiens de passage avaient leur salle de spectacle atti* trée, rue de la Juiverie (2).
A cette époque, si l'on en croit un personnage qui faisait son apprentissage de comédien en attendant le moment d^embrasser la carrière de directeur, le Poitou recevait pé-
(t) J*«vaia d*abord rapporté ce proi^raminr, qui provieot das papirra de famille de M. Cb. Cuvillier, k la aalle de spectacle de Niort. Mmia» outre <|ue rrxisteDce de celte salle, h cette époque. o*est paa encore prouvée, uo esanieo plus attentif m'a fait aUribuer cette pièce à Poitiers. I^s différentes catéfcuries de places et le prix de cbacune d*ellra sont tout a fait ri»nf«»rme« à Tafficbe de Volao||^a reproduite au chapitre IX. — L'acteur \>r««eutl,qui jouait à Poitiers en 17K7, nir semble le même que Verseil, ré^iHiieur de la troupe de Reims, en ly/k, ( Paris» Thr.Ure à Reims, p. 179.)
(3. Voir plus loin, chapitre XII.
riodiqùement la visite des troupes de la célèbre Montansier. « La Montansier, dit Saint-Romain, réunissait avant 1789 aux privilèges des spectacles de Versailles et de Rouen, ceux de plusieurs provinces, et parcourait successivement la Normandie, l'Orléanais, la Touraine, le Poitou, le Maine, TÂnjou et TÂunis avec une troupe ambulante surnommée « la Galère ». Deux troupes nomades autorisées par la privilégiée faisaient en sous-œuvre le service des sept provinces (1). M
Les Affiches du Poitou donnent quelques renseignements sur les pièces jouées en 1789 à Poitiers. Le 10 février, les comédiens représentèrent Athalie^ de Racine, et M. de Pourceaugnac^ de Molière, avec tout son spectacle. Bientôt après, ils jouèrent le Chevalier sans peur et sans reproche ou les Amours de Bayard^ de Monvel, au bénéfice de M"* d'Entremont, une des actrices. Le 14 mars le spectacle, donné au bénéfice du sieur de Beaumont, comprenait la Belle-mère ou le Danger d'un second mariage^ de Vigée, suivie des Amazones modernes^ pièce à grand spectacle, avec marche et musique guerrière, exercices, évolutions militaires exécutées par les amazones. Entre les deux pièces, un musicien, Henri Piscador, exécuta un concerto de basse de sa composition (1).
Ces représentations avaient pour spectateurs les notables réunis à Poitiers pour les élections aux États-Généraux. Le duc de Luxembourg, premier député de la noblesse, et le marquis de La Roche du Maine, premier suppléant élu, ne
(f) Saint-Romain. Coup d'œil sur les théâtres du royaume. Paris^ i83i, iD-8% p. 77.
(2) 17 janvier 1793. Mariage de Heuri Piscador, musicien, fils majeur de Nicolas Piscador et de Barbe Heennors, natif de Bruxelles, et Louise Serret. — Reg.par. de Notre Dame la Grande, Arch. comm.de Poilîcrp,
dédaignèrent pas de se montrer à celle du 11 mars. « Ils sont restés l'un et l'autre très serrés pendant quelque temps dans un derrière de loge. Personne ne s'étant dérangé, ils 8*en sont allés sans qu'on ait fait attention à eux (1). >»
Je ne sais à laquelle de ces troupes appartenaient les parents de Biaise Maupetit,cet élfeve de David, qui finit par s'établir céramiste à Paris. D'après une lettre de son associé Fourmy, « il naquità Niort, de père et mère comédiens, quitta pour les beaux-arts le métier de ses parents sans être plus riche qu'eux avec le nouveau (2) ».
Quant au comédien archéologue Beauménil^ qui parcourut le Poitou en 1747 et en 1780, je ne crois pas qu'il ait jamais donné occasion à nos compatriotes d'apprécier ses talents dramatiques. Encore bien moins purent-ils juger de ceux de Louise Christine du Sautoy de La Chaise, actrice de la Comédie française, qui épousa en secondes noces, le H août 1722, Joseph-Henri Babert de La Pilotière, lieutenant criminel de Montmorillon, et mourut à Poitiers le 8 novembre 1756 1,3).
En revanche je crois que plus d'une petite ville du Poitou entendit à ses débuts François-Armand Huguet, né à Richelieu en 1699. Filleul du duc de Richelieu, il reçut de son illustre parrain ce prénom d'Armand, qu'il illustra à la Comédie française. D'abord enfant de chœur, clerc de notaire, puis associé à une bande de pèlerins, il avait ps<il* modié des antiennes au lutrin et des cantiques dans les
(i) Pkoust. Archives de l'Ouest. Parti, 18O7, iii-8.
(3) Fii.U)?(. Art de terre chez les Poitevios. S'tort^ i8i)6, io-4* P* 173. — 1^ nom de Maupetîl était cooiinuo à Niort. Il y avait uoe Geneviève-KraQ* «;<»t«c Maupetit, femme de I^uis Glockner, facteur d'orgues et on^aniste de Notre-Dame. Klle mourut le lu mars 175a.
(3) La MAzuntan. Galerie historique des acteurs du th<^Atre fran^'ais. Parié, iSio, in-8% t. Il, p. 272. — BaAUcaaT-FuxBAU, Dictioooaire des CsmiUes da Poitou, a* édition.
i8î L'ANCIEN THÉÂTRE EN POITOU
carrefours avant de fredonner des vaudevilles sur la première scène française (2).
Arrêtons-nous. Nous voici arrivés au seuil de la Révolution, qui va transformer, avec les grandes classes de la société française, le petit monde du théâtre. Le nouveau régime dramatique mérite une étude à part : ce ne sera pas la moins curieuse de notre histoire.
Mais avant de baisser le rideau sur les comédiens d'autrefois, il est nécessaire de jeter un coup d'œil sur la comédie de société, le théâtre bourgeois^ qui suppléait, dans les bourgades isolées et dans les châteaux, à Tabsence d'acteurs professionnels.
— N'avez-vous jamais joué la comédie, dit M"*' de Crépy dans la Pièce et le Prologue, de Diderot.
— Plusieurs fois, fait M"* Beaulieu. C'est la folie de ma province.
C'était aussi la folie du Poitou, où la meilleure société se livrait aux passe-temps dramatiques. On connaît les couplets du chevalier Gratton, chantés dans un souper, vers la fin de 1784, à deux jolies femmes des Sables, qui venaient déjouer une pièce nouvelle sur un théâtre de société :
Contre un jaloux dur et sauvage Quand vous protégez un amant, Vous nous forcez do rendre hommage A Tesprit comme au sentiment;
Cet accord si tendre Qui de l'amour peint la douceur, Fait éprouver, à vous entendre, Le regret de n^avoir qu'un cœur (2).
(i) AaNAULT. Souvenirs et regrets d'un vieil auteur dramatique. Paris, i86i, in-S^, p. 82.
(a) Affighbs DU Poitou, 25 nov. 1784. -^ Gratton, Poésies très fugitives. Fontenay, 1787, io-S*» p. 64.
Beaucoup de cbAteaux avaient leur salle de spectacle. Au Busseau.dans le chdleau des La Rochejnquelein,à la Charrière, dans le beau parc de Piet Berton, maître particulier des eaux et forètg, s'élevaient des théâtres de verdure. Pas de bonnes fêtes sans pièces de circonstance, allégories, tableaux vivants ou impromptus en musique.
Une relation manuscrite nous a conservé le souvenir des diverlisseraenls ofTerls par Piet Berton à la société Niortaise, dans son hôtel de la maîtrise des eaux et forêts.
Il n'y eut pas moins de quatre <• parties de manques ■ pendant le carnaval de 1786. On vit paraître dans l'une d'elles << de jeunes esclaves traînant le char d'un grand seigneur B.
a Jadis babitans d'une ville où les femmes sont belles el adorables comme icy, nous n'y étions, disaient-ils, occupés que de leurs amusements et des odlres. Un homme plein d'esprit, enjoué, doux, généreux, affable, possédant une épouse qui s'est acquise, comme luy, l'empire de tous les cœurs, avait par nous été couronné roi des plaisirs : « Mes enfants, nous avait-Il dit, jusqu'à la vieillesse je conserverai cette couronne et continuerai k m'en montrer digne. •
Ils ont perdu, par une faute impardonnable, les bonnes grices de cet émule de Piet Berton, et Terpsichore les a condamnés à n'être plus que les serviteurs des fêles auxquelles ils participaient naguère.
Le bon seigneur entre en scène, débitant duhaatdeson char une chanson nouvelle sur le thème, un peu vieux, des Soeei de Thélis et de Pelée. Puis, pour ne pas faire de jalouses, il offre la pomme d'or à toutes les dames de la rociété.
Survient Mercure, messager de Terpsichore, apportant
au maître du logis le brevet de surintendant des plaisirs et ordonnateur général des fêtes de Cylhère « avec droit de disposer seul et à son gré de tous joueurs de violons, hautbois, clarinettes, basses, tambours de basques et autres instruments». Les esclaves demandent grâce au seigneur qui les renvoie au nouveau surintendant, Piet Berton rompt leurs chaînes, et reçoit en retour millp souhaits de prospérité.
 quelques jours de là» le maître du logis et plusieurs invités s'habillèrent en oiseleurs et chantèrent des couplets de circonstance :
Nous sommes tous des oiseleurs, Non de linots et de fauvettes ; Nous en voulons plutôt aui cœurs Et des blondes et des brunettes ; Nos appeaux sont propos galants Et nos gluaux, des grains d'encens.
Les mêmes donnèrent encore, en février 1786, une troisième mascarade représentant le roi de Cocagne sur son trône, au milieu de ses officiers et de ses sujets. On y lut la sage constitution d* Heureux l", le père des plaisirs, à son avènement au trône de Cocagne, et la fête se termina par une chanson sur Tair des Bonnes gens.
Enfin le l"mars,la frégate « la Reconnaissance » apparut tout à coup au milieu des salons. Après une pénible traversée, elle avait remonté la Sèvre par un vent favorable, et abordait dans la capitale du pays de Cocagne. Les passagers demandèrent asile au monarque Heureux !•' : qui accueillit avec bonté les aimables Indiens venus d'O-Taïti(l).
(i) Dbsaivre. Bulletins de la Société de statistitjue des Deux-Sévres. 1886, p. 244 et 245.
bis
L'ANCIEN THEATRE EN PUITOl'
La relation manuscrite n'indique pas l'auteur de ces ingénieux scénarios, niais j*y reconnaîtrais volontiers la main d*un bel esprit, habitué du salon, le comte de Liniers, colonel d*infanterie,qui avait fait représenter à Bordeaux, en 1779, le Connaiueur ou A quelque chose malheur est bon.
Le démon de la comédie, à cette époque, avait gagné jusqu*aux chaumières. Des curés du Poitou, l'abbé Le* Gebre, à Argenlon-Chàleau, Tabbé (justeau, à Doix, ne craignirent pas de faire monter leurs ouailles sur les tréteaux. Mais les comédiennes rustiques ne valaient pas les dames de la société de Piet Berton. L'accent de terroir des gosiers poitevins, le ton nasillard et aigu que prennent les jeunes paysannes quand elles débitent un morceau appris par cœur donnaient un singulier ragoiU à Tinterprétation. On songeait involontairement aux vers de Delille, dans r Homme des champs :
N*ayons pas la folie
De transporter aux champs Melpomène et Thalie. Non qu'au séjour des Dieux jlnterdise ces jeux. Celle pompi* convient à leurs châteaux pompeux ; Mais sous nos simples toits ces scèoes théâtrales Gâtent le doux plaisir des scènes pastorales ; Avec Tart des cités arrive leur vain bruit.
L'étalage se montre et la gaité sVnfuit; Puis quelquefois les m<eurs se sentent des coulisses, Et souvent le lioudoir y choisit S4*s actrices (I ).
(i) Nou<i re|Mirlerons ptuii loin de ces rrprrsentiilitius setiii-rcliifiru^s tjui nous oot paru reoirer dans le tliciktre scolaire.
Le théâtre scolaire à Saiot-Maixcot au xvi<^ siècle. — La joute des jaux. — Les représea talions chez les Jésuites de Poitiers. — Pièces jouées aux colloges de Thouars et de Parthenay. — Les Bénédictins de Saint-Maixent. — Les Jésuites de Fonlenay. — L'abbé Lefiebre, curé d'Argcnton- Château. — L'abbé Gusteau, prieur de Doix. — Les pères de l'Oratoire à Niort.
L'usage des représentations scéniques dans les collèges du Poitou remonte à la Renaissance même du théâtre. Le journal de Le Riche a soigneusement conservé le souvenir des pièces jouées auxvi* siècle par les « enfants des écoles» à Saint-Maixent (1).
Le dimanche 22 juillet 1576, le principal des écoles de grammaire, maître Bernard de Launay, docteur en droit canon, fit jouer par ses disciples « es dites écoles » la tragédie d'Hippoli/te. Il fit afficher la veille pour les spectateurs les vers suivants :
Viens voir, peuple bénin, les doux cruels ébats De tes chers nourrissons, et la fin de la rage D*UD Mars ensanglanté, duquel le fier courage Bouillonne impatient de se voir rué bas; Viens voir les doux efPorts, les gracieux combats, Que ce dieu courroucé, désireux de carnage Te veux montrer encore pour assouvir sarage^ Et ployer les drapeaux de ses tristes soldats. Tu verras d*Hippolyte le trop de chasteté, D*un père infortuné la grand' légèreté,
(i) Ce collège municipal était alors dans toute sa nouveauté. Eu i566 Charles IX permit aux habitants de s'imposer pour bâtir les « grandes écoles ».
D*une femme qQ*ont fait la haine et le courroux ; Tu verras puis après le vieillard d'avarice Fortenant et le clerc et la grosso nourrice donner du bon temps en dépit des jaloux.
ti fallnitun belnniourde Tanliquilo grecque et romnine pour introduire à recelé un sujet aussi scabreux! L*histoire At Jules Césaf\ représentée le lundi Ift mai 1580^ semble plusà portée dos jeunes acteurs Saint-Maixentais, de mi^me que la tragédie de Cléamlre, jouée le dimanche 22 mai 1583, h Toccasion de Téiection du maire, (/auditoire goûta fort le talent scéniquc des petits comédiens, et la pièce Fut écoulée dans un religieux silence, «< parce que le commun peuple n'y entra ».
En dehors de ces représentations scéniques, les écoliers se livraient à des exercices publics de déclamation, où assistaient les échevins, les ofliciers du roi et les notables. Le 8 février 1573, le sujet choisi. trop bien de circonstance, retraçait « les calamités du temps ». Le 16 février 1580, un écolier eut à soutenir <f Timpéritie et Tignorance des sciences » contre un camarade de sondgo.André ftivet, qui ne prévoyait guère» sans doute, la célébrité qui Tattendail Tavenir.
Les petits écoliers avaient aussi leur fêle. C'était la joute des coqs ou a jaux ». L*enfant dont le jau était vainqueur se voyait proclamé roi. Le dimanche suivant, on faisait la montre dos petits écoliers à grand renfort de fifres, tambourins et autres instruments. Le défilé était presque toujours suivi d*un festin, offert par le roi du« jau»h ses petits camarades. En 158i), le tuteur d'un des enfants, sélant rofu»<é h en faire les frais, y fut contraint par autorité de justice ju«qu*â concurrence de dix écus.
Ces traditions scéniques, probablement en vigueur à
cette époque dans la plupart dès collèges de Poitou, protestants ou catholiques, se retrouvent plus vivaces encore au xvii^ siècle, dans les maisons des Jésuites.
Deux fois l'an, au carnaval et à Tépoque de la distribution des prix, les parents des élèves, les notables de la ville, les principaux du clergé étaient conviés à des divertissements dramatiques. Ils recevaient un programme, imprimé souvent avec grand luxe, donnant l'argument de la pièce ou des exercices littéraires, avec les noms des jeunes acteurs. Presque tous les cabinets d'amateurs poitevins possèdent quelques-uns de ces placards que Tamour-propre des familles a jalousement conservés jusqu'à nous. Alors que les nombreuses troupes de comédiens qui ont sillonné le Poitou pendant deux siècles ne nous ont laissé ni la moindre affiche ni le plus mince programme, fnous n'ignorons aucune des pièces et des ballets où figurèrent les fils de M* Jourdain ou de la comtesse d'Escarbagnas. On ne nous en voudra pas, j'espère, si nous passons sous silence les noms de ces jeunes écoliers, et si nous nous bornons à citer les pièces où ils ont eu l'honneur de figurer (1).
En 1620, après la paix d'Angers, Louis XIII vint à Poitiers. Une lettre de son confesseur, le père Suffren.nous apprend que le 7 septembre <( il daigna agréer » une élégante composition dramatique que lui offrirent les élèves des Jésuites (2).
Au mois d'août 1687, le corps des marchands de la ville de Poitiers fit élever sur la place du Vieux-Marché une sta-
(i) Nous renvoyons les lecteurs^qui désireraient de plus amples informations, à nos articles sur les Représentations dans les collèges poitevins. Revue du Bas-Poitou, 1899- 1900.
(a) FoNQUERAY (lo P.). Le père Jean Suffren à la cour de Marie de Médicis et de Louis XIII. Paris ^ 1900, in-S*. — Communiqué par M» Tornèsy.
tue en pied de Louis XIV. Cet hommage au Grand Roi fut accompagné de fêtes et de divertissements où les élèves des Jésuites occupèrent la place d'honneur. Dans l'après-midi du 26, toute la noblesse de Poitiers, l'intendant Foucault en [tète, les magistrats, les notables^ les principaux du clergé, se rendirent dans la cour du collège où l'on avait dressé « un thé&tre orné de très belles décorations et chargé d'acteurs fort proprement vêtus » .
On commença, à la louange du Roi Soleil par des n tableaux énigmatiques » que l'intendant avait fait venir 'de Paris. Puis, on régala la compagnie d'une pastorale en cinq actes, mêlée d'entrées de ballet:
On représenta Louis le Grand comme le plus grand des roys. Pour le faire plus agréablement, et d'une roaoiëre qui fut plus du génie et du tour de la poésie, on crut devoir représenter le roy et les princes ses voisins sous Tidée et le nom des dieux de l'antiquité avec qui ils ont des rapports plus singuliers. Le roy y parut sous le nom d'Apollon, que les anciens confondaient avec le soleil, symbole de notre grand monarque. Fluton, dieu des richesses, des enfers et des marais, figura les Hollandois et les peuples des Pays-Bas. Jupiter représenta l'empereur, à cause de l'aigle Jmpériale, et Neptune supposa pour les Génois, les Algériens et les autres peuples maritimes.
Le Destin, qui, dans l'idée des anciens, avoit un droit de souveraineté sur tous les autres dieux qui estoient soumis à ses arrêts, déclara d*abord qu'il vouloit se défaire de la suprême puissance en faveur d'Apollon, et luy donner le premier rang sur Pluton, sur Neptune, sur Mars^ sur Jupiter même. 11 luy fit ensuite remporter sur eux à peu près les mômes victoires que le roy a remportées sur ses ennemis, de manière que les endroits les plus éclalants d'une si belle vie s'y vissent parfaitement et d'une manière très naturelle, quoy que sous des symboles étrangers. Après tous ces triomphes, Apollon parut formant un arc-en-ciel et donna la paix que le roy a accordée si généreusement à toute l'Europe. Tous la reçurent avec joye. On
1!>0 L'ANCIEN THÉATRIi EN POITOU
finit par luy décerner des arcs de Iriomphe et des statues dans les places publiques (1).
J'ignore quel est le jésuite auteur de cette ingénieuse allégorie. Mais la relation imprimée de la fête a conservé le nom de Pain, maître de musiqile de Saint-Hilaire, qui pourrait bien avoir composé les airs de ballet, avec la cantate que le livret lui attribue.
Le succès de cette représentation encouragea les Jésuites à renouveler ce divertissement Tannée suivante, au moment de la distribution solennelle des prix. Cette fois les pères renoncèrent à la pièce de circonstance. Les élèves représentèrent une véritable tragédie en cinq actes, accompagnée d'un ballet héroïque.
Le sujet de Démébnus est emprunté à Thistoire ancienne; mais l'auteur en a pris à son aise avec Tite-Live, Justin, Polybe, Diodore de Sicile et Plutarque. Philippe, roi de Macédoine, effrayé par un songe, veut se choisir un successeur. Il hésite entre ses fils Persée et Démétrius, et le sénat, consulté, ne réussit pas à le tirer d'embarras. Cependant le choix de Démétrius serait agréable aux Romains, qui ont gardé longtemps le jeune prince comme otage. Leur ambassadeur Quintius le fait entendre à Philippe. Mais son intervention n'a pas l'effet attendu. Le vieux roi s'indigne, et déclare à ses enfants que la couronne appartiendra à celui qui mettra à mort Quintius et chassera les Romains. Démétrius s'étnnt révolté contre une telle proposition c'est à son frère Persée que le trône va appartenir. En vain Quintius cherche à profiter de cette injustice pour décider
(i) Relation de ce qui s^est passé à Térection de la statue du Roy dans la ville de Poitiers, le vingt cinquiesnie aoust 1687. A Poitiers, chez Jean Fleuriau et J.-B. Braud, 32 pp. pt ia-4o.
L'ANCIEN THÉÂTRE EN POITOU Wl
Démélrius à la vengeance; en vain de perfides amis cherchent à rinapliquer dans un complot contre les jours de son père. Le jeune homme reste inébranlable, et, tandis qu^au temple Persée reçoit la couronne, on apprend que Démétrius, à la tête d*un groupe de cavaliers fidèles, vient de trouver une mort glorieuse en châtiant la rébellion des Romains. Philippe expire de douleur sur le corps de son fils.
Inutile d'ajouter que le baliet fut somptueux et très goûté par Tauditoire* où devaient se trouver cependant plusieurs personnages excellant dans Part de la danse (I ). L*allégo*> rie était ingénieuse, et toute à la louange de Louis \i V. Mars, la Paix,Thémis, la Religion se disputent Thonneur d*avoir le plus contribué à fairedonner au roi le glorieux surnom de Grand. Mars conduit des guerriers vaincus; la Fortune, la Victoire, la Gloire et la Renommée marchent sur ses pas ; Vulcain amène ses forgerons; Neptune ses tritons, qui témoignent des victoires navales. A son tour, la Paix fait son entrée avec les Grâces, Apollon avec les Sciences, Minerve avec les Arts ; Thélis représente la jonction des deux mers, les rivières transportées, changées en jets d'eau et cascades. Thémis chasse la Discorde, la Chicane, la Fraude et rUsure; l'Union, la Droiture, la Bonne foi et la Conscience les remplacent. Knfin la Religion punit le Duel, le Blasphè* me, la Débauche, TAlhéisme. L'Hérésie paraît avec ses furies; elle expire à la vue du portrait du roi : la Science,
(i) Lji répotalicm des Poitrvîiiscoininr danseiirH est fort anci<*nDr, ri naon àtiute anl^ricuiT au xiii* siècle où Ir /)t( lie rA/t***t'tiff nirniioiine • ti mritlor sailléor eo Poitou ». Au fmltrt de% ntttutns, cioniié à rhainUtriJ en if>7o, ce »onl le» Poilrviim «]ui rrprcs4* nient la Fraiirr. \sM vrUhrr Klf*«»iiiir« d*Olbrease, ducbe^^e de HruiiH\virk>/rll, dut uoel»«»ntir jxirt de nr% nucrra à %€% daosea poitevines et rhamp^irr» apprises de» ^m trodre jrunr<i<«<>w. — Dt»%iviii. La daose eo Poitou, iHiiy.
la Prudence el laLibéralité en effacent les moindresvesUges.
Le départ de Tinlendant Foucault, qui quitta Poitiers l'année suivante, interrompit des fêles dont il avait été Tinspirateur,et sans doute aussi le Mécène (l).Il faut arriver en 1699 pour trouver de nouvelles représentations au collège des Jésuites.
Cette année-là les élèves jouèrent la tragédie de Léon, avec prologue et intermèdes musicaux (2).
Le sujet est emprunté à V Histoire du Schisme des Grecs ^ de Maimbourg, qui le raconte d'après Zonare. L'empereur Basile le Macédonien s'est laissé captiver par les basses flatteries de Théodore Santabarenus. Le perfide conseiller arrive à lui persuader que son fils Léon en veut à sa vie. Il l'avertit, pour preuve de l'accusation, qu'on trouvera un poignard caché sous les habits du jeune prince. Santabarenus est d'autant mieux à même de le savoir que c'est luimême qui a engagé Léon à s'armer pour défendre les jours de son père, menacés par des conspirateurs. On fouille le prince, le poignard tombe, l'empereur, trompé par l'apparence, ordonne de mener son fils au supplice.
Ainsi finit la tragédie, parun dénouement fatal qui ne se
trouve pas dans la tradition. On rapporte, en effet, que l'empereur fut arrêté dans son dessein par un perroquet que l'on avait habitué à répéter : '• Pauvre Léon ! » Je regrette, pour ma part, la suppression de ce personnage ailé auquel plus d'un élève du collège aurait pu prêter sa voix.
(i) Foucault. Mémoires (Doc. ioéd.sur Thistoire de France), pp. 181-207.
<c J'ai fondé les prix de la tragédie pour tout le temps que je serai intendant en Poitou. »
(2) LéoN I tragédie | dédiée | à Monseigneur | Antoine Girard | evesque de Poitiers. | Parles écoliers du Collège | royal de la compagnie de Jésus. A Poitiers, \ De l'imprimerie de la veuve Jean-Baptiste Braud, | Imprimeur de TUniversité, rue des Cordeliers. | M. DG. XCIX. In-4 de 19 pp« (Bibliothèque de Poitiers, Recueil Poitevin in-4 Q" 27).
Le spectacle s'ouvrait par un prologue à tft louange de /
Tévèque de Poitiers, Antoine Girard, qui devait présider la fête. Un écolier chantait :
Quelle grandeur ! Quelle pompe en ces lieui I
Quelle magnificence t
Que de concerts mélodieux !
Quelle nouvelle ardeur brille dans tous les yeux f Quel astre bienfaisant fait sentir sa présence!
Un autre répondait :
Peut-on le méconnaître et ne sentez-vous pas Avec tout son éclat, avec tous ses appas, L*ange par qui le ciel gouverne ces contrées ?
Sans doute « Tange » fut prévenu à tenops de Tovalion qu*on lui ménageait. Peu disposé à se voir brûler au visage un encens d'aussi gros grain, il s'abstint d'assister à la cérémonie. Grande déception dont un des invités, Fabbé Bardou, curé de Saint*Cybard, se Qt Técho dans des vers adressés à l'auteur de la tragédie, le père Mesplex :
Je regrette, il est vray, notre illustra prélat Dont l'absence à ta scène, oste beaucoup d*éclat. .. Et lorsque tu remplis si bien mon espérance Le modeste prélat refuse sa présence.
Tj^chantes, tu ravis, mais loin de mon héros Il n'en va jusque à luy que le son des échos.
Ce léger nuage n'assombrit pas longtemps la scène. Le public fut dans le ravissement, toujours au dire de Tabbé Bardou :
De quel don, cher Mesplex, pourrai-je couronner Le spectacle pompeux que tu m'as sçeu donner ? Auray-je dignement payé ce M ouvrage»
Si toutte mon estime y donne son suffrage T D*al>ord je croy me voir, de ton prologue t^pris. Sur le char d'une féo enlever à Paris,
Et pour mieux écoutci* rhurmonieux éloge, Dans le Palais Royal occuper une loge.
Hais lorsque Yinlermède en d*admirables chœurs, Aux tragiques récits vient mesler ses douceurs, Alors plus loin encore je sens que tu me mènes : Je croy voir, en nos jours, le théâtre d'Athènes, Et, dans Theureux attrait d'un mélange si beau, Sophocle me parait sortir de son tombeau.
Mais sans aller si loin transporter mon estime J'ayme mieux publier que ta muse ranime L'ombre du grand Corneille et celle de Lully (i).
« L'onnbre du grand Corneille » désigne évideninienlle père Mesplex. Quanta « Tombre de Lully », elle ne peut s'appliquer qu'à J.-B. Trahé, maître de chapelle de la cathédrale, auteur de l'ouverture et des intermèdes. Ni la tragédie^ ni la musique n'étant parvenues jusqu'à nous, il faut bien nous en rapporter sur leur mérite aux éloges dithyrambiques de Tabbé Bardou, qui n'était peut-être point si mauvais juge en pareille matière.
L'année suivante, lorsque le duc d'Anjou se rendit en Espagne pour prendre possession d'une couronne si laborieusement achetée, il s'arrêta à Poitiers. Le 16 décembre 1700, il y fut reçu avec une magnificence sans pareille. Les Jésuites donnèrent des fêtes dont la relation imprimée est venue jusqu'à nous (2).
L'auteur dramatique Duché de Vanci, qui accompagnait le jeune roi, on ne sait trop à quel titre, et se fit Thistoriographe du voyage, assista à un panégyrique de Phi-
(i) Copie manuscrite aux Archives départementales de la Vienne.
(2) Festi plausufi collegii Piclaviensis, societate Jesu, adveniente Pictaviuro Philippo V, Hispanarum rege. — Pictauii, vidua J.>Bapt. Braud, 1700, 10*40.
lipe V, en talin « dans la salle où Ton répèle les tragédies » . Il la Irouva spacieuse el belle (1).
J*ai rencontré fort peu de programmes de représentations dramatiques données au collège des Jésuites de Poitiers pendant le cours du xvin* siècle. Ce n'est pas une raison pour qu'il n*y en ait pas eu un plus grand nombre. Je crois pourtant, que, contrairement à Fusage suivi à Paris et dans d'autres villes où les pères avaient des maisons d'éducation, on ne jouait de pièces à Poitiers que de loin en loin, et seulement quand des circonstances exceptionnelles y conviaient. Le plus souvent on se contentait de plaidoyers ou d'exercices littéraires, en Tranchais ou en latin.
Cependant, le 26 août i744,les élèves de rhétorique représentèrent une tragédie dont le sujet, essentiellement local, dut singulièrement piquer la curiosité des Poitevins. La pièce avait pour sujet Amalfroy^ fn^re de sainte liadeyonde ('2). Mais, en dépit d'un si beau titre, l'œuvre annoncée ne tint pas les promesses de raffiche.
Les bons pères faisaient payer les places, et Dreux du Hndier, qui habitait alors Poitiers, regretta son argent. Il s*en plaint sans vergogne dans ses Récréations histor'u/ues :
« Les Jésuites, lorsqu'ils jouaient des pièces de théâtre, faisaient payer le même prix que les comédiens. Il était réglé à 15 sols:
(i) Di'caini Vanci. t^eUres, publiées fuir (loHn. Parité i83o, îo-iH, p. C6.
(3) AMALmoY I frère de soiinte Radetcoodr. | Tmi^cdie, | c|ui sera repréwtfïXét au collri^e r<»yal | de PotlierM de la (lumpaifoir de J(^hu«. [ Par les rcoliers de rhëtoritjue | du m^me rolli^i^e. j A la soleuoelle distribution dea pritfon I dès par Me8<iieurs de rilAlel-de- Ville de P(»itier4. t Le mercredi 36 et samedi 39 août 1744* ^ une hrure prêci«»e. A Poitiers, \ chri Jean. Hapliste Braud, imprimeur de ri'nivrmiiè et du rollêiçe, rue des (^»rde* liera. | El llharles Hraud, libraire, prrs le^ JéHuilcH. In -8» de H pp. — A tu àtttie : L'hymknik | ballet, | qui sera danné au rollrge ntval de i'tMtiem par les éci»lier8 du même * colléipe, et qui servira d*iDtrrmêde à la irair^ die d'Amat/roy^ 8 pp.
Un clerc pour quinze sols, sans craindre le holà, Peut bien Impunément attaquer Attila,
a dit Boileau.
« Dans leurs collèges de province les Jésuites ont toujours fait payer. J'ai payé à Poitiers, pour y voir une très mauvaise pièce, intitulée JRadegonde, et un ballet plus ridicule et plus mauvais que la pièce (Ij. »
On n'a pas encore décidé si les Jésuites en usaient de même à Paris. Mais ils n'auraient pas eu grand mérite h donner gratuitement l'entrée de leur théâtre, car ils trou* vaient moyen d'en faire payer les frais à leurs élèves. Bien plus, ces superbes collations, ce plantureux buffet où chaque spectateur avait, avec Loret,
le privilège De manger des pâtés fort bons t>es poulets, langues et jambons, Salades, fruits et confitures, Avec de belles créatures,
étaient offerts gracieusement par les jeunes acteurs- Rien n'est traître comme un livre de comptes. Celui de l'intendant du duc de LaTrémoille nous apprend ce qu'il en coûtait au fils d'un grand seigneur pour figurer dans une tragédie.
Charles- Armand-René, le futur membre de l'Académie française, n'avait encore que dix ans lorsque les pères de Louis-le-Grand lui firent jouer un rôle dans le Point (Thonneur, du père Du Cerceau, a Madame, mère du régent^
(i) Drbux du Radcer. Récréations historiques. Paris, 1767, 2 vol., U I, p. 341 . — L'auteur de cette belle tragédie est inconnu. Le ballet, qui avait pour sujet VHyménée, était de l'invention de Girard, mattre de danse du collège, et les airs de la composition de Bourgeois, maître de musique du même collège.
LANCIEN THÉÂTRE EN POITOU IWI
en parle dans une lettre du 7 juillet 1718 : « Mon petit cousin de La Trémoille avait un rôle dont il s*acquitta à merveille. » Croyons-en la grande dame sur parole, et mêlons nos applaudissements à ceux de la noble compagnie. Mais si nous voulons savoir à combien revenait une si belle gloire aux parents du jeune acteur, écoutons Tintendant Jacques de Saint-Denis:
«••• 612 livres 11 sols pour la collation que S. A. Mgr le duc de La Trémoille a donnée dans le collège le jourde la Iragédie (7 août 1720), tant pour le loyer d*une tapisserie mize sur Téchafaux que à un crocheteur.qui a porté les tapis, tapisseries et les autres choses qui ont esté nécessaires, et qui les a esté quérir le lendemain ; 45 livres pour trente bouteilles de vin de Bourgogne; 40 livres pour dix bouteilles de vin de Champagne, et 7 livres 16 sols pour treize flacons qui ont esté cassés. »
Le 10 mai 1721, Charles-Armand Ggure en tète des petits pensionnaires qui représentent lêjs Incommodités de la grandeur^ du père Du Cerceau, devant le jeune roi Louis, alors igé de onze ans, aux Tuileries. Le 6 août de la même année, il est aussi de la Iragédie, car on voit paraître sur le compte :
M ...650 livres à Toccasion de la collation que S. A. a donnée dans le colege des Jésuites le jour de la tragédie ; 39 livres 15 sols pour 28 douzaines de placards de la petite tragédie, w
Le 5 août 1722^ Mauritiiu imperator^ tragédie, s'accompagne du ballet les Couronnes^ à Poccasion du couronnement prochain de Louis XV. Le sieur Le Pintre reçoit 20 livres pour avoir copié « tous les airs des ballets du roy pour S. A. o.
Le 4 août 1723, on représente Jonathas Machabée^ tragédie, avec le Temple de la gloire, ballet. Le futur académicien est cité en première ligne par le rédacteur du Mercure, au milieu des enfants de qualité et des meilleurs maîtres de Paris qui dansèrent ce superbe ballet. Aussi Jacques de Saint-Denis porte-t-il sur son livre de dépenses :
« 64 livres pour donner au collège pour les frais du ballet de la tragédie ; 603 livres 14 sols pour la collation ; 40 livres pour quarante bouteilles de vin de Bourgogne; 5 livres 4 sols pour vingt caraffes cassées; 581 livres 1 sol 6 deniers pour les marchandises fournies à S. A. pour la tragédie (1). »
En 1762, après que la longue guerre des parlementaires eut porté ses fruits, les Jésuites fermèrent leurs maisons dans toute la France. A Poitiers, le collège de Sainte-Marthe passa à des professeurs du clergé séculier. Le 2 septembre .1768, un arrêt du parlement publia un règlement très étendu. L'article 24 décida que la distribution des prix ne pourrait être précédée que d'un exercice de rhétorique ou d'humanités, sans qu'il puisse, en aucun cas, conformément aux statuts de l'université de Paris, être représenté aucune tragédie ou comédie (2).
Cette défense fut-elle strictement observée ?
Il est permis d'en douter, car, le 23 janvier 1778, les éco-
(f) La Trémoillb. Les La Trémoille pendant cinq siècles. Nantes, 1896, t< V, p. 5i. — BoYssE. Le théâtre des Jésuites. Paris, 1880, in- 12, pp. 85, 86, 264 et suiv. — II y avait peu de Poitevins parmi les élèves de Louis-le- Grand. Les programmes cités par M. Boysse donnent à peine cinq ou six noms se rattachant à notre province. II y en avait davantage parmi les demoiselles de Saint-Cyr que Mme de Maintenon exerçait à la tragédielM*"* de Caylus, Mlle deLastic^etc).
(2) PiLOTBLLE. Mémoires de la Société des Antiquaires de l'Ouest, ire série^ t. XXVII, p. 32 1*
liera débitèrent, en Thonneur du duc de Chartres, un dialogue allégorique qui ne diiTère pas sensiblement des divertissements dramatiques si sévèrement proscrits (1).
La copie manuscrite de ce plaidoyer, « dans lequel les étudiants du collège de Sainte-Marthe 8*entre-disputent rhonneur de témoigner publiquement avec quelle respectueuse ardeur ils désiroient participer à l'inauguration du tableau de S. A. S. Mgr le duc de Chartres n, nous apprend que l'invention en était due à Tabbé Rousseau, régent de quatrième (2).
Ce divertissement semble bien pâle auprès des ballets d*autrefois, mais il fut trouvé trop profane encore pour le rigorisme de fraîche date de l'université. Le 23 juillet 1779 de nouvelles mesures furent prises contre les représentations dramatiques que voulaient faire, celte annéo-là, les écoliers. A la rentrée suivante, le recteur Gt publier un décret défendant aux écoliers « de représenter, en quelque lieu et de quelque manière que ce puisse être, aucune pièce de théâtre», sous peine de se voir retrancher autant de temps d'attestations d*études qu'ils en perdraient à se préparer à la représentation.
Heureusement pour les amateurs de théâtre scolaire, Tarrètdu parlement ne pouvait atteindre que les collèges des ci-devant Jésuites. Les autres établissements d'instruction de la province, où, à l'imitation du collège de Poitiers, les divertissements dramatiques étaient fort en honneur, continuèrent à mettre en pratique un aussi bon moyen de réclame .
A Thouars, où le collège était dirigé par des prêtres sécu-
(i) ArrtcHBi DU Poitou, la février 177S.
(a) Bibiiothèf/nf fU Pnittrr^, Hcrueil p ûlrMii. îo4", "* 3«>.
liers, les exercices académiques alternaient avec les drames, les comédies et les ballets. En 1774, la représentation de Béguins, tragédie de Dorât, fut précédée de CEducatwn, ballet héroïque en trois parties, de la composition de deux professeurs du collège : Fouillé, pour la musique, Gouffé pour la partie chorégraphique. Les Affiches du Poitou constatent le succès des danseurs, et Texcellence de l'orchestre, où avaient pris place plusieurs amateurs delà ville. Voici l'argument du ballet :
L'ouverture représentait TEducation, sans laquelle rhomme différerait peu de la brute, descendant parmi les hommes accompagnée de trois génies aux leçons desquels elle leur ordonne de se conformer. Ces trois génies sont le Goût pour les exercices du corps, l'Amour des sciences et des arts et le Penchant à la vertu. Les trois entrées de la première partie représentaient la Danse, la Musique et les Armes; celles de la seconde partie, les Sciences, les Beaux-Arts et les Arts mécaniques ; celles de la troisième partie, la Justice et la Générosité et le Désintéressement. Tout le spectacle qu'offrirent ces danses bien dessinées et bien exécutées était tiré de l'histoire ancienne et de l'histoire moderne, dont il rappelait des anecdotes et des institutions intéressantes.
Une si belle fête voulait un lendemain. L'année suivante un nouveau ballet héroïque, mêlé de danses, de répits et de chants, vint agrémenter la distribution deô prix.
En 1776, les élèves jouèrent le Couronnement de David, pastorale en quatre actes. En 1779, ils donnèrent une seconde représentation deHégalus, terminée par un chœur de jeunes Romains, de la composition de Cimon, maître de musique du collège et de la ville. Puis, le lendemain, une comédie du père Du Cerceau, Grégoire ou le Faux duc de Bourgogne. A cette occasion, on décerna des prix spéciaux de déclamation dans le tragique, le comique, le genre pastoral, « adjugés à la pluralité des voix, au milieu d'un
LANCIEN THÉATRIi EN POITUU SOI
cercle très nombreux et 1res bien composé, toutes les personnes étanl invitées par lettres ou par billets ».
En 1782,1a fête se compose de trois saynètes : le Prince y FEpée, la Petite glaneu;se, et d'une tragédie : Iscuic ouïe Triomphe de fobéissance. L*intendant de Blossac assistait à la représentation.
A Parthenay, dont le collège, comme celui deThouars, était confié à des prêtres séculiers, il ne semble pas qu*il y ail eu de régularité dans les représentations dramatiques. Cependant Tannée 1787 fut marquée par une fête dont les Afficher du Poitou ont conservé le souvenir. Les élèves jouèrent la Mort de César, de Voltaire, et le Bal d'enfants^ de M** de Genlis :
« Les trois premiers rôles de César, de Brutus et d'Antoine, ont été rendus avec une précision dont on est rarement capable à Tftge de ces jeunes élèves, qui ont montré les plus grandes dispositions pour la déclamation. On aurait pourtant désiré un peu plus de chaleur dans Brutus, mais la difficulté de ce rôle a dû solliciter Findulgence des spectateurs. Les autres acteurs ont joué avec tout Tintérêt qu*on peut mettre dans les rôles de cette nature ».
Il n*y eut pas plus de suite dans les divertissements scéniques du collège de Saint-Maixent. Les Bénédictins, chargés de l'enseignement depuis 1699, faisaient le plus souvent figurer leurs élèves dans des plaidoyers, des dialogues ou des exercices littéraires. Je n*ai trouvé trace que de deuxcompositions dramatiques : Tune, Saint Louis dam let fersy pour la représentation de laquelle le bureau de discipline du collège vola une certaine somme en 1767 (I) ;
(t) « 37 avril 17O7. Le bur«au rtahli pour la discipline du collrit<* df ÏMiul-Mai^ieiil ab^einblc en la salle du collrçe... il a été arr^lr i|iri»iiaccur*
l'autre, /e^ Trompeurs trompés^ composée par dom Georges Vallelle, un des derniers Bénédictins de Tabbaye, sur la donnée suivante :
Le dessein de cette comédie est de faire remarquer le faux qui règne dans le monde. Le marquis de Briocheville, faui noble, H. Bellemontre, faux riche, M. Machet, faux pauvre, M. Content, faux heureux, M. Sigognius, faux sçavant, et M. Doucet, faux ami, sont les imposteurs qu'on y découvre. H. Longuevue, faux niais, représente par ses justes défiances ceux qui ne se laissent pas aisément tromper, et son frère^ M. Grosfin, faux rusé, par une crédulité ridicule, désigne ceux qui se laissent éblouir par les apparences du monde (i).
A Fontenay-le-Comte, le collège des Jésuites ne semble pas avoir échappé à la contagion tragi-comique. Au mois d'août 1729, les écoliers représentèrent Idoménée^ tragédie, et les Cousins^ drame comique. Le programme imprimé porte cette prudente recommandation : « On est bien aise d'avertir qu'on ne souffrira pas que d'autres personnes que les acteurs montent sur le théâtre, et on est persuadé qu'on ne voudra pas s'exposer à un affront » (2). C'est la seule représentation dramatique que nous connaissions au collège de Fontenay. Il est à croire que les fêtes théâtrales étaient une exception, et qu'on se contentait de solennités littéraires comme celle offerte en 1769 au corps de ville par les professeurset les écoliers de philosophie. Il s'agissait de la réception d'une thèse dédiée à l'assemblée municipale, et qui
deraît une somme de 200 livres pour distribuer des prix aux écoliers et pour les frais du théâtre, mais que M. l'intendant a réduit cette somme à celle de 5o livres, ...» — Sur les représentations du bureau, l'intendant permit de dépenser la somme entière, le 22 août suivant.
(1) Le manuscrit de cette pièce est conservé dans les papiers de famille de notre collègue, M. René Vallette.
(2) Programme imprimé aux Archives départementales de la Vendée^ ï>i n» 4.
devait être soutenue en sa présence quelques jours après. Pour prix de cette flatteuse attention, un souper aux frais de la ville fut organisé chez le maire Duchiron en Phonneur des administrateurs et professeurs du collège royal (I).
En revanche, dans de simples paroisses rurales, des maîtres d*école, des curés, faisaient monter leurs élèves sur les planches. Le 6 janvier 1706, jour de la fête des rois, les élèves de Claude CbauUier représentèrent, sous les halles d*Argenton-Chftteau, le Passage des Mages chez Hérode^ « petite tragédie sainte » , écrite partie en français, partie en patois, et composée par le curé Valentin Leflèbre.
Le titre de tragédie est bien pompeux pour cette piécette de 220 vers, qui n'en est pas moins divisée en cinq actes, tout comme Esther ou Athalie. On y chercherait en vain une intrigue ni même une action. Un officier d'Hérode, à la recherche des mages, rencontre un berger qui s*oiïre a lui servir de guide. Ainsi renseigné, il réussit dans sa mission, et introduit les mages au palais. Conférence des trois rois avec Hérode. Les mages prennent congé, et le roi, inquiet^ consulte docteurs et grand-prêtre. Puis Tofficier, qui» par son ordre, a suivi les mages, vient lui annoncer qu'ils s*en retournent par un autre chemin, et ne repasseront pas par Jérusalem. Fureur d*ilérode qui ordonne le massacre des Innocents. Un ange descend sur la scène, » devenue vide >s et maudit Hérode. Après quoi tous les acteurs se rangent sur le théâtre, et Tun d*eux commence un cantique dont le refrain est répété par tous les autres. Le cantique 6ni, le berger congédie la compagnie par deux vers de sa façon :
(i) Vallcttc. Paysagttt et mouumeQU du Puiiou,iivr. Footciuy-le« CocDle, p. a6, oofe*
lie ve tendrian ben iquy jusqu'à minet.
lest déjà basse hure, adiu, bon ser^ bounet (1).
En Vendée, l'abbé Gusteau, prieur de Doix, grand amateur de noëls et rimeur infatigable sur les sujets les plus divers, prit plaisir àcomposer des pastoraleset des dialogues qu'il faisait représenter par les petites filles du catéchisme. C'est ainsi qu'en 1735, lors de la visite pastorale de Mgr Augustin Roch de Menou, évêque de la Rochelle, Colette, Nanon, Lison, Julie et Justine célébrèrenti dans un patois assez irrévérencieux, les vertus du prélat qui venait de leur donner la confirmation :
Ah! si te sçavas, moins, de l'air que gle s'habille;
Glat un bounet cornu qui ressemble un bufet;
Glat in bâton d^argent, tord quem ine faussille*
Sen abriail est d'or, et glat in grand jarguet;
Glat ine croix sus sa poitraine,
Queme quielle de Hagdelaine,
Hais pu belle prêtant, qui ly pend au colet.
La pastorale «en cantiques», qui figure dansles œuvres de l'abbé Gusteau, est une véritable petite pièce. L'auteur, qui l'a composée « pour servir de réjouissance aux familles chrétiennes », en fait ingénuement présent d la jeunesse et à l'imprimeur: « à la jeunesse pour la conduire à Bethléem à peu de frais; à l'imprimeur avec l'espérance que le nombre de livres qu'il faudra pour les personnes qui représenteront la pièce luy procurera un plus prompt débit (2). »
(i) Uoe copie de cette pièce, écrite delà main de Mme Jouyneau des Lofiçes, mère du réducteur des A/Jtches du Poitoa^ a été donnée aux Antiquaires de FOuest par M. Garran de Balzan. (Collection des Antiquaires de rOue8l,no 1128). Cf. Bulletin des Antiquairesde TOuest^ i^QQi P* >34- — Journal des Deux-Sèvres, 11 novembre i8o4.
(2) NoELs nouveaux dans tous les stiles pour les différents goûts, par un pasteur. A Fontinay^ chez Jacques Poirier, 174^, in-i2.
Il y a dix personnages: Tarchange Gabrieli deux anges et sept bergères répondant aux noms, peu poitevins, de('olelle, Lison, Arointe, llortense, Lisandre, Philandre, Anpolique. Sur Tinvitation des messagers ailés, elles vont porter leurs offrandes à la crèche et adorer Tenfant Jésus. Tout le dialogue est un pot-pourri de noëls et d*airs populaires.
J*ignore à quel moment celle pièce, étrangement simpliste, eut les honneurs de la représenlalion, mais le bon prieur nous apprend qu*il en fit jouer une autre « avec succez n par ses bergères de Doix, en 1742.
La Nuit (le Noël est en cinq actes, mais elle pourrait très bien tenir en un seul.
I. — C^sar fait publier un édil qui oblige lous ceux de sa dépeDdance d'aller se faire inscrire dans les lieux de leur oaissance. Marie et Joseph veulent obéir à la loy et se rendent pour cela à Bethléem: ils sont rebutés par un aubergiste, malgré les insistances de sa femme.
II. — Marie est obligée de se retirer dans une élable, où elle met au monde le Sauveur. Joseph veut aller chercher du secours pour elle, mais un Ange l'avertit que Jésus est né et luy ordonne de l*adorer. Marie le prend entre ses bras et luy rend ses bommages ; Joseph en fait autant; des Anges disent des merveilles au sujet de ee mystère, et admirent le bonheur des hommes.
III. — Les Bergers, qui ne sçavent rien de ce qui passe, se rendent de garder leurs troupeaui ; lisse coucheut, ils s'endorment. Les Anges les réveillent pour leur annoncer le mystère de la naissance de Jésus ; ils partent, et lea Bergers, qu'ils laissent, raisonnent les ons et les autres sur les cireonstances de leur vision et se déterminent A partir; un Ange vient les y exhoiter et les presser.
IV. — Les Bergers, rendus à BeCliléero, demandent la permission d*eolrer dans Tétable; Marie la leur donne et les reçoit; ils entrent tous, ils offrent leurs présents, après quoy TAnge lescongédie.
V. ^ L*Ange tiabriel reconduit les pasteurs». Il raconte à Saint Michel les réjouissances des villagrs. Saint .Michel luy apprend qu'il est chargé d*annoncer à TEnfer la naissance de Jt^us Christ et de mettre Satan à rattache. Il y va. Satan parait et s'avoue vaincu
après avoir disputé; Saint Gabriel, de son côté, annonce cette naissance aux Saints, près des Limbes; ils s en réjouissent. Abraham parait, il bénit le Seigneur et invite à le faire son fils David, qui chante un cantique d'actions de grâces. L'Ange leur dit d*attendre en paix le moment auquel ils doivent entrer au ciel, et ils s'en vont tous.
Il est difficile de s'imaginer quel effet produisirent sur les bons paysans de Daix, en 1742^ les vers de l'abbé Gusteau. Mais puisque l'auteur nous apprend que la représentation eut lieu « avec succez » nous n'avons rien de mieux à faire que de l'en croire sur parole. Sans doute cet auditoire rustique était moins difficile que le public Niortais, qui fit un accueil assez froid à la représentation du 20 avril 1899. La fausse simplicité, le vide de pensées, la versification banale et incolore de la Nuit de iVo6?7 intéressèrent médiocrement les auditeurs. Seul, le respect pour le lieu de la représentation, — l'église Saint-Etienne en construction, — et les mystères de la religion en cause empêchèrent les rires d'éclater à celte réplique de Marie, rentrant en scène avec Jésus dans les bras:
cieux, à cette fois mes vœux sont accomplis :
Je suis vierge, et pourtant j'ai mon Dieu pour mon fils.
Je ne dis rien de la lutte de saint Michel et du diable, ni de Tapparition, d'Abraham et de David. Un seul exemple suffit à montrer combien il est dangereux de remettre en scène des productions destinées à rester dans les bibliothèques des curieux (1).
Nous arrivons, maintenant, à la période la plus brillante
(i) GijsTEAU. La Nuit de Noël, pièce de théâtre en cinq actes représentée avec succès en 1742 par les petites écolières de Doix, publiée par l'abbé Mouchard. Niorly 1899, in-80 deJSS pp. et 4 PP» de musique notée.
du cycle .icolnirp, au Ihé&tre des Or.iloriena dans leur col- It-ge fondôà N lorl on 17 1 O^et su li von lion ni! par l'échcvina pe.
Cumme leurs rivaux de In compagnie de J<';sus, les pères de l'Oratoire donnèrent une large pari aux divertissements dramatiques. Chaque année, et souvent deux fois par an, au carnaval et à la distribution des prix, ils faisaient représenter parleurs t^lèves des tragédies, des comédies, des pastorales el des à-propos. Il n'y avait pas moins de cent quinze noliibles inscrits sur la liste de ceux qu'on invitait aux exercices en leur adressant des afTiches imprîmi-es sur soie, avec un luxe qui Tait honneur aux Desbordes el aux Elies, imprimeurs attitrés du collège [Pièce Jmtifiralive XLIX).
Le théâtre des Oratoriens fonctionna presque sans interruption jusqu'en 1791, avec un succrs bien naturel dans une ville à peu près sevrée de spectacles toute l'année.
Le 9 février 1720, les élèves représentèrent Ctfrwt, tragédie latine, traduite ou tout au moins imitée de celle du père de La Rue. En 1725 on joua Séjean, tragédie^ el tAdmse on le Nouveau Sanrho, comédie ; l'année suivante, Clément martyr, tragédie, et deux comédies : fAhilrait et V Héritier fruttré; en 1727, Sébastien martyr, Irngédie. le Savant ridiriiïe, et/c Défiant, comédies.
Beaucoup de ces pièces sont s-ins doute composf-es par dps pères de l'Oratoire. Mais la tragédie de Suiil. représmtée le 19 août 1728, pourrait bient'tre une tniductioii de ta tragédie latine du ii'?uitp Cbamillard. jouée à Loui^-lc- Grand en 1688. Elle était accompagnée, au programme, d'une comédie, l'Adieu de.f Sarelirrt. dont la Hrrie se passe à Nantes.
En 1729 on joua Cnrartilhi et (ieta, Inpi'dic. et In Fini-
terie confondue^ comédie; en 1730, le Sans Souci, comédie; en 1732, les Frères ennemis, tragédie, et la Vocation forcée^ comédie; en 1734, il y eut plusieurs jours de fêle, car on ne donna pas moins de quatre tragédies: ThémUtocle, Darius^ Gratien et Donatien, Sigismond, et une comédie, les Souhaits.
L'année d'après, on célébra dans une pièce latine Taudacieuse tentative de Stanislas Leczinski pour reprendre ses états : les élèves représentèrent Stanislavm, Poloniœ regem, solum recuperantem. En 1736, la tragédie de /oo* s'accompagna d'un à-propos local : Militare Niorti sedificium.
Il est à remarquer que les Oratoriens s'aperçurent de bonne heure du temps perdu par leurs élèves aux préparatifs de ces fêtes. A partir de 1730, on ne joua plus de tragédies que tous les deux ans, et seulement à la distribution des prix dont messieurs de la ville faisaient les frais chaque année de millésime pair.
Le 20 août 1738, dans la salle des actes, on représente la comédie des Importuns, et, par extraordinaire, l'année suivante. Clément martyr, Adraste et Atys, tragédies, avec ringratitude confondue, comédie. Mais la périodicité semi-annuelle reprend ensuite sans plus souffrir d'exceptions.
C'est, en iliO, Bégulus, Xerxès, tragédies; le Sorcier, le Malade imaginaire, comédies; en 1742, Lysimaque, tragédie, les Gendres dupés, comédie; en 1744, Joseph reconnu par ses frères, tragédie; en VI kîï, Hercule furieux, tragédie, et les Plaideurs; en 1748, deux comédies : le Père trop indulgent ; et le Suffisant, en 1750, Néoptotème et Pyrrhus, tragédie, et les Originaux, comédie en vers ;