‹ L'ancien trésor de l'abbaye de SilosChapitre 36 sur 57 · Histoire, p. 291 et pl. IX · texte numérisé non relu

Histoire, p. 291 et pl. IX

3. Jul. Capitol. :M. Ant. Philosophus, XVII. — Eutropîi Lireviarium, 1. VHI, c. 12. — Pauîi Orosii Historiarttm, 1. VII, 15.

PATENE MINISTÉRIELLE

sièrc qui, depuis longtemps, à coup sûr, s'était introduite entre la bâte et le cristal de roche. Puis, sous la poussière, une croix d'or reposant elle-même, à côté de petits morceaux de linge, sur une autre croix en bois, de même forme, épaisse d'un demi-millimètre environ. Grande fut notre joie à la découverte de ce précieux objet de dévotion et des reliques plus précieuses encore, le tout, oublié depuis de longs siècles, au fond de l'alvéole.

La croix en or est formée d'une feuille de métal battu. Sur la face antérieure, elle est bordée de fines lamelles, rattachées aux branches au moyen d'une soudure. Un cristal de roche en cabochon décore le centre. Au revers, mômes lamelles poùr border la croix, sauf aux extrémités de trois branches où elles sont remplacées par des filigranes tordus. Des tiges filigranées,

Fig. 16 et 17. — Croix en or, trouvée dans la patène (face et rêvera).

absolument semblables, forment un cercle et une croix sur le médaillon central. Enfin, au sommet d'une des branches, les petites lamelles qui contournent la croix ont été interrompues, et on distingue encore, en cet endroit, la trace d'une soudure. C'est l'indice bien évident que notre croix avait là soit un anneau, soit un autre système de suspension.

Cette croix était-elle un encolpium et destinée, par conséquent, à recevoir une relique? Nous poursuivîmes nos recherches et enlevâmes le petit cristal de roche, enchâssé à l'intersection des bras. Mais, l'alvéole ne contenait qu'une pâte destinée à fixer la gemme plus solidement. Cette croix était donc simplement un de ces objets de dévotion que les fidèles suspendaient it leurs cous. La petite soucoupe ne contenait aucune inscription indiquant la nature des reliques, mais la petite croix en bois est bien probablement un fragment de la vraie Croix.

Nous avons vu, au commencement de l'article, que de graves érudits faisaient remonter la patène à saint Dominique de Silos, qui fut abbé du monastère de 1041 à 1073. Au grand thaumaturge revient assurément le

calice; l'inscription en fait foi. Mais il en va tout autrement de la patène. La forme ronde ne peut èlre alléguée pour fixer son âge. Les huit lobes qui garnissent le fond ne sont pas non plus des éléments déterminants dans la question, car ils se rencontrent aux xi% xn'et xilf siècles. Restent les ornements deséeoinçons et le travail qui décore la grande zone liligranée. Or, les premiers n'existent que sur des pièces d'orfèvrerie datant du xm' siècle ou de la fin du xn'.Nous en mentionnerons des exemples dans un instant. — Quant aux filigranes, ils sont ouvrés avec tant de délicatesse et les dessins qu'ils composent offrent nue telle combinaison, une telle régularité, une si parfaite harmonie, (pie nous croyons devoir attribuer la patène de Silos au premier quart du xm" siècle. A notre avis, elle ne peut remonter plus liaut.

La petite croix est à peu près contemporaine. La forme générale, la courbure des bras indiquent cette époque. Une comparaison d'ailleurs peut fortifier cette opinion. Un mur du cloître de l'abbaye de Silos, côté sud1, porte une inscription lapidaire delà première moitié du xm" siècle et, en tête des caractères, se voit une croix qui l'appelle exactement celle de la patène; la forme est identique dans les deux cas. — Un auteur apprécié a bien voulu nous dire que la croix de sainte Radegonde et celle des Anges, d'Oviedo, ressemblaient beaucoup à notre croix d'or. Mais un examen attentif convaincra un archéologue que l'opinion n'est pas soutenable. Les deux croix mentionnées diffèrent essentiellement de la croix de Silos et pour l'époque et pour l'exécution.

La question d'origine de la patène n'est pas sans difficulté. Un érudit auquel nous avons communiqué des reproductions et du calice et de la patène, nous écrit que ces deux pièces sont certainement espagnoles. Nous ne pouvons partager cet avis. Presque toujours, en effet, les œuvres d'art espagnol ont quelque chose d'insolite, soit dans la forme, soit dans la décoration; on les reconnaît assez facilement à leur caractère original, souvent puissant, parfois exagéré. Le calice présente bien ces qualités de franche originalité; l'oeuvre appartient sûrement à la péninsule. La patène, au contraire, si naturellement conçue au point de vue de la décoration, si harmonieuse avec ses surfaces tranquilles, avec son brillant diadème de filigranes

t, Celte inscription est sur le mur opposé à f'arcature et presque en face du bas-relief, qui figure l'Arbre de Jessé.

et de pierres aux riches couleurs, ne pourrait-elle pas être une œuvre française, une œuvre de notre école d'art limousin '.'

Plus d'un lecteur formulera sans doute de prime abord l'objection que nous nous sommes faite à nous-mêmes : « Parmi les œuvres de Limoges qui nous ont été conservées, il n'en reste aucune qui ait le caractère général, la délicatesse et la perfection de notre patène. «Mais si les petits monuments d'un travail aussi achevé ne se rencontrent pas, c'est bien, croyonsnous, parce que les guerres, les besoins des temps et le vandalisme de la Révolution ont fait disparaître presque tous les objets anciens, en métal précieux. Aucun calice, aucune patène en or ou en argent, appartenant à l'art de Limoges, n'a échappé en France il la destruction. Or, ce sont précisément ces vases eucharistiques qui durent être le plus soigneusement, le plus délicatement travaillés; ce sont eux qui durent recevoir la plus parfaite décoration. L'absence complète de ces vases sacrés empêche par conséquent d'établir des points de comparaison qui pourraient offrir des analogies frappantes. Mais, parce que les similaires font défaut, il ne s'ensuit pas qu'il soit juste, qu'il soit rationnel d'exclure la patène des œuvres d'art de la grande école limousine.

D'ailleurs, si le petit chef-d'œuvre, par son aspect général, semble assez peu rappeler les ouvrages d'orfèvrerie limousine, il n'en est pas do même de certains éléments, considérés à part, nous voulons .lire les filigranes et les rinceaux des éeoinçons. Sans doute, les fils métalliques qui ornent les pièces de Limoges sont presque tous ou bien de simples bandelettes sansgrènetis, ou bien des fila granulés, tantôt parlant , l'une branche commune et terminés par de petites boules, tantôt juxtaposés, fixés à la plaque par des clous à tètes sphériques, puis ornés de roses, de grappes et de vrilles. Cependant, il existe des filigranes limousins qui présentent des analogies avec ceux de noire patène; on les remarque sur un autel portatif de Conques qui a été fabriqué pendant l'abbatial de Bégon III. Cet autel est plus ancien que la patène; ses filigranes sont moins parfaits, et les dessins moins serrés, moins compliqués ; mais, ,1e part et d'autre, ce sont bien de petites cloisons simples, granulées sur la tranche supérieure et soudées en plein sur la plaque d'excipient.

Quant aux rinceaux gravés qui décorent les éeoinçons de la patène, ce sont des éléments d'une importance majeure, puisqu'ils caractérisent l'orfèvrerie limousine. M. Ernest Rupin, un maître dans la question, nous écrit au sujet de ces petits dessins, gravés : On les trouve à profusion et

PATÈNE MINISTERIELLE

tout à fait identiques sur un grand nombre de crucifix et de châsses, d'origine incontestablement limousine. » Et le docte archéologue nous cite plusieurs monuments ornés de ces rinceaux : le crucifix de M. Bonnay (donné à dom Mellet), les châsses de Zell, de la cathédrale de Moùtiers, des églises de Nantouillet, de Gimel, etc., etc.

Nous ajoutons, pour notre part, le célèbre frontal du Musée de Burgos. Comme la patène ministérielle, ce magnifique monument est orné des mêmes rinceaux gravés, mais ici avec une abondance extraordinaire'; lui aussi est une pièce « tout à fait hors ligne », et les « Limousins n'ont rien produit de plus parfait5 » que divers ornements de ce frontal. On ne s'avisera pas de contester l'origine limousine de ce devant d'autel, sur cette seule raison qu'il est une œuvre absolument à part et qu'il n'existe aucun autre frontal, de l'école de Limoges, avec lequel on puisse le comparer. Pourquoi n'en serait-il pas de même pour la patène, alors, surtout, qu'il existe entre elle et ce devant d'autel des relations vraiment frappantes?

Une série importante de pièces d'orfèvrerie et d'émaillerie limousines ont été réunies à Silos, à partir de la seconde moitié du xne siècle, c'est-àdire à l'époque où le monastère « semble avoir atteint au spirituel comme au temporel son plus haut degré de prospérité3. » N'cst-il pas naturel de supposer que l'abbaye, avec la commande de plusieurs châsses', d'un frontal magnifique, d'un retable non moins intéressant, a fait également fabriquer une patène qui devait être le complément du précieux calice ministériel '.'

1. Nous avons vu que, derrière le Christ en majesté et derrière chacun des douze apôtres, se trouvent de grands bandeaux entièrement gravés de rinceaux aux feuilles filiformes (cf. notice V).

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