COLOMBE EUCHARISTIQUE
Le double objet que nous ferons connaître tout d'abord présente le singulier assemblage d'une tête antique et d'une colombe eucharistique. Si le présent travail comprenait seulement les petits monuments liturgiques de notre abbaye ou ses différentes pièces d'art industriel, nous devrions omettre les quelques lignes qui traiteront de l'objet antique. Mais notre but est plus large, puisque nous embrassons les différentes pièces qui peuvent constituer ce que nous appelons le Trésor de Silos. Il était difficile d'étudier la colombe sans son support; l'histoire des deux objets n'en fait qu'une.
La tête de femme est sans doute un fragment de statue; elle a été détachée du corps au point de jonction du col et des épaules. Elle est en bronze, mais creuse, comme l'indique la petite ouverture placée dans la chevelure. Cette tête est à peu près de grandeur naturelle. De même que dans la plupart des statues antiques de femme, le cou, ici, est presque rond et uni. Le menton est un peu fort et manque de grâce. La bouche entr'ouverte donne au profil de cette figure un air assez vulgaire. Les yeux, grands et vifs, ont des prunelles fortement creusées. Le nez a été déprimé, par suite d'accident. Les joues sont pleines, les oreilles presque entièrement cachées, le front peu élevé, comme dans toutes les statues que nous a léguées l'antiquité.
Cette tête est garnie d'une chevelure très abondante avec ondulations bien marquées et vides profondément tracés; elle est ceinte d'une couronne 1. Extrait des Notes d'art et d'archéologie, n° 7, juillet 1898.
de laurier ornée en avant d'un petit médaillon circulaire. Les cheveux partagés par une raie centrale qui commence au-dessus du front sont divisés à la nuque en grosses tresses qui passent sur la couronne, retombent jusqu'au milieu du cou, se relèvent ensuite et atteignent le sommet du crâne. Cette manière de disposer les cheveux est fréquente au 11e et au mc siècles. Un buste en bronze de Julie Sabine, au Louvre (salle Daru, n° 676S), présente ce même arrangement de la chevelure; nous l'avons rencontré également sur bon nombre d'autres figures de l'époque impériale romaine (1). Ce détail de la coiffure féminine et le caractère général de cette tête nous permettent de l'attribuer au ne siècle. A la base du cou, on a fixé, nous ne savons trop à quelle époque, une tige en fer qui adhère encore au bronze, comme la figure l'indique. Nous verrons bientôt ce que cette tête peut représenter- La colombe fixée au sommet appartient à une classe d'objets liturgi. ques très connus, mais assez rares. Au point de vue de l'exécution, elle est un type intéressant, parce qu'elle diffère de celles qui nous ont 4té conservées à travers les âges; on peut en voir une série dans le bel ouvrage de M. Ernest Rupin, L'Œuvre de Limoges, p. 225 et s. La dite colombe est tout en argent gravé; entre les ailes, sur le milieu du dos, s'ouvre une petite cavité qui avait son opercule mobile. La tête est tournée vers la gauche. Les pattes ont disparu; seul, le haut des cuisses est conservé. La pose de l'oiseau est bien naturelle et n'a pas la raideur des colombes de Laguenne (Corrèze), de Saltzbourg (Autriche), etc., reproduites dans l'ouvrage que nous venons de citer; aussi, notre colombe nous paraît-elle un peu moins ancienne ; nous la croyons de la fin du xm* siècle, ou même de la première moitié du xiv". — Quant à l'école d'art à laquelle elle appartient, les caractères nettement déterminés font ici défaut; nous n'avons pas, en effet, comme sur les colombes qu'a reproduites M. Rupin, ces émaux multicolores qui font penser de suite aux oeuvres limousines. N'importe! le faciès, la tournure de la colombe ont certainement un air de ressemblance avec celles qui sont figurées dans l'ouvrage en question, et nous la croyons, comme elles, de fabrication limousine. N'oublions pas, du reste, que les artistes de Limoges ont aussi bien travaillé les objets d'orfèvrerie pure que les objets en cuivre émaillé.
i. Daremberg et Saglio, Dictionnaire des antiquités grecques et romaines, art. Coma, fig. 1869, p. 1370. — BernouIIi, Rùmische Monographie, t. II, taf. XLVII, — t. III, taf. IV, 3, G, 13, — taf. V, 1, 3, 7, 13, 14, 15, — taf. XLIII a et XLIII h.
Quelle est maintenant l'histoire vraie ou prétendue de la tête antique et de la colombe? Le plus ancien texte parlant de ces deux objets et même d'un troisième qui a disparu et qui avait un lien très intime avec eux, apparaît dans un inventaire daté de 1440. II mentionne « une couronne d'argent ornée, tout à l'entour, de pierres de cristal, que lit exécuter saint Dominique de Silos, en l'honneur de saint Sébastien ; puis, une tête placée dans la dite couronne et renfermant du sang de saint Biaise et du sang de sainte Catherine; en outre, une colombe placée au sommet de cette tète et qui contient un fragment de la mâchoire de saint Christophe et du sang de sainte Barbe (4). » Le texte est bien clair ; la tête surmontée de la colombe désigne le double objet que nous étudions dans cette notice. Plus tard, au xvif siècle, les PP. Gaspar Ruiz de Montanio et Juan de Castro, deux bénédictins dé Silos, mentionnent, à leur tour, la couronne d'argent conservée encore de leur temps, puis sur elle {sobre ella) une tête portant une colombe, « le tout fait par saint Dominique de Silos » (2). Les œuvres que le serviteur de Dieu exécuta ou fit exécuter se multiplient sous la plume des deux écrivains qui n'étaient pas précisément archéologues, les lecteurs l'ont déjà deviné sans peine. Pour les PP. Ruiz et Castro, en effet, ce n'est plus seulement la couronne d'argent que le saint fit exécuter; c'est encore et la tête de bronze et la colombe fixée à son sommet! Il faut convenir que l'assertion n'est pas absolument sans fondement; d'après eux, d'après aussi l'inventaire de 1440, le pieux abbé ayant fait faire la couronne, il était facile de croire (abstraction faite de toute considération archéologique) que la tête en bronze et la colombe lui étaient dues également, puisque ces trois pièces étaient réunies ensemble. — La légende se complète peu à peu après ces deux religieux, et, à la fin du xvm« siècle, la tête de femme est « une tête de Vénus antique, qui, d'après la tradition, aurait
1. «E otrosi, esta ende uni corona de plata, çercada en derredor de piedras do cristal, laquai fizo fazer santo Domingo a reverençia de saut Sévastian. — E en una cabeça, que esta' en la dicha corona, es delà sanguo de sant Blas, e otrosi de la sangue de Santa Calalina. — En una paloma que esta en son.o de la cabeça ay del quîxar de sant CristovaL e de la sanoue de santa Barbara » (D. Férotin, Recueil des chartes de l'abbaye de Silos, p. 483).
2. k Primeramente una corona de plata y piedras grandes de cristal..., y sobre ella una cabeça de lo mismo con una paloma cnciiua : todo lo quai bizo S. Domingo de Silos, siendo Abad de este Monasterio a honor de S. Sébastian cuya vocacion ténia la Yglesia entonces » (Catalogue des reliques de l'abbaye, dressé par le P. Ruiz et publié par Yepes Coronica de la orden de San Benilo, 1613, t. IV, 379-380). - Le P. Juan de Castro, dans sa vie de saint Dominique, ne fait que reproduire ce qu'a dit le P. Ruiz.
appartenu à une idole honorée encore au xi" siècle sur une montagne voisine de l'abbaye. » « Pour enlever à cette œuvre son caractère profane, ajoute D. Férotin, Dominique la fît surmonter d'une colombe en argent, dans laquelle il plaça plusieurs reliques... (1) »
11 n'est pas trop difficile, croyons-nous, d'apporter quelque lumière dans la légende qui s'est formée autour des objets dont nous nous occupons ; ces objets eux-mêmes parlent un langage très sûr à l'archéologie qui, à son tour, peut éclairer l'histoire. La tête en bronze n'est ni une tête de Vénus, ni une tête d'idole quelconque ; la couronne qui la ceint et la chevelure arrangée d'une façon très curieuse, bien connue, propre à une époque, désignent clairement une personnalité de cette époque et, probablement, une impératrice. Nous croyons prudent de ne pas préciser davantage, puisqu'aucune indication supplémentaire ne vient nous aider à formuler même une hypothèse. 11 y a trop d'effigies d'impératrices qui offrent le même arrangement de chevelure et, en plus, un diadème ou une couronne, pour qu'il soit permis d'opiner pour un nom plutôt que pour un autre.
L"histoire de l'idole de Carazo(2) n'apparaissant qu'au xvm' siècle, il est plus conforme aux règles d'une saine critique de croire qu'elle s'est formée seulement à cette époque.
Nous pensons que la tête en bronze vient de Clunia. Dès 1073, l'abbaye de Silos possédait en effet des propriétés avec une grange ou un prieuré dans le voisinage de cette cité romaine, justement célèbre en Espagne par ses nombreuses antiquités (3). Les ruines de Clunia sont à une vingtaine de kilomètres de Silos.
Quant à la colombe, il est bien impossible de la faire remonter à une époque antérieure au xnr siècle, et peut-être même, nous l'avons insinué, appartient-elle seulement au commencement du xiv". Or, saint Dominique a été abbé du monastère de 1041 à 1073, date de sa mort. On voit par là ce qui subsiste de la légende d'après laquelle l'homme de Dieu aurait déposé des reliques dans cette colombe en argent, fixée par ses ordres sur la tête antique.
Et maintenant, quelle était la destination de notre colombe ? Incontes-