‹ L'ancienne et la nouvelle foi: confessionChapitre 100 sur 175 · ÉTUDE ET DOMINATION DE LA NATURE · texte numérisé non relu

ÉTUDE ET DOMINATION DE LA NATURE

aussi les hommes qui lancèrent la locomotive sur les routes ferrées , qui firent voler la pensée le long des fils métalliques , — toutes œuvres du démon , d'après la logique de nos dévots, — furent, à notre point de vue, collaborateurs au royaume de Dieu. La science et l'industrie favorisent, à la vérité, le luxe, qui d'ailleurs est une idée relative ; mais elles favorisent également l'humanité.

, Je voudrais ajouter encore un mot. L'homme doit dominer la nature tout autour de lui, non comme un furieux, comme un tyran, mais comme un homme. Une partie de la nature, dont il utilise les forces, se compose d'êtres sensibles. L'animal est cruel envers l'animal, parce qu'il sent puissamment la faim et la colère, et n'a aucune idée bien nette de la douleur qu'il fait naître chez autrui par ses actions. Cette idée bien nette, l'homme la possède ou peut la posséder. Il sait que l'animal est tout comme lui un être sensible. D'un autre côté, il est persuadé, — et à notre avis ce n'est pas à tort , — que pour conserver sa place dans le monde, il ne peut éviter d'infliger la douleur à beaucoup d'animaux. Il lui faut tendre à anéantir les uns, parce qu'ils lui sont ou dangereux ou à charge ; tuer les autres, parce qu'il a besoin de leur chair pour sa nourriture, de leur peau pour son vêtement, etc.; asservir les autres encore, et souvent les fatiguer, parce qu'il ne peut se priver de leur secours pour son commerce ou ses travaux. Mais parce qu'il connaît et peut, par la compassion, se représenter la douleur qu'éprouve l'animal, il doit s'efforcer d'agir de telle sorte que cette douleur soit réduite à son minimum. Donc il tuera les uns aussi rapidement que possible ; il rendra aux autres le service aussi

supportable qne possible. La violation de ces devoirs est vengée en Thoinme par la diminution du sentiment.

L'histoire criminelle nous enseigne combien ont été bourreaux et assassins des animaux avant de devenir bourr<'uux des hommes. Le traitement qu'une nation exerce en général envers les animaux est un élément important pour apprécier son humanité. On sait que les peuples romains hupportent bien mal cette épreuve, et les Allemands ne la supporteront pas de longtemps assez bien. Ici encore le !)Ouddhisme a fait plus que le christianisme, et Schopenhttuer plus que tous les philosophes anciens et modernes. La chaude sympathie et la sensibilité qui se répand à travers tous ses écrits, est un des côtés les plus réconfortants do la philosophie de Schopenhauex, toujours pleine d'esprit, mais bien souvent dangereuse ou peu profitable.

L'homme, disions-nous, doit dominer la nature en lui et en dehors de lui. La nature, dans l'homme, c'est la sen- Hualité. Il lui faut la dominer, mais non l'amortir; car par lui la nature s'est élevée au-dessus d'elle-même, mais en restant toujours elle-même.

Nous nommons sensualité cette disposition d'un être qui le rend sensible à des excitations extérieures , et par ces sensations le détermine à l'activité. Plus un animal

t élevé, moins une de ces excitations prise à part com-

jide en lui immédiatement l'action. L'animal supérieur

i/homme et la sensualité. 225

se rappelle ce qu'il a déjà fait dans un cas semblable et ce qui en est résulté, et d'après cela il dispose de sa conduite du moment. C'est là-dessus que se fonde la possibilité de lui donner une éducation. Quand le chien, le cheval ont, pendant un temps suffisant, ressenti de la douleur pour avoir agi d'après une certaine excitation, quand celle-ci se produit à nouveau, ils finissent dans la suite à se garder de l'action. Et, comme on l'a vu plus haut, les animaux sauvages eux-mêmes font des expériences et les mettent à profit. Le renard, la martre se laissent bien rarement prendre à nouveau au piège dont ils ont eu une première fois de la peine à s'échapper. L'animal se souvient, compare des cas différents et se détermine ensuite ; mais il ne sait pas en tirer une loi générale, une véritable pensée. Bien qu'il connaisse l'espèce, la variété à laquelle il appartient, bien qu'un pigeon ne prenne pas une poule pour un autre pigeon , il n'est cependant pas capable de se représenter l'idée de l'espèce : pigeon.

Cette faculté, l'homme se l'est acquise au moyen de la parole, et c'est pour lui, même à l'égard de la vie pratique, un immense avantage sur les animaux. On conçoit que le plus désavantageux pour lui est de se laisser déterminer à l'action par l'excitation du moment. S'il compare un cas particulier avec les cas précédents, et se dirige d'après les expériences acquises, il se place au moins au niveau des animaux supérieurs. Mais il ne s'est élevé à la hauteur de l'humanité que lorsqu'il a extrait de l'expérience une loi générale, s'est constitué une pensée d'après laquelle il se détermine à l'action. Un jeune et grossier paysan qui, pour le moindre coup ou même pour une parole désagréable, met

aussitôt le couteau à la main, n'est pas meilleur qu'un animal et même un animal très-inférieur. Un autre se souvient que, dans un cas semblable, les coups de couteau ont conduit tel et tel en prison, alors il l'évite et il est au moins aussi bon qu'un chien bien dressé ou un renard habile. Un troisième a réfléchi sur ce fait, il en a tiré cette loi, ou bien l'école la lui a fournie, que la vie de l'homme doit être sacrée pour l'homme : celui-là seul se conduit comme un membre de l'humanité, et jamais il ne lui viendra à l'idée de saisir un couteau. C'est la faculté de penser qui est cette puissante sauvegarde contre la violence de la sensualité.

L'idée de l'espèce agit comme sensation dans l'animal de la même façon qu'elle agit dans l'homme ; mais ce dernier seul la possède dans sa conscience à l'état de pensée. La compassion pour l'espèce n'empêche pas la bête de proie de déchirer son semblable, n'empêche pas même le matou de dévorer ses propres petits, de même qu'elle n'empêche pas les hommes de se détruire les uns les autres. La conscience de l'espèce elle-même ne les arrête pas; tout serait pour le mieux si nous étions assurés de notre vie près de chaque homme capable de saisir cette idée : homme, et de nous comprendre dans cette idée comme il s'y comprend luimême. Mais il y a diverses manières de se la représenter, et c'est pourquoi il importe d'amener l'homme à se la représenter d'après la vraie manière. Tout d'abord ce n'est qu'un mot , .un son vide , qui ne peut être d'aucun effet; l'effet entier n'est possible que si le mot a acquis toute sa portée. La notion de l'espèce humaine considère l'homme élevé, comme on le sait déjà, au plus haut de la nature, et sa faculté de résister aux excitations sensuelles

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