LA MORALE ET LA RELIGION
Et par là, il faut d'abord entendre cette satisfaction intime qui se fait sentir à tout être vivant , quand ses facultés et son développement répondent à l'idée qu'il s'était faite de l'espèce à laquelle il appartient comme individu; l'être moral ou l'homme puise, dans le sentiment unique du vrai, ce qu'on a toujours coutume de désigner grossièrement comme une récompense de la vertu ou de la piété, récompense ayant son origine hors de l'homme luimême. Cette prétendue récompense est placée dans un tel rapport avec ce dont elle doit être le prix , qu'un Dieu devient nécessaire pour en assurer l'union; puis, de cette nécessité, on déduit aussitôt une preuve de l'existence de Dieu. A notre point de vue, l'acte moral est par lui-même si inséparable de son action réflexe sur le sentiment, autrement dit la félicité, que celle-ci pourrait tout au plus puiser dans des circonstances extérieures des couleurs différentes, mais ne pourrait jamais recevoir aucun accroissement.
Si dans les actions morales l'homme a en vue l'idée de son espèce, qu'il cherche en partie à réaliser en lui-même, qu'il reconnaît et cherche en partie à développer chez les autres, il a aussi en vue dans la religion l'idée de l'Univers, la source dernière de toute existence et de toute vie. C'est dans ce cas que l'on peut dire que la religion domine la morale, car elle découle d'une source encore plus profonde, elle repose sur une base encore plus ancienne.
N'oublie, en aucun temps , que tu es homme et non pas seulement un être comme tous les êtres de la nature ; en aucun temps, que tous les autres sont également hommes, ç'est-à-dire, avec leurs diflerences individuelles, sont ce
que tu es , possèdent les besoins et les droits que tu possèdes toi-même : tel est le résumé de toute morale.
N'oublie, en aucun temps, que toi et tout ce que tu vois en toi et autour de toi, tout ce qui arrive à toi et aux autres n'est pas un accident sans suites, un chaos d'atomes ou de hasards ; mais que tout jaillit, d'après des lois éternelles, d'une unique source de toute vie, de toute raison et de toute bonté : tel est le résumé de la religion.
Que tu es homme ; que veut dire cela? Que désignonsnous par l'homme , et de telle façon que nous n'en ayons pas une vague notion , mais que nous en concevions une idée positive, résultat d'expériences précises?
« Le plus important résultat général, dit Maurice Wagner, que nous révèlent la géologie et la paléontologie comparées, — et nous pourrions ajouter l'ensemble des sciences naturelles, — c'est la grande loi de progrès. » Depuis les temps les plus reculés qui aient laissé des traces de vie organique jusqu'à l'époque actuelle, ce progrès constant dans l'apparition d'une race nouvelle plus parfaite que les races anciennes, est un fait puissamment établi par l'expérience ; et ce fait est la plus consolante de toutes les vérités qu'ait jamais découvertes la science. Dans cette tendance immanente de la nature allant sans relâche à l'amélioration et au perfectionnement de ses formes organiques, on peut trouver la meilleure preuve de la divinité;
i/hommk kt la natl're. 221
un grand et beau mot, ajoute Wagner, auquel il est vrai le naturaliste attache un tout autre sens que le prêtre d'une religion révélée quelconque.
L'homme est aussi compris dans ce mouvement ascendant de la vie, et de telle façon que l'impulsion organique (provisoirement, disent plusieurs naturalistes, mais nous laissons la question indécise) a , sur notre planète , atteint en lui son plus haut point. Dès lors qu'elle ne peut plus aller au-dessus de soi, elle veut rentrer en soi, se réfléchir, selon une excellente expression de Hegel. La nature s'est déjà sentie dans l'animal , elle veut maintenant se connaître.
C'est ici que l'instinct, l'activité de l'homme, s'efforçant de scruter et de comprendre la nature, trouvent cette raison d'être que nous avions vainement cherchée dans le christianisme. L'homme travaille d'après sa propre vocation quand nul des êtres ne lui parait trop infime pour étudier sa structure et son mode d'existence, mais aussi quand nulle étoile ne lui parait trop éloignée pour la comprendre dans le domaine de ses observations, pour en calculer l'orbite et les mouvements. Au point de vue chrétien, tout cela, aussi bien que les efforts pour les biens terrestres, est une dilapidation du temps et de la force, qui doivent être exclusivement consacrés à des efforts pour le salut de l'âme ; la transition vers un temps nouveau s'effectuait déjà lorsque le poëte de la Messiade chantait sur ce beau thème « pour rappeler encore une fois la plus grande pensée de la création, » — et, à la vérité, de la création de « mère nature ».
Dans l'homme, la nature n'a pas seulement voulu faire
un pas en avant, elle a voulu s'élever au-dessus d'ellemême. Il ne doit donc pas être seulement un animal, il doit être quelque chose de plus et de mieux. Et la preuve qu'il le doit, c'est qu'il le peut. Les tendances et les jouissances sensuelles sont tout entières développées et épuisées dans le monde animal ; ce n'est donc point pour cela que l'homme est là ; de même qu'en général aucun être n'existe pour l'accomplissement de ce qui apparten^ait déjà aux degrés inférieurs de la vie, mais pour l'accomplissement de ce qui est nouveau en lui. Ainsi l'homme doit imprégner et dominer sa nature animale au moyen de ce qui est déposé en lui de plus élevé , des facultés qui le distinguent de la bête. Le rude et cruel combat pour la vie était, lui aussi, suffisamment déchaîné dans le règne animal. L'homme ne peut pas l'éviter complètement, puisqu'il est un être de la nature ; mais il doit l'ennoblir dans la mesure de ses facultés supérieures, et savoir l'adoucir, surtout à l'égard de ses semblables, par la conscience de la solidarité et des devoirs réciproques de l'espèce. L'être de nature sauvage et violent doit disparaître dans l'humanité , qui doit également être le placidum caput que le Neptune de Virgile élève au-dessus des flots pour les apaiser.
Il ne faut pas seulement que l'homme connaisse la nature, il faut qu'il la domine; et aussi loin que s'étend son pouvoir, à l'égard de cette nature qui est en dehors de lui , comme de celle qui est en lui. Et ici encore, un champ vaste et de haute importance pour l'activité humaine retrouve la place et la dignité que lui refusait le christianisme. Non-seulement l'inventeur de l'imprimerie, qui favorisa entre autres l'extension de la Bible; mais