L*HOMME ET LA SENSUALITÉ
par la réflexion et le jugement. De plus , la solidarité de l'espèce humaine ne prend pas sa source seulement, comme pour les espèces animales , dans une origine commune et une constitution organique semblable, mais dans ceci : l'homme est devenu tel seulement par l'action commune des hommes, l'humanité formant une communauté solidaire unie par les mêmes liens, dans un tout autre sens qu'une espèce animale quelconque. Ce n'est qu'avec le secours de l'homme que l'homme a pu s'élever au-dessus de la nature ; ce n'est qu'en reconnaissant et en traitant les autres comme des êtres égaux à lui-même, qu'en respectant la constitution xie la famille, de l'Etat, qu'il se maintiendra à ces hauteurs et continuera à grandir. Il est en outre de la plus extrême importance que ces sentiments s'incorporent à l'existence tout entière, et que cette situation morale devienne pour l'homme comme une seconde nature. Par rapport à lui, il faut que la dignité humaine, par rapport aux autres, il faut que la sympathie à ses difi(érents degrés devienne pour lui un habitus permanent; il faut que toute -atteinte contre l'une ou l'autre retentisse comme un crime dans sa conscience.
Nous n'avons pas à nous engager ici dans la question de la liberté du vouloir humain. La prétendue liberté d'indifférence est d'ailleurs reconnue par toute philosophie vraiment digne de ce nom comme un vain fantôme , et la détermination morale des actes ou des sentiments humains n'a en rien trait à notre question.
Entre les excitations sensuelles, l'excitation sexuelle est une des plus puissantes. C'est pourquoi on a maintes fois compris, par sensualité, uniquement ce qui, dans l'homme, se rapporte à cet instinct.
On sait que l'antiquité se comportait, à son égard, d'une toute autre façon que la moderne époque chrétienne. Elle le jugeait et le traitait avec une indépendance qui peut nous paraître aller jusqu'à l'impudicité. Elle revendiquait pour lui le droit à l'existence et à l'extension la plus complète. Dans les anciennes religions de la haute Asie, nous retrouvons l'empreinte de ces dispositions dans des formes et des usages monstrueux. Les Grecs, au moins pendant leurs meilleurs temps, surent ramener cet instinct au culte de la beauté humaine, tandis que les Romains, après une grande sévérité primitive, importèrent dans leur capitale, avec les trésors de l'Asie vaincue, toute la fougue du délire des sens. La haine religieuse des Juifs pour les Sjrriens, leurs voisins, tendit à les éloigner de ce dérèglement, et d'ailleurs le mariage et l'éducation des enfants étaient chez eux en honneur. Mais ils ne pouvaient empêcher la corruption générale des mœurs, qui fit irruption sur tout l'ancien monde vers la fin de la République romaine et au commencement de l'Empire, et dans laquelle la perversion dans les rapports des sexes joua un si grand rôle.