LA SENSUALITÉ SOUS LE RAPPORT DES SEXES
Les hommes étaient repus de jouissances de toutes sortes ; le malaise s'empara d'eux ; une même disposition pénétra le monde , comme l'exprime le Divan : < Les Perses nomment cela hidamag buden; les Allemands disent : Katzenjammer (mal aux cheveux). On s'était excédé de sensualité ; maintenant on commençait à s'en dégoûter, à la détester. Çà et là les idées dualistes et les tendances ascétiques se firent jour dans le monde romain. Déjà on peut remarquer chez les néo-pythagoriciens un éloignement de la sensualité ; chez les Juifs eux-mêmes, partisans du mariage et de la famille , parut la secte des esséniens, qui, dans la sévérité de leurs principes, réprouvaient en même temps le mariage, les viandes et les vins.
Nous voyons aussi ces tendances jouer leur rôle dans les commencements du christianisme , dont l'intime rapport avec l'essénisme est une hypothèse qu'on ne peut prouver, mais qu'on ne peut non plus écarter. Dans l'apôtre Paul, et même dans Jésus, il est impossible de méconnaître un penchant ascétique, surtout en ce qui concerne les rapports entre les deux sexes. L'apôtre des Gentils estime le mariage comme le moins mauvais palliatif d'une ardeur grossière, tandis qu'il tient le célibat pour le seul état où l'on puisse servir Dieu entièrement et sans partage. L'apôtre était bien loin , juge son sincère admirateur Baur, de cette pensée que le mariage est non-seulement un rapport naturel, mais un rapport moral. Et Jésus nous paraît placé au même point de vue , malgré sa douceur envers les pécheresses et les pécheurs, en particulier quand il vante ceux qui se sont mutilés pour l'amour du royaume de Dieu. En tout cas, il est certain que, dans
l'idée de l'Église , la sensualité , dans la signification spéciale qu'elle a ici, ne devait pas être un attribut de l'homme, et n'a pénétré dans le monde que par la chute de nos premiers parents. Selon le récit hébraïque, ceux-ci devaient bien, dans le Paradis, être féconds et se multiplier ; mais, pensaient les pères de l'Eglise chrétienne, sans désir et sans plaisir sensuel ; d'où il suit que l'humanité serait morte, comme elle périrait d'inanition, si manger n'était pas un bien et si avoir faim n'était pas un mal.
Ces appétits sont, au contraire, conformes à la constitution de l'humaine nature, parce qu'ils sont partout compris dans les lois de la vie animale, à laquelle appartient l'homme. Seulement chez celui-ci ils ne doivent pas, comme chez l'animal, obéir uniquement à l'excitation charnelle ; ils doivent être ennoblis. Déjà le goût esthétique, le sens du beau, qui joue son rôle dans la culture générale de l'individu, est un de ces moyens d'ennoblissement; mais par lui-même il ne suffit pas. Chez aucun peuple, précisément en ce qui concerne les rapports des sexes , le sens du goût ne fut plus développé que chez les Grecs, ce qui ne l'empêcha pas de dégénérer jusqu'aux extrêmes. La condition de sentiment et de moralité, qui doit se développer par le mariage, faisait défaut. Deux belles peintures poétiques du mariage grec nous ont été laissées par les temps héroïques; mais au temps même de l'apogée politique et intellectuelle, l'épouse, reléguée dans le gynécée, presque à la façon orientale , se retire devant l'hétaire raffinée. Dans le début, la matrone avait, chez les Romains, plus d'importance ; mais, même sous ce rapport, se montrait la dureté de la nature romaine, et les choses en vinrent,