LA GUERRE ET LA LIGUE DE LA PAIX
Thumanité qui agit par les mobiles personnels, l'ambition, l'esprit de domination de ces individus, et prend des formes différentes seulement dans les détails, d'après leurs propriétés personnelles et nationales ; ce qui détermine en même temps leur mérite réciproque. Quelques différences que l'on puisse trouver, au point de vue de leur valeur intellectuelle et morale, et aussi bien de leur importance guerrière et politique, entre un Alexandre et un Attila, entre un César et un Napoléon, ils n'en restent pas moins tous des leviers dans l'histoire du monde ; nous ne pouvons sans leur apparition nous représenter l'évolution de l'humanité, le progrès de la culture.
Parce que la guerre est le moyen des conquérants, et que c'est justement cet instrument de fer qui a coûté aux peuples tant de blessures sanglantes, le zèle humanitaire s'est dirigé à notre époque contre la guerre. On la déclare absolument condamnable, on forme des associations, on tient des congrès pour arriver à sa destruction totale. Je me vois obligé de demander ici pourquoi on ne s'agite pas aussi pour la destruction des orages. L'une n'est pas seulement aussi peu possible que l'autre; mais, dans la situation actuelle des choses, elle est aussi peu désirable. De même que dans les nuages s'amasse toujours de l'électricité, de même dans les peuples s'amasse de temps en temps un ferment de guerre. Jamais les nations et les Etats de la terre ne seront limités ni équilibrés les uns en face des autres de la façon qu'exigeraient leurs besoins ou leurs prétentions ; et toujours apparaîtront dans l'intérieur même des Etats des rivalités, des obstacles, des stagnations qui finiront par devenir intolérables. Dan§ ces luttes de partis
appartenant à un même peuple une entente paisible dénoue dans la plupart des cas la situation; entre deux peuples même des différends secondaires peuvent se laisser aplanir par des tribunaux d'arbitres librement choisis ; dans la lutte pour la vie et la puissance, ces peuples chercheront peutêtre à s'entendre pour quelque temps; mais en règle, le traité ne sera qu'un armistice, jusqu'à ce que l'un se croie, par soi ou par ses alliés, assez fort pour pouvoir le rompre. h'ultima ratio des peuples, comme autrefois pour les princes, continuera d'être le canon.
Je dis : Comme autrefois pour les princes ; car tout concourt de tous les côtés à ce résultat que les princes seront de moins en moins ea état d'entreprendre des guerres pour la seule satisfaction de leur propre ambition. Napoléon III n'eût pas déclaré la dernière guerre si la légèreté de son peuple ne l'eût assuré qu'il serait suivi , si même il ne se fût senti poussé par lui; et le roi Guillaume eût tenté d'échapper à cette même guerre, s'il n'eût pas été certain, en l'acceptant, d'agir ainsi d'après les sentiments et selon le cœur de son peuple. Cette fois, accepter la guerre était pour l'Allemagne un acte purement rationel : Kant luimême eût été ministre du roi de Prusse qu'il n'eût pas pu lui donner un autre conseil. Il est vrai que cela suppose toujours d'un côté la passion et l'inintelligence ; mais tant que les hommes resteront hommes, celles-ci ne manqueront jamais ni chez les peuples ni chez les individus. Les guerres deviendront plus rares, mais elles ne cesseront pas.
On supposera difficilement que les orateurs, hommes et femmes, du fameux congrès de la paix tenu à Lausanne, aient eu souvenir des odes d'Horace ; autrement l'on aurait