‹ L'ancienne et la nouvelle foi: confessionChapitre 106 sur 175 · LE PRINCIPE DES NATIONALITÉS · texte numérisé non relu

LE PRINCIPE DES NATIONALITÉS

pu leur rappeler le vers où il est question de la fureur du lion cruel, dont le formateur des hommes, Prométhée, a déposé une parcelle dans le cœur de l'homme. Et même la théorie de leur voisin Charles Vogt, à laquelle ils adhèrent sans aucun doute, aurait dû les conduire au même résultat. Si l'homme, hien qu'il en soit le rejeton le plus brillant, a son origine dans le règne animal, par sa nature même il est un être irrationnel ; et , malgré tous les progrès de la raison et de la science, cette nature, le désir et la colère n'en conserveront pas moins sur lui une grande influence ; et — savez- vous , Mesdames et Messieurs , à quelle époque vous aurez amené l'humanité à terminer ses querelles par une convention à l'amiable? En ce même jour où vous aurez rencontré une organisation telle que cette même humanité ne se perpétuera plus qu'au moyen de conversations intellectuelles.

Si dans les temps passés les guerres furent surtout provoquées par le désir individuel des peuples et de leurs chefs de subjuguer les autres peuples et de les piller, d'étendre leur puissance au delà de leur domaine naturel, à l'époque actuelle, si nous faisons abstraction des guerres de conquêtes entreprises par les nations européennes dans les parties du monde étrangères, la cause la plus fréquente des guerres est le désir qu'ont les peuples d'atteindre à leurs frontières naturelles et nationales; c'est-à-dire partout où un peuple, parlant une même langue, est partagé

en différents États , de détruire ces limites , ou bien partout OÙ des portions de ces races ont été liées à des peuples qui diffèrent avec elles de langage, de retourner au tronc primitif. C'est ce qu'on appelle le principe des nationalités, qui , au commencement de ce siècle, entra en activité comme réaction contre la tentative de Napoléon I^^ pour dominer le monde; et qui, dans ces vingt dernières années, avec le concours bientôt retiré de Napoléon III , a transformé ritalie, et, en lutte contre le même Napoléon, a transformé l'Allemagne.

Si nous autres Allemands nous avons donné à ce principe notre complète adhésion , si nous nous y sommes attachés , sans cependant songer à le poursuivre jusqu'à ses extrêmes conséquences, contents d'avoir procuré à notre peuple et à notre empire une étendue qui ne lui assure pas seulement l'existence, mais la faculté et la puissance de résister ; si nous ne pensons pas à une revendication violente des domaines allemands de la Suisse, ou des provinces russes de la Baltique, ou même des provinces allemandes de l'Autriche , nous voyons à côté de nous, en union avec ces fausses prédications pour la paix, s'élever une doctrine qui ne veut plus rien savoir d'un principe des nationalités, pour laquelle une certaine forme politique ou sociale est supérieure à la solidarité nationale. Les grands Etats doivent se dissoudre en une foule de petites démocraties sociales fédérées, entre lesquelles dès lors la différence des langues et des nationalités ne formerait plus aucune barrière , ne serait plus le prétexte d'aucune querelle.

Cela prend le nom de cosmopolitisme, se donne comme

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un progrès accompli du point de vue restreint de la nation au point de vue universel de Thumanité. Mais, nous le savons : tout appel doit être précédé de l'instance, et l'instance intermédiaire entre l'individu et l'humanité, c'est la nation. Celui qui ne veut rien savoir de sa nation n'est pas pour cela cosmopolite, il est un égoïste.

On ne s'élève au sentiment humanitaire que par le sentiment national. Les peuples, avec leurs facultés spéciales, sont les formes naturelles par lesquelles l'humanité parvient à l'existence, formes qu'aucun homme intelligent ne peut laisser de côté et dont aucuji homme loyal ne doit se détacher. Entre les malaises dont souffre le peuple des États-Unis d'Amérique, un des plus profonds est le défaut de caractère national. Nos nations européennes aussi sont des mélanges de peuples : en Allemagne, en France, en Angleterre, des éléments celtiques, germaniques, romains, slaves se sont poussés, pénétrés, ont mêlé leurs caractères. Mais ils se sont, en fin de compte, fondus, ont formé de grands corps de nations et (sauf pour quelques frontières mal définies) se sont neutralisés dans un produit nouveau, qui est précisément la nationalité présente. Dans les Etats- Unis, au contraire, tous les éléments sont en ébuUition, en fermentation, par suite d'apports constants de matières nouvelles; le mélange reste un fouillis et n'arrive pas à former un tout doué de vie. L'intérêt, pour un Etat politique commun , ne peut pas remplacer le sentiment national; il n'a pas, comme ce cas le prouve, la puissance d'élever l'individu, de l'amour-propre, de la soif de l'or, aux tendances idéales. Où il n'y a pas de sentiment national, il n'y a pas non plus de cœur.

240 COMMENf ORDONNONS-NOUS NOTRE VIE?

Nous n'avons pas oublié que parfois les frontières nationales étaient trop étroites pour nos grands esprits du dernier siècle, pour Lessing, Goethe, Schiller. Comme ils se sentaient citoyens du monde , et non pas seulement de l'empire allemand, ni à plus forte raison de la Saxe ou de la Souabe, c'était trop peu pour eux de penser et d'écrire selon l'esprit d'un peuple. Klopstock, avec son enthousiasme pour la nationalité et la langue allemande, paraissait au milieu d'eux comme un être bizarre. Schiller savait bien cependant, et il l'exprima avec tout le poids de sa saine raison, que l'individu doit « s'attacher à la patrie aimée, » parce que là seulement « sont les puissantes racines de sa force ; » et dans les écrits de nos deux autres grands hommes, on trouverait suffisamment de déclarations qui témoignent que chez eux le cosmopolitisme n'excluait pas le patriotisme. Et puis, en quoi consistait leur cosmopolitisme? Ils embrassaient, dans leur sympathie, toute l'humanité ; ils désiraient voir leurs idées de moralité parfaite et de liberté judicieuse se réaliser peu à peu chez tous les peuples. Que veulent, au contraire, les promoteurs actuels de la fraternité des peuples? Ils veulent, avant tout, le nivellement des conditions matérielles de l'existence humaine, des ressources pour la vie et la jouissance ; l'intellectuel ne vient qu'en seconde ligne et dans le but surtout de coopérer à la création de ces moyens de jouissance. Et l'on travaille ainsi à une égalisation, à une fastidieuse médiocrité qui regarde toute supériorité avec indifférence, sinon avec dépit. Non, ces citoyens du monde ne doivent pas s'autoriser de Goethe et de Schiller.

Si l'on devait les comparer à quelqu'un, ce serait, comme

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