MONARCHIE ET RÉPUBLIQUE
Intellectuelle, que nous avions respirée dans notre patrie; tandis que nous rencontrons, en outre, dans TAmérique du Nord, un air empesté par une corruption s'échappant du sein des classes prépondérantes, comme on n'en trouve en Europe que dans les contrées les plus déshéritées. Comme nous croyons avoir reconnu que ces défauts , avec l'absence de nationalité, y sont aussi dus en partie à l'organisation républicaine, nous sommes ainsi fort éloignés de lui accorder l'avantage sur la monarchie avant une expérience plus complète.
D est certain que l'organisation d'une république, même grande, est plus simple, plus intelligible que celle d'une monarchie bien entendue. La Constitution fédérale suisse, pour ne pas parler des constitutions spéciales des cantons, est à celle de l'Angleterre comme un moulin à eau est à une machine à vapeur, comme une valse ou une romance à une fugue ou une symphonie. Dans la monarchie, il y a quelque chose d'énigmatique, quelque chose même, en appa- 'rence, d'absurde; mais c'est précisément là que gît le secret de sa supériorité. Tout mystère semble absurde, et cependant il n'est rien de plus profond ; il n'y a pas de vie, pas d'art, pas d'État sans mystère.
Que le hasard aveugle de la naissance puisse élever un individu au-dessus de tous les autres, lui procurer un
pouvoir de direction sur les destinées de millions d'hommes ; que cet individu , malgré une intelligence peut-être bornée et un caractère odieux , puisse se dire le maître et nommer ses sujets tant d'autres de beaucoup meilleurs et plus intelligents ; que sa famille, ses enfants, puissent être placés très-haut au-dessus des enfants de tous les autres hommes, il n'est pas besoin d'une raison bien subtile pour trouver cela contradictoire, révoltant et incompatible avec l'égalité actuelle. Ce fut de tout temps le champ de bataille préféré du terre à terre démocratique. Il faut plus de patience, plus de contrôle sur soi-même; il faut une observation plus profonde, un coup-d'œil plus pénétrant pour apprécier la supériorité de la monarchie. Cette supériorité repose précisément sur cette situation d'un individu et de sa famille à une hauteur où les conflits des intérêts et des partis ne peuvent l'atteindre, où il échappe à tout doute sur sa compétence, à toute substitution autre que la substitution naturelle, amenée par la mort; mais aussi où, même dans ce cas, il est remplacé, sans choix ni combat, par un successeur également naturel, désigné à l'avance. C'est par cette organisation que sont évités à l'État ces commotions et ces périls inséparables de ce renouvellement qui a lieu tous les deux ans , dans la plus haute ou les plus hautes fonctions publiques. Les pratiques qui, en particulier, accompagnent les élections du président aux Etats-Unis, les séductions inévitables, la nécessité de récompenser plus tard avec des places les amis des amis, et de toucher du doigt, pendant la durée de ses fonctions, la vénalité et la corruption régnantes jusque dans les sphères gouvernementales, tous