LA NOBLESSE ET LA BOURGEOISIE
OU de considérer sa destruction comme désirable. Quiconque tient sincèrement à la monarchie ne le peut pas. Nous avons vu plusieurs fois, en France, ce que vaut un trône dans une société nivelée. Au contraire, nous voyons aujourd'hui, en Angleterre, les services que peut rendre une vraie noblesse, d'un côté comme garant des libertés du peuple, de l'autre comme soutien de la puissance légale du roi. Une bonne noblesse appartient à la structure organique d'une monarchie constitutionnelle comme un membre indispensable, et il ne peut être que^ion de l'en retrancher, mais de lui marquer sa place réelle. Celle-ci repose, en première ligne, sur la grande propriété, et la législation doit permettre à cette noblesse, — comme d'ailleurs à la haute bourgeoisie, — de conserver cette propriété indivise dans de certaines limites. En même temps, la constitution doit lui conserver une influence raisonnable sur les aflaires publiques, côte à côte avec la grande industrie, et, pour m'exprimer ainsi, la grande intelligence. Et si la noblesse prussienne, par exemple, n'a jusqu'ici aucunement employé au bien de l'État cette influence qui lui est réservée dans la chambre des seigneurs, le défaut consiste en ceci, que la représentation de la noblesse dans cette assemblée n'est pas mélangée de représentants de l'industrie et de l'intelligence.
En revanche, nous avons vu jusqu'ici, et certes avec déplaisir, que surtout en Prusse, les jeunes flls de la noblesse possèdent un privilège presque exclusif sur toutes les plus hautes situations dans l'armée, la diplomatie et même dans le gouvernement. Nous réclamons une libre concurrence , parce que c'est l'intérêt de l'Etat, et parce
que c'est le droit de tous les citoyens. Et nous ne devons pas nous laisser détourner de nos prétentions par la manière si distinguée dont les membres de cette noblesse ont, pendant les dernières années, dirigé les affaires de TAUemagne, soit dans le cabinet, soit sur les champs de bataille, services qui leur ont mérité, à eux et à leur classe, la vive reconnaissance de la nation. Des bourgeois s'en seraient, sans nul doute, tout aussi bien acquittés, s'ils en avaient eu l'occasion. Les talents naissent dans toutes les conditions, et ils se développent dès qu'on leur ouvre la carrière. Canning était le fils d'un marchand de vin ; Robert Peel d'un tisseur; et parmi les Allemands, Scharnhorst eut pour père un bourgeois, et le vieux Derfflinger ne fut pas même le fils d'un tailleur, mais d'un paysan. Et, en revanche, combien-ne faudrait-il pas compter de généraux incapables et de diplomates maladroits qui n'ont dû leur bâton de commandement ou leur portefeuille qu'à leur seule naissance! Dès l'année 1807 une loi prussienne avait déclaré qu'il n'y avait pas dérogation pour la noblesse de se livrer aux industries bourgeoises ; c'était une tentative pour corriger les préjugés de la noblesse allemande par la sagesse politique, tentative que depuis on n'a que trop abandonnée.
Ce ne sont cependant ni ces restes des privilèges nobiliaires, ni les efforts de la classe ouvrière, qui placenta l'instant présent la classe bourgeoise intermédiaire dans une situation critique. C'est une crise dans son propre sein, amenée par des changements dans la manière de vivre et d'acquérir. Dès l'origine, et jusque dans le milieu de notre siècle, nous vimes la bourgeoisie fondée, d'un côté sur un avoir