LE QUATRIÈME ORDRE ET LE MOUVEMENT DU TRAVAIL
jusqu'à ce que les masses excitées et fanatisées soient revenues à la réflexion, la prospérité de toutes les catégories de la bourgeoisie aura eu le temps d'être compromise, l'activité industrielle et le bien-être de villes et de contrées toutes entières d'être détruits. L'accroissement si rapide, et qui s'aggrave toujours, des prix pour les diverses nécessités de la vie, à commencer par le logement, a, comme une des causes principales, les exigences démesurées des travailleurs près des patrons. On aurait pu penser que ceux-là remarqueraient que par là ils se rendaient à euxmêmes la vie plus difficile ; mais ces hommes ne voient rien au-dessus de leur but essentiellement immédiat : pour le moins de travail possible le plus de salaire possible. Et chaque concession ne fait qu'accroître les prétentions. En Angleterre, on s'agite d'abord pour obtenir la journée de dix heures, puis la journée de neuf heures, et maintenant que cette dernière est établie dans certaines industries, on parle déjà de la journée de huii heures. On peut juger où cela s'arrêtera, si l'on n'y met pas à temps des bornes, aujourd'hui où, pour satisfaire aux exigences toujours croissantes du temps, on est obligé d'augmenter les heures de travail au comptoir, au bureau, à l'étude! En face de telles dispositions de la part de l'une des deux parties, on. peut dès lors s'imaginer quel peut être le succès des conseils d'arbitres composés de membres des deux camps opposés.
En tout cas, la puissance politique nouvellement établie en Allemagne doit veiller et se montrer à la hauteur de sa fonction, afin que l'existence générale ne soit en rien compromise. On peut en vérité mettre à son avoir, qu'en
face de la législation existante, elle se trouve dans une situation difficile. Si je ne m'abuse, ce fut un homme du peuple, le vieux Harkort, qui rappela récemment aux travailleurs qu'on ne leur avait accordé le droit de coalition qu'avec toutes sortes d'hésitations, et qu'il était de leur intérêt de ne pas en faire repentir. Quand des ouvriers forment des sociétés dans le but de se procurer un salaire et des conditions de travail plus favorables, quand ils se décident à une cessation de travail jusqu'au jour où l'on aura fait droit à leurs réclamations, ils sont dans la légalité, en vertu de la législation de la Confédération du Nord, aujourd'hui l'empire d'Allemagne. L'intervention de l'État n'est possible que dans le seul cas où les travailleurs en appelleraient à la violence ou à la menace pour déterminer leurs collègues à entrer dans leur coalition. Mais on voit que l'Etat s'est ainsi infligé un rôle d'agent de police détestable autant que difficile à remplir. Comme des faits récents en ont témoigné, il est cependant des ruptures dommageables de contrats, qui ne peuvent échapper à son action. Puis il devrait sur une société étrangère, qui a pour but notoire le renversement des Etats, avoir les mêmes moyens de défense que contre les jésuites. Mais, positivement, personne ne veut en prendre la responsabilité. Les uns, et ce sont malheureusement les plus influeAts, veulent pouvoir disposer toujours de la classe ouvrière pour s'en servir de spectre contre la bourgeoisie; d'autres, qui visent très-haut, craignent pour leur popularité ; beaucoup se laissent réellement prendre aux grands mots qui sortent de la bouche des avocats de la question du travail, avocats bien souvent équivoques. Pour moi, il est
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certain que le pouvoir politique, en s'intéressant à cette question, remplira un devoir non-seulement envers la bourgeoisie, mais aussi envers la classe ouvrière ; car il débarrassera les justes prétentions de celles-ci de tendances qui doivent être combattues sans relâche, en tant qu'incompatibles avec la civilisation et la morale.
Car au second plan de ce mouvement du travail se tiennent ces mêmes hommes qui, d'après des idées préconçues, voient des barrières, non-seulement dans la différence des nationalités, mais dans la répartition inégale des propriétés, et qui se sont donnés pour devoir de renverser ces barrières dans l'intérêt de ce qu'ils croient le progrès. A la vérité, la propriété privée ne doit pas totalement disparaître, mais doit être considérablement limitée, surtout par l'abolition du droit d'hérédité.
Mais la propriété héréditaire n'est-elle pas un des fondements de la famille? La menacer dans sa sécurité serait porter la hache aux racines mêmes de celle-ci, et par suite aux racines de l'État et de la société. En haut, plus d'Etat national puissant; en bas, plus de famille solidement assise sur l'hérédité : que reste-t-il alors, sinon le grain de sable mouvant des atomes politiques, des individus souverains se condensant de préférence en des groupes sans cohésion et aussi petits que possible ? Où seraient alors et la stabilité et la durée, quand tout souffle de l'air disperse-
"rait ces atomes, jusqu'à ce qu'une averse s'abattant sur eux les fixe au sol ou les entraîne, rendant ainsi possible une nouvelle organisation solide et durable?
La propriété est un fondement indispensable de la moralité et de la civilisation. C'est le fruit et le stimulant du travail. Dès lors, il est nécessaire qu'elle soit héréditaire; sans quoi tout bénéfice serait dissipé dans une grossière sensualité. En règle générale, le possesseur aimerait mieux gaspiller son bien pendant sa propre vie que de le voir passer après lui aux mains d'une masse indifférente. Et l'inégalité elle-même des possessions, que certains socialistes désireraient effacer, est un des éléments indispensables pour le progrès de l'humanité. Sans richesse, sans superflu, il n'y a ni science ni art ; parce qu'alors les loisirs pour leur développement manquent en même temps que les moyens de mise en œuvre pour leurs productions.
Si d'ailleurs toute possession était égalisée, les inégalités dans les facultés dô travail, dans les aptitudes donneraient encore beaucoup à faire aux instincts niveleurs de la démocratie sociale. De bien curieuses tentatives ont déjà été faites pour égaliser les premières, par l'union ouvrière anglaise si vantée. Si l'un des membres peut travailler plus que les autres, et quand même il le désirerait, il ne le doit pas. « Vous êtes sévèrement averti, disent les statuts de l'association ouvrière des maçons à Bradford, réglant la situation des manœuvres, que vous ne devez pas redoubler d'efforts ni engager les autres à le faire, pour vous attirer un sourire du maître. » A l'ouvrier « qui exécute trop rapidement son travail et n'attend pas que les autres aient achevé le leur, » les sta-
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tuts de Tassociation des maçons, à Manchester, imposent une amende augmentée en cas de récidive.
En ce qui concerne les aptitudes, on peut se souvenir d'une théorie à la mode , il y a quelques années , et remise à flot par des écrivains, du reste considérables, qui s'étaient laissés entraîner plus que de raison par le courant de l'opinion du jour: Dorénavant l'humanité ne devait plus être dirigée, comme elle le fut jusqu'ici, par quelques hommes éminents; le talent et la pensée dévenant de plus en plus le patrimoine des masses, celles-ci sauraient bien prendre conseil d'elles-mêmes et progresser sans secours. Si déjà l'on ne devait plus ôter son chapeau devant nul riche, si l'on ne devait plus considérer les autorités autrement que comme des serviteurs délégués du peuple souverain, il y avait encore à se débarrasser du respect qui s'attache aux grands esprits. Alors, on serait arrivé au tutoiement général d'une fraternité en bras de chemise ; ainsi seraient atteints le but et le suprême degré de la civilisation.
Mais les événements des dernières années ont joué un mauvais tour à ces divers calculs. Sans doute les Goethe, les Humboldt semblaient n'avoir pas laissé de successeurs, mais aujourd'hui ce sont les Bismarck, les Moltke, qui ont paru sur la scène, et dont la grandeur est d'autant plus indéniable qu'elle se manifeste par des faits apparents, palpables. Il faut dès lors que les plus rigides et les plus grincheux de nos compagnons se décident à diriger leurs regards vers ces formes élevées, ne les verraient-ils ainsi que jusqu'aux genoux. Non, l'histoire continuera à être une bonne aristocrate, bien qu'animée do sentiments popu-
laires. Les masses, de plus en plus profondément cultivées et instruites, donneront l'impulsion, serviront d'appui, procureront l'énergie, et auront ainsi une action bienfaisante; mais diriger et conduire appartiendront à des hommes supérieurs. Le mot de Hegel « qu'à la tête des faits historiques les individus se tiennent comme des subjectivités provoquant la réalisation de la substance, » ce mot conservera sa vérité, et de même dans le domaine de l'art et de la science, on ne manquera jamais de personnalités préparant la tâche d'une foule de travailleurs.
Ce que le poëte latin dit d'Homère : qui nil molitur inepte, nous pouvons le dire des Anglais au point de vue politique. Leur tact délicat, leur sens pratique, qui les garantissent des commotions, des actions et des réactions trop vives, méritent notre admiration et plus encore notre émulation. Chez les Français la phrase, chez les Allemands l'idéal, abstraction puisée dans les nuages et non dans la réalité, ont une force beaucoup trop grande et dangereuse à tous égards. Un bill pour l'abolition de la peine de mort a été rejeté vivement par la Chambre des communes anglaise avec une majorité de cent soixante-sept voix contre cinquante-quatre; dans les diètes allemandes, de semblables motions ont obtenu plus d'une fois des majorités brillantes qui approchaient de l'unanimité. Là, pour ledroitde suffrage aux élections du parlement, on abaisse de temps en temps
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le cens ; mais jamais il ne vient à l'idée d'un homme d'État anglais de l'abolir.
C'est un grand homme d'Etat qui l'a aboli chez nous en Allemagne ; mais je suis obligé de douter si l'histoire lui comptera comme un de ses titres de grandeur l'établissement du suffrage universel. Le prince de Bismarck n'est rien moins qu'un idéaliste, mais il est d'une nature irritable. Cette mesure fut un atout qu'il mit dans son jeu, contre la bourgeoisie, qui, pendant les années de conflit, lui rendait la vie amère au Landtag prussien, où elle dominait à la faveur du cens électoral. Son dépit se conçoit, puisqu'on lui refusait si obstinément les moyens de mener à bien ce qu'il savait indispensable à la prospérité de l'Allemagne ; mais le refus des représentants se conçoit tout aussi bien, puisqu'ils n'étaient pas initiés aux projets du ministre, projets qu'ils auraient peut-être trouvés trop hardis s'ils les avaient connus. Après le prodigieux succès de sa politique, on a vu depuis longtemps que le chancelier de l'empire éprouve aussi peu de résistance de la part du Landtag prussien émané du suffrage à deux degrés, que du Reichstag, sorti du suffrage universel, et qu'ainsi la mesure était en tout cas superflue. Sans doute les suites funestes que l'on pouvait craindre ne se sont pas réalisées jusqu'aujourd'hui dans la mesure supposée. L'influence du gouvernement sur tant d'électeurs dépendants s'est à peine fait sentir; l'élément démocratique luimême a fait peu de progrès : cette fois encore, comme toutes les fois que le pouvoir fait une faute, le principal avantage a été pour les cléricaux; et certes personne autant qu'eux ne montre une joie aussi grande et aussi complète
de cette institution. Depuis cette époque, dans les contrées catholiques, les habitants intelligents des villes se voient dominés d'une façon malheureuse par le peuple des campagnes, tout à la dévotion de ses prêtres. Le sufiFrage universel est l'œuvre d'une bonne partie de ce qu'on nomme le centre dans le Reichstag. Si les choses resteront en l'état actuel, ou si le parti de la démocratie prendra de l'extension dans le Reichstag, et par son union avec les clé/icaux préparera des difficultés au gouvernement, voilà ce qu'il est pour l'instant impossible de prévoir.
Abstraction faite des résultats possibles, je ne puis cependant trouver la mesure en soi ni juste ni politique. Les droits politiques que l'Etat garantit aux particuliers doivent être en rapport avec les services qu'il en reçoit. On dit bien : chaque Allemand en particulier doit exposer sa vie pour l'Etat allemand ; il doit aussi pouvoir déposer son bulletin dans l'urne électorale ; le service militaire universel d'un côté correspond au suffrage universel de l'autre. Mais rien n'autorise à une conclusion aussi immédiate. Le particulier reçoit de l'Etat, en récompense de son action défensive, pour lui et pour les siens, tout d'abord la sûreté de la vie et des possessions, la participation à l'instruction générale, l'accès possible de toutes les fonctions publiques. En outre, le service militaire personnel est une des prestations qui sont du domaine exclusif de l'Etat, et que seul il règle ; mais une autre non moins importante est le concours que le bourgeois apporte au bien général par le payement de l'impôt. Par la prédominance de ses services financiers, celui qui possède s'acquiert, selon l'étendue de ses possessions, le droit à un surcroit d'impor-