LE SUFFRAGE UNIVERSEL
tance politique. De plus, cette possession est le plus sûr garant qu'il n'usera pas à la légère de son droit de vote. Dans la fortune du possesseur, l'Etat a un gage que celuilà ne donnera sa voix à aucun candidat qui puisse, par un désir d'action démesurée, mettre en danger l'organisation politique, puisque dans ce cas il pourrait être exposé à perdre son avoir. Celui qui ne possède pas ne peut offrir à l'Etat une semblable garantie, puisqu'il espérera plutôt gagner à un bouleversement, et en tout cas ne pourra jamais y perdre.
Enfin et surtout , la question est mal posée , quand on parle constamment du droit de vote, comme si c'était exclusivement un droit et non pas en même temps une fonction confiée par l'Etat aux individus. Mais les fonctions doivent se confier selon le degré des aptitudes. Ces aptitudes consistent ici en une certaine puissance de jugement dans la faculté de prévoir ce qui doit arriver. Ce qui doit arriver, c'est le choix d'un homme chargé, pendant un certain temps , en commun avec plusieurs au- ' très, de contrôler les actes du gouvernement, actes sur lesquels, d'ailleurs, il aura lui-même une action. Mais nul ne peut savoir qui sera capable de ce rôle, sinon celui qui lui-même a la notion des besoins du moment de la société à laquelle il appartient. Il n'est pas besoin d'insister sur les différences infinies qui existent sous ce rapport entre les membres d'un même Etat , depuis l'absence totale de cette notion jusqu'au pressentiment instinctif et à la pleine clarté de l'intelligence. Faut- il en même temps ajouter qu'à cette gradation, si toutefois ceci pouvait se faire, devrait correspondre la gradation du droit électoral ? Mais
parce qu'il n'est pas possible de mesurer exactement la première, il n'en résulte en aucune sorte qu'on doive négliger totalement de l'apprécier. Nous ne pouvons pas sans doute établir une commission d'examen devant l'urne électorale ; nous sommes obligés de nous en tenir aux indices visibles pour tous, et, tout bien considéré, nous accepterons que celui qui possède est mieux instruit, plus cultivé que celui qui ne possède pas; ce qu'il faut aussi entendre, cela va sans dire, des fonctionnaires, des savants, des artistes. Par conséquent, nous avons là au moins deux classes d'électeurs à qui l'Etat pourra confier le droit de vote, ceux d'une classe jouissant d'une voix entière, les autres seulement de 1/6 ou 1/10 de voix, à moins qu'on ne préfère, avec Stuart Mill, ce qu'on appelle le vote multiple. Un tel mode électoral pourrait-il être institué en Allemagne ? Il subsiste encore en partie pour les chambres des Etats particuliers ; mais telle est la suite funeste de la précipitation, qu'une fois faite, il est difficile de revenir sur une fausse manœuvre.
Comme frein au char de l'Etat lancé sur une pente trop rapide , en même temps qu'on établissait le suffrage universel, on déclara gratuite la fonction de député, institution regrettable en face des conditions économiques toujours plus lourdes en Allemagne, et qu'il sera bien difficile de maintenir ; et cependant, si je siégeais au Reichs- ^^g> j^ voterais constamment contre son abolition; en partie pour poser dans l'assemblée des bornes aux progrès de l'élément Bebel-Liebknecht, en partie parce qu'un compromis me semble possible sur le terrain de cette institution. Ainsi, que le Reichstag rende au gouvernement