‹ L'ancienne et la nouvelle foi: confessionChapitre 117 sur 175 · LA PEINE DE MORT · texte numérisé non relu

LA PEINE DE MORT

grâce. Ici, je crois, la générosité de son cœur, la délicatesse de sa conscience, en lui conseillant de ménager le criminel, l'ont conduit à faire tort à la société, à la protection de laquelle un prince ^ doit avant toute chose. Dans un cas semblable, celui-ci est tenu de faire un exemple, pour être aux hommes méchants un objet d'effroi ; un exemple qui leur montre que ce n'est pas la cupidité sans bornes, mais le droit qui a le dernier mot dans le monde. Et il n'est pas besoin d'insister pour montrer que la prison perpétuelle, à laquelle tout criminel espère échapper, n'est pas cet objet d'effroi.

On n'ignore pas qu'actuellement la majorité des jurisconsultes saisissent toutes les occasions favorables pour se prononcer contre la peine de mort. Mais j'ai la hardiesse de ne pas m'en laisser imposer par leurs discours, et encore moins par les témoignages qu'ils puisent dans les faits d'une prétendue statistique, et d'après lesquels le nombre des crimes tendrait à diminuer dans tel ou tel pays, où la peine de mort est abolie. Car on voit trop clairement ici qu'on attribue à cette mesure ce qui est le résultat d'autres facteurs d'action, comme l'amélioration de l'éducation publique, de la police, l'accroissement du bien-être général, facteurs d'action qui réparent ainsi ce que l'abolition de la peine de mort peut avoir de dangereux en soi. Et un vote des juristes, amenant la majorité en faveur de cette mesure, me ferait tout aussi peu me ranger à l'avis exprimé. Par le puissant contingent que la jurisprudence reçoit du corps des avocats, eHe a toujours un côté où elle est accessible plus qu'on ne pourrait le souhaiter à ce qu'on appelle l'opinion publique, c'est-à-dire, dans une

foule de cas, au préjugé dominant. En outre , comme on le sait depuis longtemps, les spécialistes ont la coutume de pénétrer tellement dans la profondeur des choses de leur département , qu'ils ^n voienf rarement la surface. C'est ce qui dut arriver dans ce cas. En dernière analyse, la question de la peine de mort n'est pas du ressort des juristes, mais des hommes politiques. Celui qui dirige les affaires en Allemagne saura ne pas faiblir et conservera cette pénalité ; mais son empereur — fera grâce aux condamnés. Comment ne serions-nous pas ainsi sauvegardés!

En ce qui concerne les rapports de l'État et de l'Église, naturellement nous suivrons, pour notre part, avec le plus vif intérêt, les actes des hommes qui se sont donnés pour tâche de régler ces rapports en vue de la félicité publique, et dans le sens deTesprit^de liberté; surtout, nous ne pouvons que désirer que la ferme et puissante main du chancelier de l'empire ne rencontre pas d'obstacles dans l'immixtion de mains plus faibles.

Mais, jusqu'à nouvel ordre, nous ne demandons pour nous-mêmes à ce mouvement rien autre chose que Diogène au grand Alexandre : tout juste qu'à l'avenir l'ombre de TÉglise ne se rencontre plus dans notre chemin. Je pense qu'avec ces nouvelles conditions nous ne serions pas obligés fravoir plus longtemps affaire à l'Église. Entre autres phoses, le mariage civil serait rendu obligatoire dans tous

l'état et l^église. 269

les cas (ce qui, il est vrai, semble aujourd'hui encore se heurter en haut lieu à d'invincibles préjugés). Surtout, on ne poserait plus au citoyen cette question, s'il appartient ou veut appartenir à une communauté ecclésiastique. Quand le grand roi proclamait dans ses États la liberté, poiir tout particulier, d'être sauvé à sa façon, peut-être eût-il ouvert de grands yeux, mais certes sans colère, si l'un d'eux, qu'au reste il eût connu comme homme d'honneur, lui eût fait cette réponse : Permettez, Majesté, mais je ne veux pas être sauvé. Car, qu'on ne s'y trompe pas, cette expression n'avait pas d'autre sens que celui-ci : Dans mes Etats, chacun est libre d'être fou comme il l'entendra, aussi longtemps que sa folie ne touchera pas de trop près au bien public.

Nous ne méconnaîtrons pas un seul instant que la majorité des hommes eut jusqu'aujourd'hui et aura longtemps encore besoin d'une Eglise. S'il en sera ainsi jusqu'à la fin des choses humaines , c'est une question que nous considérons comme non résolue. En revanche, nous tenons pour un préjugé cette opinion que tout individu doit absolument appartenir à une Eglise, et si l'ancienne n'a plus de valeur pour lui, qu'il doit en choisir une nouvelle. C'est cette opinion qui a conduit à tous ces ravaudages, à tous ces replâtrages de la théologie, dite de conciliation, à l'égard de la vieille Eglise. Du temps de Lessing, ce qu'on voulait allier, c'était la révélation et la raison; de nos jours, on pérore sur le devoir qu'on s'est imposé « de réconcilier la civilisation avec la piété chrétienne. » Mais l'entreprise n'est aujourd'hui ni plus raisonnable, ni plus pratique qu'au temps de Lessing. Ceci reste certain : quand la

vieille foi était absurde, modernisée, comme celle dé Tunion protestante ou toute autre, elle est deux et trois fois absurde. La vieille foi de TEglise est en contradiction avec la raison; elle n'était pas en contradiction avec elle-même. La nouvelle se contredit elle-même dans toutes ses parties ; comment pourrait-elle alors s'accorder avec la raison?

Les soi-disant communions libres , qui , se tenanjt tout à fait en dehors de la fa*adition dogmatique, se placent dans le domaine du raisonnement, des sciences naturelles et de l'histoire, restent parfaitement conséquentes avec elles-mêmes. Sans doute, c'est là un terrain solide, mais non une base pour une société religieuse. J'ai plusieurs fois assisté, à Berlin, au service de ces communions libres, et je l'ai trouvé horriblement sec. J'aspirais ordinairement à quelque allusion à la légende biblique, à une fête du calendrier chrétien, pour émouvoir mon cœur ou mon imagination; mais ce cordial ne m'était pas offert. Non, dans cette voie il n'y a rien à faire. Après qu'on a jeté à terre l'édifice de l'Église, aller chercher sur cette place nivelée une lueur d'édification est triste jusqu'à l'horreur. Ou tout, ou rien. La fondation de ces communions est, en général, l'œuvre d'ecclésiastiques qui, après avoir rompu avec. l'Église dominante, voudraient bien se conserver un certain cercle d'action spirituelle, plutôt que de laïques, qui, ayant abandonné le point de vue de leur Église, aiment mieux se dégager tout simplement de son culte. Et plus, en cette occurrence, l'Etat saura se tenir dans son rôle, moins ils seront poussés à sortir de leur contenance négative.

Pour notre part, — et par nous j'entends ceux dont je

NOTRE ATTITUDE A L*ÉGARD DE l'ÉGLISE. 271

me suis fait l'organe dans le cours de cet écrit, — nous nous trouvons dans la situation que nous avons prise en face de l'Église, bien que nous soyons encore, comme je l'ai dit plus haut, importunés par ses pratiques liturgiques, et surtout que nous ayons encore affaire à elle. Mais nous éprouvons si peu la nécessité d'une autre Eglise, à moitié ou tout entière fondée sur la raison, que nous ne voudrions pas y entrer, quand même l'Etat lui assurerait généreusement toutes les prérogatives qui sont le partage des anciennes.

Comme si l'on ne pouvait se rassembler que dans une église, être édifié que par un sermon ! A une époque et dans un état de civilisation où jaillissent tant de sources d'émotions intellectuelles et de relèvements moraux, pourquoi s'attacher à une forme usée et vieillie? En fin de compte, ce n'est pas autre chose qu'une habitude. On ne peut pas s'imaginer une place vide, là où de tout temps on a vu subsister quelque chose. Il faut que le dimanche reste le dimanche, et que ce jour-là on aille à l'église. Comme je l'ai rappelé au début, nous ne voulons disputer avec personne ; « que chacun agisse comme il l'entendra ; » nous voulons seulement indiquer comment nous agissons, comment nous avons agi depuis longtemps déjà. A côté de notre profession, — car nous appartenons aux professions les plus diverses; nous ne sommes pas seulement des

savants ou des artistes ; mais des fonctionnaires, des militaires, des industriels et des propriétaires; l'élément, féminin lui-même est représenté chez nous, et, .comme on le sait déjà, nous ne sommes pas seulement un petit nombrci nous sommes des milliers, et non pas les plus mauvais dans tous les pays, — à côté de notre profession, dis-je, et à côté de la vie dans la famille et au milieu des amis, nous cherchons à nous conserver l'esprit ouvert à tous les plus hauts intérêts de l'humanité. Nous avons dans les dernières années pris, chacun dans la mesure de nos moyens, une part active à la lutte nationale et à la constitution de l'Etat allemand, et nous nous trouvons nousmêmes élevés par le changement inattendu et glorieux qui s'est produit dans la destinée de notre nation, tant de fois éprouvée. Dans cette guerre, nous rencontrons une matière inépuisable de méditation sur les causes qui amènent le salut ou la perte des peuples et des individus. Aucun temps n'est plus riche eii enseignements moraux que l'époque présente. Nous nous préparons à comprendre ces choses par l'étude de l'histoire, étude rendue accessible également à ceux qui ne sont pas des savants, par une série attrayante d'ouvrages historiques populaires; puis nous cherchons à étendre nos connaissances sur la nature ^ et là encore les moyens d'étude ne manquent pas. Enfin, nous trouvons dans les écrits de nos grands poëtes, dans l'audition des œuvres de nos grands musiciens, des émotions pour notre esprit, notre cœur, notre imagination, émotions qui ne laissent rien au-dessus d'elles. « Ainsi vivons-nous, favorisés de la fortune. »

On m'objectera qu'il n'y a là une ressource que pour

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