COMPENSATIONS
les seuls savants, tout au moins pour les personnes cultivées ; que Thomme du simple peuple ne peut ni beaucoup lire ni beaucoup étudier, le temps lui manquant ainsi que les connaissances ; que nos poëtes surtout sont trop élevés pour lui. Il faut donc lui laisser la Bible, qu'il comprend. La comprend-il, la Bible? Combien y a-t-il de théologiens qui la comprennent, qui veulent la comprendre? Oui, Ton s'imagine comprendre la Bible, parce qu'on est habitué à ne pas le faire. Et puis, le lecteur actuel n'y apporte- 1- il pas tout autant de matériaux qu'il en retire ? Pour ne point parler de livres tels que l'Apocalypse de Jean et de la plupart des livres des prophètes, ne doiton pas penser que le Nathan de Lessing ou Hermann et Dorothée de Goethe ne sont pas plus difficiles à entendre, et ne renferment pas moins de « vérités salutaires », de maximes fécondes qu'une épître de Paul, ou un discours de l'Evangile de Jean? Ce n'est pas que nous demandions d'enlever la Bible à l'école ou aux mains de celui à qui elle est encore une source d'édification. Notre opinion est seulement que celle-ci serait plus abondante, plus moralement féconde, si elle était peu à peu mélangée de l'édification produite par les meilleurs passages de notre littérature nationale. Et quand, dans l'avenir, les enfants de nos paysans seront un peu moins assommés, dans les écoles de villages, avec la géographie de la Palestine ou l'histoire des Juifs, avec des articles de foi incompréhensibles ou des maximes indigestes, il leur restera d'autant plus de temps pour participer sérieusement à la vie intellectuelle de leur peuple, pour se développer au contact de ses sources si puissantes de civilisation.
Je parlais tout à l'heure des œuvres de nos grands poètes et de nos grands musiciens, de la nourriture que nous pourrions en extraire pour notre esprit et notre cœur. Sans doute, l'art, dans toutes ses branches, a pour mission de nous faire contempler ou tout au moins pressentir, dans un cadre restreint, l'harmonie universelle qui pénètre tout l'ensemble des phénomènes, qui renaît sans cesse de la lutte perpétuelle des forces, harmonie dont l'immensité se révèle à nous à travers le Tout infini. Telle est la cause de l'intime alliance que nous avons de tout temps et chez tous les peuples constatée entre l'art et la religion. Les grandes productions de l'art plastique, elles aussi, agissent dans le sens religieux ; mais une telle action est plus immédiatement encore le propre de la poésie et de la musique, et, à ce propos, j'ai quelque chose sur le cœur. Il ne peut être ici question d'indiquer comment on doit lire les maîtres dans le premier cas, les entendre dans le second ; je ne veux enseigner à personne une manière de sentir ; mais on voudra peut-être me permettre de dire comment je les ai lus et entendus, ce que j'ai pris chez eux, ressenti et pensé. Peutêtre aussi serai-je plus prolixe que l'occasion ne semblerait le comporter; alors, que le lecteur veuille bien me le pardonner : le cœur déborde de ce dont il est plein. Qu'il soit bien assuré tout d'abord que ce qui va suivre ne consiste pas en quelque ancienne étude que j'intercale ici. Non, ceci a été écrit pour le but présent et pour cette place.