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LA POÉSIE ÉTRANGÈRE ET LA POÉSIE NATIONALE

de l'inspiration et de la pensée, rendent sensibles jusqu'aux formes métriques, jusqu'aux tournures les plus délicates du texte original. Par cette propriété de notre langue et par la perfection actuelle de l'art de traduire, les esprits désireux de culture possèdent un moyen d'étendre au delà des frontières nationales le cercle de leurs idées et de leurs sentiments, moyen qu'on ne pourra jamais estimer trop haut, et qui exerce déjà une influence heureuse sur nos grands poëtes et sur leurs productions. La langue française est devenue la langue du monde, en ce sens qu'elle a su s'imposer à tous les peuples comme moyen de relation, et qu'elle a su s'insinuer parmi eux; la langue allemande l'est devenue, parce qu'elle à su s'assimiler pour elle et pour son peuple les plus puissantes productions des littératures étrangères.

Quel que soit cependant l'attrait qui nous attache aux grandes productions poétiques des autres temps et des autres peuples, chacun de nous ne se sent en intimité complète qu'avec les poëtes de sa propre nation. Là, nous respirons l'air de la patrie, de ses montagnes et de ses plaines; là nous entoure un esprit qui est notre esprit; là nous retrouvons le mode de pensées et de sensations au milieu desquelles nous nous sommes développés. Il est possible que Shakespeare soit plus grand que Goethe ; il est possible aussi que Sirius soit plus grand que notre soleil ; mais ce n'est pas lui qui mûrit nos treilles.

La poésie allemande a eu, comme on sait, deux périodes florissantes; la première, dans le moyen âge, au temps des empereurs souabes; l'autre, depuis la seconde moitié du siècle précédent jusqu'au commencement du dix-neu-

vième. En face des productions de la première, nous, les hommes d'aujourd'hui, nous sommes comme des étrangers. Quiconque n'est pas un spécialiste a besoin d'une traduction pour les comprendre (nous en possédons d'ailleurs d'excellentes) ; et, d'autre part, les mœurs et les conceptions de ces temps de la chevalerie allemande ne nous sont guère moins étrangères que celles des Romains à l'époque d'Auguste, ou des Anglais aux jours d'Elisabeth. D'où il suit que ces vieilles poésies allemandes ont plus de valeur au point de vue de l'histoire nationale qu'au point de vue des émotions puisées par l'homme dans la poésie. Celui-là peut au besoin se passer du reste, qui s'est familiarisé avec le poëme des Nibelungen, les proverbes de Walther de Vogelweide et quelque peu aussi avec Tristan et Isolde.

Nous ne puisons une satisfaction réelle et complète que dans nos poëtes de la seconde période, dans ceux qui furent les ancêtres immédiats de notre manière actuelle de penser et de sentir, dont nous voudrions, pleins de reconnaissance et du désir d'apprendre , n'entendre jamais cesser les accents nobles et gracieux. Mais ici, en raison de l'espace qui nous est départi, il n'y a d'autre conseil à suivre, que de choisir parmi les grands les plus grands seuls, sans nous arrêter aux autres ; et, bien qu'il y eût beaucoup à dire sur ces derniers, je me limiterai à Lessing, Goethe et Schiller.

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