LES ROMANS DE GOETHE. WERTHER
du monde et de la vie ; par sa signification et l'abondance des idées, c'est un poëme tel qu'aucune autre nation ne peut en montrer un semblable. Il va sans dire que je n'ai en vue que la première partie, celle qui, commencée dans les plus belles années de la jeunesse du poëte, fut provisoirement terminée pendant les meilleures de son âge d'homme. Il est naturel que la pensée de compléter son œuvre principale Tait suivi dans toute sa vie, comme il est naturel que, tentant cet accomplissement lorsqu'il était devenu vieillard, il ne pouvait plus réussir, et ne devait parvenir qu'à mettre au jour une allégorique fantasmagorie.
A côté des facultés lyriques dominaient encore en Goethe celles de l'épopée. Sa nature savait concevoir et exprimer ce pur et calme reflet d'un monde aux formes variées et belles, de même qu'elle savait se faire l'écho puissant d'un cœur à tous les degrés de l'émotion. Ces deux côtés de la nature de Goethe se révèlent à nous comme intimement confondus dans son Werther. La forme épistolaire est tout entière lyrique ; les événements, les sensations du cœur, à part quelques passages où le conteur prend la pa- • rôle, nous apparaissent traduits par l'émotion des héros. Ce roman répondait aux préoccupations du moment , et il agit à son apparition avec une violence pathologique. Pour nous, rendus plus libres par l'éloignement, nous nous
sentons entraînés tout d'abord à la sympathie, puis à l'admiration, par Tardeur et la tendresse des sentiments qu'il nous révèle, par la vivacité, la fraîcheur des tableaux qu'il déploie à nos yeux, et par le charme d'une langue encore à son aurore.
Le roman principal de Goethe, celui qui reflète toute une vie humaine , c'est le Wilhelm Meister, où l'élément lyrique et l'élément épique se séparent, de sorte que les plus charmantes romances semblent comme de petites barques pavoisées qui surnagent sur le courant que descend doucement le récit. Wilhelm Meister n'est pas l'œuvre d'un seul jet; commencé dans l'année 1777, il marche lentement de progrès en progrès, de sorte que parfois, dans une année, un livre s'ajoute, souvent laissé au milieu des distractions et des occupations de la cour, mais toujours repris ; enfin l'œuvre , reléguée au dernier plan par le voyage en Italie et par la confusion politique et guerrière des années suivantes, ne fut achevée qu'en 1796, presque vingt ans après son premier commencement. Mais comme le poëte a déposé là tout ce qu'il a vécu, observé et appris durant une si longue période , il en résulte que ce roman, comme le dit Goethe , est une des productions les plus complexes, tellement que c'est à peine si lui-même en possède la clé. Ce que par-dessus tout il n'aimait pas, s'entendre interroger sur l'idée, l'effet ou la morale d'un poëme, devait lui être particulièrement désagréable à propos de Wilhelm Meister. « On cherche un point cen- ' tral, dit-il en réponse à Eckermann , ce qui est difficile et ce qui n'est pas juste. Je devais penser qu'une vie féconde en événements qui se déroulent à nos yeux serait