WILHELM MEISTER
quelque chose par elle-même, sans le secours d'une tendance préconçue et poursuivie. Mais si l'on veut chercher ici quelque chose d'analogue, qu'on s'en tienne à ces paroles de Frédéric, qu'il adresse pour conclure à notre héros: Tu viens à moi comme Saiil, fils de Cis, qui sortit de chez lui pour chercher les ânesses de son père, et trouva un royaume. — Qu'on s'en tienne là; car, dans le fond, tout ce qui s'y rencontre ne semble pas vouloir dire autre chose que ceci : l'homme, malgré toutes ses sottises et toutes ses erreurs , dirigé par une main supérieure, finit par arriver à un résultat heureux. »
On peut s'assurer encore plus immédiatement que Goethe composa son œuvre de la matière de sa propre vie. Il était venu à Weimar l'aiguillon d'un amour de jeunesse au cœur; là, il avait vu s'ouvrir à ses yeux un monde nouveau avec des conditions nouvelles; partageant une prédilection princière, il avait pris pour lui-même le goût du théâtre, et le poëte s'était fait maintes fois dramaturge. Cependant l'homme de cour devint en peu de temps l'homme d'Etat ; à côté des fêtes il pénétra de plus en plus dans les affaires publiques ; il apprit, dans des voyages où l'appelaient ses fonctions, à connaître le pays, sa situation et ses besoins , s'efforça de développer l'agriculture et l'industrie, tenta de venir en aide à l'exploitation des mines et de remédier aux nécessités publiques. Cette marche, que le poëte a suivie, se trouve reflétée dans son roman. Amoureux, Wilhelm, fils d'un marchand, s'enfuit vers le théâtre. Tandis que ses inclinations peu solides s'évanouissent, que son idéal et ses projets dramatiques se dévoilent peu à peu à lui comme des illusions, il s'élève, par les con-
naissances qu'il acquiert et par la société qu'il fréquente, à une haute culture de l'esprit et du cœur, finit par se trouver possesseur de propriétés, et par l'amour de la sœ^r, par l'estime du frère, est accepté par une noble famille, qui unit aux mœurs d'un monde délicat les plus vifs sentiments d'humanité. Il a ainsi réellement atteint l'entier développement harmonique de ses facultés , en même temps que la dignité d'une activité humaine, d'où résulte le bonheur pour lui et pour d'autres, poursuivi sur des chemins souvent bien difficiles, et à une tout autre place que celle qu'il cherchait dans le début.
A ce point , le roman pouvait être tenu pour achevé ; mais plus de vingt années plus tard , Goethe se trouva poussé à faire suivre par les Années de voyage les Années d'apprentissage de son héros. Quelques choses excellentes que contienne cette suite au point de vue des pensées et des intentions, quelque puissamment qu'elle témoigne de l'ardente participation du poëte aux questions sociales de l'époque, la forme poétique ne répond plus à la pensée; l'intérêt aux personnages du roman et à leur destinée ne se maintient pas, et comme pour la seconde partie de Faust, nous nous trouvons de plus en plus transportés dans un monde symbolique de fantômes. Le sentiment poétique ne se trouve en quelque façon satisfait que par les nouvelles que le poëte a incorporées à son œuvre , mais en laissant malheureusement les meilleures incomplètes, et que le lecteur détache du reste, à la façon des enfants gourmands qui, d'un gâteau dont la pâte est grossière, ne mangent que les raisins ou les amandes. On devra toujours regretter que Goethe n'ait pas achevé des récits comme l'Homme