HERMANN ET DOROTHÉE
rentes électives. Pour le public, ce roman resta incompris ; les amis eux-mêmes Taccueillirent froidement, et entre eux secouèrent la tête ; ceux qui étaient mal disposés en tirèrent un nouveau prétexte de décrier le poëte. Une héroïne s'est laissée aller sans défiance et presque sans en avoir conscience à une passion noble dans son principe , mais qui menace d'être envahissante. Aussitôt qu'elle reconnaît son incompatibilité avec les règles morales, bien que les circonstances extérieures soient sur le point de laisser la place libre à cette passion inexorable, elle se condamne elle-même, et entraîne avec elle à la mort son amant, qui, à la vérité, ne s'est pas montré aussi moralement fort. Voilà la matière du roman, et voilà ce qu'on qualifie d'immoral !
Douze ans auparavant, Goethe avait été mieux apprécié et avait obtenu un succès mérité avec un poëme sur le sens et la valeur duquel il était à la vérité impossible de se méprendre : je veux parler d'Hermann et Dorothée, où, dans la forme de l'épopée homérique, il présente à nos yeux un coin de la vie bourgeoise en Allemagne, contrastant sur le fond des grands événements politiques de l'époque. Platen a nommé avec raison ce poëme l'orgueil de l'Allemagne, la perle de l'art. Il trouvait l'hexamètre inégal, ce dont nous devons tenir compte au virtuose. S'il avait eu l'âge d'homme quand Goethe écrivit son Hermann et ses Elégies, celui-ci, qui se plaignait souvent du vague de la métrique allemande, aurait pu l'interroger aussi bien que A.-W. Schlegel, et aurait pu faire son possible pour mettre à profit ses conseils , mais n'aurait eu aucune envie de troquer son laisser-aller si fécond contre la sèche
correction du comte. Nous n'admirons pas moins Eckermann quand, à propos des dernières années du poëte, il nous dit qu'Herraann et Dorothée est presque le seul de ses grands poëmes qui lui fasse encore plaisir, et qu'il ne puisse lire sans le plus vif intérêt. Le poërae est d'autant plus saisissant que le caractère et la situation des personnages sont plus simples, et que l'expression est moins recherchée, n est tout entier pénétré de sagesse humaine, de sens bourgeois et d'aptitude morale, et doit rendre le poëte cher à ceux mêmes qui ne peuvent pas toujours le suivre dans ses autres voies; tandis que les autres placent cette œuvre à la tête de ses productions maîtresses.
Je le disais au commencement : on ne saurait en finir avec Goethe. Quand on a passé vivement sur maintes choses, on en rencontre de nouvelles qui ne méritent pas moins l'attention que celles dont on a parlé. Je vais consacrer quelques lignes à l'ouvrage Poésie et Vérité, aux indications biographiques qui y sont contenues, et en même temps à ce qui a paru peu à peu de sa correspondance.
Comme on l'a vu par le titre , l'auteur n'a pas pu oublier qu'il était poëte ; et lui-même place cet écrit sur la même ligne qu'un roman, quand il répond à Eckermann : Dans l'Histoire de Sesenheim comme dans les Parentés électives, il n'est pas un trait qui n'ait été vrai, mais il n'en
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est pas un non plus qui soit conservé tel qu'il a été vécu. Il a donné à son livre ce nom, parce qu'il s'élève, par des tendances supérieures, au-dessus dos régions d'une réalité vulgaire, et ne rappelle les faits particuliers que pour servir de confirmation à des vérités plus hautes. Aussi, sous le rapport des faits, le livre a-t-il subi diverses rectifications au moyen de lettres que le vieillard n'avait pas à sa disposition quand il écrivait ; mais comme un tel contrôle manque totalement pour les premières années de la jeunesse de Goethe, il sera plus difficile ici de rétablir la vérité, en tant que les poëmes qui suivirent, surtout Wilhelm Meister, n'apporteront pas leurs lumières. Les rectifications mentionnées touchent en grande partie à des défauts de mémoire ; mais un autre élément entre avec cela en considération. Goethe avait en lui tout le contraire du cynisme coquet de l'auteur des Confessions, qui consistait à se dépouiller du bas pour se draper du haut ; celui-là voilait ce qui ne doit pas être vu, pour retenir toute l'attention sur tout ce qui est important au point de vue humain.
Comment un individu doué de telles ou telles qualités s'est développé dans une position sociale donnée, au milieu d'un entourage déterminé, d'influences favorables et d'influences défavorables ; comment il fait un pas en avant, puis est rejeté en arrière , sait réparer le dommage qui lui est causé et le faire tourner à son avantage ; ce que sont les conditions personnelles de cet individu, ses parents, ses frères et sœurs, ses premières amours ; ce que sont autour de lui le monde, la ville natale, le corps germanique, la littérature au temps de sa venue; enfln,rappari-
tion de ses premières œuvres, leur action sur le public et la réaction sur le jeune auteur : tout cela, Goethe nous Ta dépeint de telle sorte dans Poésie et Vérité, que le livre en acquiert dans toutes ses parties une importance capitale, et prend ainsi place bien au-dessus d'une autobiographie ordinaire. Quand nous voyons un individu qui, sous la protection de son génie, marche de progrès en progrès, devient maître de tous les obstacles, sort victorieux de toutes les complications et de tous les combats, unis à lui par une vive sympathie, nous nous sentons élevés audessus de nous-mêmes, nous sentons fortifiés en nous la foi à la puissance des nobles inspirations, à un monde disposé pour elles, le courage pour l'action constante et joyeuse, source de toute vertu comme de tout bonheur. On peut regretter que cette exposition soit close avec le départ de Goethe pour Weimar ; mais l'on conçoit facilement qu'il n'ait eu aucune envie de nous représenter, pour thème d'une telle étude, le reste dç son existence, qu'il passe tout entier dans cette ville ; et cette considération doit mettre des limites à nos regrets, qu'il nous a dépeint complètement l'époque de son enfance et de sa jeunesse, jusqu'aux débuts de son âge d'homme, c'est-à-dire entre toutes la plus importante pour le développement de l'individu. Tandis que dans ce qu'il appelait ses cahiers de notes quotidiennes, Goethe ne nous esquissa pour ainsi dire qu'au crayon sa vie à Weimar, surtout pour la seconde moitié , il nous laisse , au contraire , des relations plus détaillées sur différentes circonstances qu'il rencontre en dehors de cette ville. Ainsi les diverses péripéties du voyage en Italie, dont la première partie surtout, conser-