LA CORRESPONDANCE ENTRE GOETHE ET SCHILLER
ture, et maintiennent pendant dix grandes années leur alliance vivante et féconde sans trouble, sans trace de jalousie et d'envie, malgré des occasions sans cesse renouvelées par la situation de Tun, par les succès de l'autre, jusqu'au jour trop tôt venu où le plus jeune manque à son ami. On peut s'étonner, et il n'est pas rare d'en entendre faire un reproche à nos deux poëtes, que pendant une époque si troublée politiquement, la chose publique ne joue aucun rôle dans leur correspondance, qu'il n'y soit fait mention en particulier de la guerre funeste qui amena la ruine de l'empire allemand, qu'en passant, en tant qu'elle est un obstacle à la librairie ou aux voyages, et qu'elle apporte le trouble chez leurs parents et amis. A ce point de vue les récents événements nous ont seuls permis d'apprécier combien ces deux hommes glorieux avaient conscience de leur mission. A quoi cela eût-il servi, qu'ils se fussent laissés entraîner aux préoccupations politiques du temps? C'est ici qu'on peut dire: laisse les morts ensevelir leurs morts, et toi, marche et annonce le royaume de Dieu. Leur mission était, sans se laisser distraire par les ruines politiques qui s'accumulaient irrésistiblement autour d'eux, d'édifier une solide forteresse pour l'esprit, dans laquelle les Allemands, en même temps qu'ils se perfectionneraient comme hommes, pourraient apprendre à se sentir comme nation, jusqu'au jour où, après s'être élevés au niveau de l'adversaire, ils seraient capables de procéder à la constitution d'un État allemand.
Les lettres de Goethe à la femme dont la puissante influence n'a pas peu contribué à l'élever au degré de perfection où il se rencontra plus tard avec Schiller, ces
lettres à Madame de Stein nous importent et nous attachent à un autre titre que sa correspondance avec son émule. Elles nous permettent de jeter un regard grandement instructif dans ce cœur de poëte aux sentiments si tendres et si vifs, qui, pour se reposer de son immense activité dans le domaine de la poésie et de la science, de la société et des affaires de TEtat, eut le besoin constant du doux foyer d'un noble amour. Ses lettres à Kestner et à Lotte, que le fils de cette dernière nous a transmises sous le titre : Goethe et Werther, sont un complément inestimable de Poésie et Vérité. Elles projettent le jour de la réalité sur un chapitre de la vie du poëte, qui, là, ne nous apparaissait que dans le vague d'une esquisse confuse rappelant de lointains souvenirs. Leur importance est double : d'un côté, elles nous font voir le fondement réel de Werther et nous fournissent aussi un exemple précis du procédé artistique de Goethe ; d'autre part, elles nous montrent en celui-ci l'homme engagé dans un conflit entre l'inclination et le devoir. Et nous jouissons de la double satisfaction de trouver l'homme aussi estimable que nous trouvons le poëte admirable.
Les lettres de Goethe à Herder et sa correspondance avec Jacobi ont ceci de commun, que débutant avec toute la chaleur d'une amitié de jeunesse, elle cesse par la froideur, la séparation de natures incompatibles. La correspondance avec Knebel , au contraire, si léger que soit ce dernier, quelquefois même indisposé contre Goethe, témoigne d'une cordialité constante; chez l'un, d'une piété indestructible, chez tous deux d'un attachement fidèle, et cela jusqu'à dans l'âge le plus avancé, où le plus
LA CORRESPOxXDANCE DE GOETHE. 301
jeune devait encore survivre à Tautre. La même cordialité se retrouve dans la correspondance avec le duc Charles- Auguste, où jamais ne disparait Tardeur et la franchise d'une ancienne amitié, bien que, du côté de Goethe, elle devienne avec les années plus cérémonieuse, et conformément aux choses traitées, se sente du formalisme des affaires de la chancellerie. Dans les six volumes de la correspondance avec Zelter, ce dernier fait, à la vérité, une place trop large à sa rude loquacité ; néanmoins , cette collection, avec les entretiens d'Eckermann , sont une mine indispensable où l'on trouvera conservées, par un disciple, avec une fidélité qui n'eut jamais d'égale, les maximes du maître sur ses diverses situations, ses dispositions, ses occupations et ses jugements. Mais parmi les autres collections des lettres de Goethe , dont le nombre continue à s'augmenter presque avec chaque année, jusqu'aux petites lettres à Auguste Stolberg, qu'il n'avait jamais vue, ou les billets à la belle Branconi , qu'il n'avait que trop vue, il n'en est aucune qui n'ajoute à cette figure un trait nouveau, bien que peu apparent, et — chose rare et merveilleuse — pour ceux qui savent la saisir dans son entier, aucune qui ne tourne à son honneur. Ces collections, en particulier, rapprochées de l'ouvrage Poésie et Vérité, ont de plus en plus produit sur nous ce résultat, que Goethe, cher comme poëte, l'est devenu comme homme; qu'à côté de ses productions de l'art littéraire , nous ne nous lasserons jamais de considérer, d'admirer et de rendre profitable pour nous cette autre œuvre d'art, sa vie si digne, si active et si féconde , dont toutes les parties se fondent dans une harmonieuse unité.
Goethe et Schiller se complètent l'un l'autre. Ce qui en témoigne dans tous les cas, c'est que l'un possède sa force là où l'autre a sa faiblesse, et réciproquement. La force de Schiller est dans le drame, où Goethe ne parvient pas à l'atteindre; mais dans le genre lyrique, au contraire, où celui-ci reste unique, nous voyons Schiller être faible, en ce qui touche au cœur même du genre, la chanson, et il n'a fait que de fugitives tentatives dans l'épopée ou le récit.
Quand Schiller, dans son premier ravissement pour la chanson de Mignon , du huitième livre de Wilhelm Meister, écrivait à Koerner : « En face de Goethe , je ne serai jamais qu'un brouillon poétique, » son ami avait complètement raison de le prémunir contre l'exagération de la modestie, et de lui rappeler que ce genre, où Goethe pouvait avoir sur lui l'avantage, n'est pas toute la sphère de l'art poétique. Dans ce genre, c'est-à-dire dans la poésie lyrique, dans le vrai sens du mot, dont cette chanson de Mignon est une des plus tendres pages, Goethe ne l'emportait pas seulement sur Schiller; mais celui-ci ne pouvait pas même se comparer à celui-là, et c'est ce sentiment exact que le noble esprit a exagéré dans ces mots dictés par son désintéressement. Quand, au contraire, il déclare à ce même ami, qu'à l'égard du drame il ne se mesure pas avec Goethe, quand même il mettrait en œuvre toutes