LA CLOCHE. LES BALLADES
dramatique de traiter de tels sujets, l'absence de simplicité épique qui distingue la plupart de ses ballades de celles de Goethe. Le poëte a surtout réussi dans -celles où il s'est attaché à des souvenirs de l'antique, comme l'Anneau de Polycrates, inspiré d'Hérodote; comme les Grues d'Ibycus, auxquelles il mêla une remarquable paraphrase d'un chœur d'Eschyle; comme la splendide Fête de la Victoire, composée sous la forme d'une chanson de société, pour laquelle, selon son expression à Goethe, il est descendu dans l'abondante moisson de l'Iliade ; comme Héro et Léandre, qui parut seulement quelque peu surchargée de phraséologie mythologique. Parmi les sujets romantiques, le Plongeur se distingue par ses peintures grandioses de la nature, et, en raison de sa vivacité d'exposition, il est devenu un morceau favori de déclamation. Le Chevalier Toggenburg est conté avec charme et simplicité; la tendressse s'y respire, mais allant parfois peutêtre jusqu'à la mollesse. La Caution et la Marche au marteau de fer ont un effet dramatique; seulement, dans le dernier comme dans le Comte de Habsbourg, la description de la piété catholique du héros a chez Schiller quelque chose de factice. Le Gant est un brillant morceau de peinture par la langue et le rhythme; mais les mauvais romantiques n'ont pas été seuls à éprouver un sentiment d'ennui au Combat avec le dragon surchargé de ses vingtcinq strophes de douze vers.
Dans le domaine du récit en prose, le Visionnaire est le fragment d'un roman resté inachevé; le Criminel pour avoir perdu l'honneur, le Jeu du sort sont des événements réels, arrangés en nouvelles. Dans le fragment du
roman tout est parent du drame, et les scènes avec l'arménien sont traitées de la façon la plus saisissante ; mais il y manque le calme et Tampleur épiques. Ce sujet d'ailleurs avait en fin de compte le caractère d'une nouvelle, et nul doute que si Schiller eût été plus tard porté à l'achever, il ne l'eût fait brillamment. Car ces deux moindres récits déjà cités, et qui ne sont pas généralement appréciés à leur valeur, témoignent d'une grande aptitude pour la nouvelle. Bien peu de lecteurs savent aussi que non - seulement ceux-là, mais le Visionnaire lui-même traitent de faits empruntés à l'histoire du Wurtemberg, dont l'imagination du poëte se nourrit de longues années, jusqu'au temps de son séjour à Dresde et même à Weimar. Ainsi l'Aubergiste est un bandit encore vivant aujourd'hui dans les souvenirs populaires du Wurtemberg ; ainsi, dans le Jeu du sort, Aloysius de G... et Martinengo sont les deux rivaux pour la faveur du duc Charles, le colonel Riegeret le comte Montmartin, et, d'après son esquisse, la fable du Visionnaire n'est pas autre chose que l'histoire de la conversion au catholicisme du prince de Wurtemberg, plus tard le duc Charles- Alexandre (le père du duc Charles). Sans doute les motifs intimes étaient loin d'être aussi délicats que le poëte nous les a représentés ; il ne s'agissait en aucune sorte de scrupules philosophiques et religieux ; il y avait en jeu tout simplement une somme d'argent que les Etats Wurtembergeois refusaient au prince maigrement apanage, et qui, à ce qu'on crut, lui fut garantie par les jésuites de Vienne pour prix de sa conversion. Mais quand un soir, dans Schiller, le mystérieux arménien vient chuchoter à Toreille du prince sur la