LES SYMFMÏONIKS DE MOZART
génie. Là, il avait ajouté à la précision un peu maigro de son prédécesseur l'abondance musicale; ici, nous voyons se dégager de la gaieté de jeu, de la verve et de la sentimentalité d'Haydn, un sentiment plus profond, une émotion plus vive. Il se rattache immédiatement à ce prédécesseur par ses quatuors, dont il lui dédia le premier recueil, recueil sur lequel nous aurons à revenir. Mais c'est à peine» si nulle part ailleurs nous voyons plus clairement quel homme étonnant était Mozart, de quelle puissance de production il était doué, que dans ses trois dernières symphonies. Il les composa en six semaines de l'été de 1788, c<»llo (m mi bémol majeur, celle en sol mineur et celle en ut majeur. Nous savons que ces symphonies sont en leur genre la perfection même; qu'on a pu, dans la suite, renchérir sur elles , mais qu'on ne les a pas dépassées. Nous savons de plus que chacune diffère totalement des autres, soit comme sujet, soit comme exécution ; qu'elles sont même l'opposé Tune de l'autre. Dans celle en mi-bémol majeur, ri(»n (^ue la fortune et l'éclat, la plus luxuriante harmonie comme expression de la santé et de la force; dans c(;lle en solmineur, rien que la passion douloureuse qui se prwipite, durant tout le cours du morceau, dans des t<nitatives d'apaisement toujours nouvelles et toujours vaines; dans œlle en ut majeur enfin, dès les premiènfs mesures, l'eswjr vers h»s pures régions éthérées, oii la douleur s(; résout dans son élément dernier et ne soutient plus niénn^ la violent» du combat que dans un cahne harmonique. Kt là encore» ho reproduisent les conditions des trois opénis : aucune n'est la plus belle et chacune l'wt, parce qu'elle» Test dans un autre sens.
Rien nVst plus propre à activer le développement d un art ou d'une science, que l'apparition sur le même domaine, au même temps ou à des temps peu éloignés, de deux génies, tous deux hautement doués, mais avec des facultés différentes. C'est ce qui avait lieu pour la philosophie, quand un Aristote s'élevait à l'école d'un Platon ; pour la peinture, quand un Michel-Ange ajoutait son action à l'action de Raphaël ; pour la poésie allemande, quand un Schiller venait à la lumière dix ans après Goethe. Ainsi, pour la musique, Beethoven naquit quatorze ans après Mozart.
Rarement la nature et le sort ont formé deux hommes doués d'aptitudes semblables et en même temps présentant un tel contraste. Déjà, en ce qui concerne leur ascendance et leur famille, du côté de Mozart, des conditions limitées, .mais cependant coordonnées : un père qui sert de modèle, une mère gracieuse et bonne, une sœur possédant des facultés musicales ; chez Beethoven, un père ivrogne, une mère opprimée et souffrante, des frères sans culture dans le désordre domestique. Puis les natures elles-mêmes : Mozart, tendre, mobile, au sang léger et à la vie facile ; Beethoven, dur, mélancolique, lourd et intraitable, pxiis bientôt î^ssombri davantage encore par le mal terrible de la surdité, qui le séparait de plus en plus des hommes et à la fin lui interdit la perception par les sens de ses propres œuvres. On pouvait donc tout d'abord prévoir, l'égalité de
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talent supposée, que le second s'engagerait dans une voie tout autre que celle du premier.
Mais à cela s'ajoutait encore une profonde différence dans les aptitudes artistiques. Quand Mozart étendait ses facultés universelles également sur la musique vocale et la musique instrumentale, Beethoven penchait davantage vers ce dernier côté. En face d'un nombre immense de compositions pour le piano et l'orchestre, il n'a qu'un opéra, quelques chansons et autres morceaux composés pour la voix. Les formes plastiques des caractères, la marclie mesurée d'une action dramatique, la limitation d'une chanson à un seul organe, étaient moins le fait de Beethoven que les flots déchaînés et le bouleversement des sensations et des pensées. Et avec de telles dispositions, son organe favori, au lieu de la voix humaine, simple et bornée, devait être l'orchestre ou le piano, grâce à leur étendue et à leur variété dans les sons. Par Beethoven, nous avons connu les limites de la musique instrumentale, nous avons su tout ce qu'elle pouvait et tout ce qu'elle ne pouvait pas.
Car par ses moyens musicaux Beethoven ne voulait pas toujours exprimer uniquement des idées musicales. De Mozart on peut dire que toutes ses idées lui venaient comme musicales; il pensait musicalement, comme dit le poëte. Beethoven avait aussi des pensées, mais qui voulaient être traduites en musi(iue. C'est pourquoi Mozart ne devait jamais demander à la musique plus qu'elle ne pouvait donner : cas qui se présente toujours (*hez Beethoven, et de plus en plus avec les années .
Ajoutons encore que si jamais un génie artistique a été
le favori des grâces, c'est bien Mozart. Elles ne le quittèrent jamais. Qu'il se meuve dans le calme de la plaisanterie légère, ou s'élève jusqu'aux hauteurs pleines d'abîmes d'une eflFrayante vigueur, elles restent fidèles à ses côtés. Elles accompagnent bien Beethoven quelques instants, mais bientôt, il les perd de vue ; elles ne veulent surtout rien avoir de commun avec lui, quand il fait ses violentes tentatives pour obliger la musique à dire ce qu'elle ne peut dire, au moins comme pure musique. Cela est un défaut; mais pourrait-on croire qu'il apparaît aussi comme un avantage ? Quand je sais que c'est un même fardeau que l'un soulève facilement et comme en se jouant, et l'autre, au contraire, difficilement et avec peine, je juge alors que la force du premier est la plus considérable. Si, au contraire, j'ignore le rapport des poids que l'un et l'autre manient, je puis alors m'imaginer que celui dont je vois de grands efforts a affaire à un plus lourd fardeau, et possède par conséquent plus de force que celui qui semble se faire un jeu de son travail. Qui déterminera maintenant le poids d'une idée musicale? Celui qui semblera la manier brisé de fatigue et hors d'haleine, paraîtra ainsi le plus puissant.
C'est un malheur qu'on doive, pour Beethoven, gâter par de telles restrictions le plaisir qu'on éprouve à l'admirer; mais la faute en revient à ses faux adorateurs, qui ont surtout vanté en lui et proposé comme modèle ce qui précisément en était le moins digne. Nous en entendrons bien davantage.