PRÉFACE. XXVII
lisation progressive a compensés, et bien au delà. Il en est de même en ce moment, où Ton passe de la théologie chrétienne à la science et à la morale positives. 11 y a des pertes, cela est incontestable ; et, comme précédemment, la civilisation progressive est en train de les compenser et de les dépasser. C'est , à chaque fois , un parti à prendre ; les uns s'attardent, les autres s'avancent, et ainsi, de transition en transition, on arrive d'un régime mental à un autre.
Au sujet des compensations et des bénéfices, Strauss a des pages vigoureuses et bien senties. On les lira avec intérêt et utilité. Cependant, là même où il est ferme et éloquent, il n'équivaut pas aux enseignements de la philosophie positive, qui pourtant lui sont bien antérieurs. C'est avec plus d'ampleur et un sentiment plus précis de nos destinées que cette philosophie appelle chaque homme à prendre sa part dans l'œuvre permanente et grandiose de l'humanité. Elle nous dirige vers le travail, vers l'équité sociale, vers la paix internationale par l'industrie, par l'extension des sciences et des lumières, par la culture des beaux -arts, par l'amélioration graduelle de la morale.
Compensations et bénéfices! Strauss, avec raison, dit que les procès de sorcellerie forment une des
XXVIII PRÉPACE.
pages les plus haïssables, et le rôle du diable un des plus fâcheux épisodes dans l'histoire du christianisme ; et il veut qu'on mesure la culture des gens sur la dose de crédit qu'ils accordent à ces conceptions. Qui nous délivre de pareils fantômes, sinon la raison moderne appuyée sur la science ? Et la compagne du diable, l'intolérance, qui nous en délivre, sinon une moralité meilleure et plus haute?
Regardez autour de vous, et vous apercevrez partout les compensations et les bénéfices. Écoutez la philosophie positive , et vous travaillerez au renouvellement des choses avec une vue plus claire et une direction plus assurée.
Schiller, que j'ai déjà cité (n'est-il pas naturel que j'invoque un grand poëte allemand à propos d'un livre allemand?), Schiller, dans sa Fête de la Victoire^ où il peint les guerriers grecs chantant leurs exploits, fait dire à Ajax, fils d'Oilée : « Que celui-là se réjouisse qui a gagné le lot de la vie\ » Strauss et moi , nous étions presque du même âge, lui pourtant un peu plus jeune, et c'est moi qui survis et ai gagné le lot de la vie dans cette bataille qui nous emporte tous les uns après les autres. Non qu'il y ait à se réjouir beaucoup d'avoir gagné
^ Freue sich und jauchze heut,
Wer das Lebensloos gewonnen !