XXXIV PRÉFACE
si une fois le livre est compris ainsi, il est naturel qu*il ait été jugé, par les partisans de l'union protestante qui prirent la parole dans la Gazette générale et dans la Gazette du Weser, et par le professeur vieux catholique de la Gazette d'Augsbourg, sans parler des journaux protestants, aussi défavorablement que par la Gazette de la Croix et les journaux orthodoxes. A ce point de vue quelques feuilles socialistes furent plus équitables et ne laissèrent pas, malgré leur révolte contre mes idées politiques, d'approuver la partie critique et philosophique de mon travail. Si les écrivains et les publicistes qui ont ces dernières tendances, n'ont pas coutume de se servir dans leurs écrits d'une langue inspirée par ce qu'on considère comme le bon ton, le devoir social envers l'adversaire, au moins ils ne contredisent pas à leurs habitudes. Et d'un autre côté, nous ne sommes pas seulement devenu insensible au langage analogue des cléricaux, mais nous concevons trèsbien que la politesse et le respect à l'égard d'un individu qu'ils regardent comme damné pour l'éternité, peuvent leur paraître comme de l'hypocrisie. Les partis modérés et cultivés, au contraire, ont coutume de se vanter d'un ton convenable. Eux aussi l'ont en grande partie abandonné dans leur polémique contre moi, et il faut qu'il y ait là une raison particulière.
En comparant le ton qui domine dans la plupart des jugements portés sur mon nouveau livre, avec celui qui fut employé à mon égard dans la littérature allemande durant les années précédentes, il n'y aurait rien d'étonnant si je me sentais profondément blessé d'un changement si subit. Quand le tumulte des premiers combats s'était assoupi, on
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s'était peu à peu habitué à me témoigner quelque estime ; on me faisait même de différents côtés l'honneur non brigué de me traiter comme une sorte de prosateur classique. Je parais avoir tout d'un coup forfait à cette estime par mon dernier écrit. Les journalistes croient devoir le prendre de haut avec moi, comme avec un commençant et même comme avec un sujet usé. Le bon côté de la chose est que ce nouveau ton n'est en réalité rien moins que nouveau. C'est bien plutôt le plus ancien, celui qui m'accueillit à mon entrée dans la carrière littéraire avec la .Vie de Jésus. L'entendre encore une fois, maintenant que je touche au but, est au moins pour moi (ce dont ne peuvent pas se vanter tous les écrivains qui ont connu la vieillesse) le signe que je suis resté moi-même et que je n'ai pas abandonné ma voie.
Il y aurait affectation de ma part, si je voulais nier la profonde satisfaction que m'ont fait éprouver l'approbation entière que rencontrèrent mes écrits sur Ulrich de Hùtten et Voltaire dans les cercles les plus reculés, la chaude adhésion que provoquèrent mes lettres à Ernest Renan dans tous les districts de la patrie allemande. C'est une grande joie pour moi de me sentir en communauté de sentiments avec mes contemporains et mes compatriotes, communauté de sentiments qui est en dernière analyse le but des meilleurs efforts de l'écrivain. Cependant — qu'on me croie ou non, le résultat l'atteste — je portais toujours en moi quelque chose qui me criait : « Tu ne feras plus de telles bagatelles, car cela d'autres le peuvent. » Loin de moi l'intention de rabaisser ces écrits qui me valurent tant et de si dignes sympathies ; il y aurait aussi ingratitude envers
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ma nature, si je ne me réjouissais pas de trouver erl moi, à côté de l'aptitude à la critique dissolvante, raffection calme pour les formes artistiques ; mais ma vocation réelle n'est pas dans ce dernier domaine, et si, en la reprenant, je m'étais de nouveau aliéné ces sympathies, je l'accepterais avec la conscience de m'être acquitté de ma fonction.
Certes, c'est une fonction amère et ingrate de dire au monde ce que précisément il est le moins disposé à entendre. Il mène la vie large , comme les grands seigneurs, prend et donne aussi longtemps qu'il lui reste quelque chose à donner ; mais si quelqu'un établit les comptes et lui présente un exact bilan, il le reçoit comme un trouble-fête. Et voilà à quoi m'ont de tout temps poussé et mes sentiments et mes idées. Il y a quarante ans, avant l'apparition de ma Vie de Jésus, commençait à poindre parmi les penseurs théologiens cette pensée que le surnaturel ne pouvait avoir marqué tous les actes du Christ comme nous le rapportent les évangiles et comme l'Eglise l'avait cru jusque là; mais aussi que les interprétations des commentateurs rationalistes n'étaient pas plus acceptables. Puis des doutes s'élevaient çà et là sur l'origine apostolique des évangiles, sur le caractère réellement historique de leurs récits. Et néanmoins, lorsque je réunis ces fragments de pensées, lorsque je les rendis publics, montrant que les récits des évangiles ne sont ni apostoliques ni historiques, que les miracles qu'ils relatent appartiennent à la légende et non à l'histoire, qu'en réalité, à l'égard de Jésus, tout s'est passé selon l'ordre naturel, bien que nous sachions très-peu des faits particuliers; lorsque j'en donnai les preuves dans ma Vie de Jésus, alors un cri d'effroi s'éleva de la poitrine des vieux et des jeunes, et le
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nom de Tauteur devint € le mot d'ordre pour tout acte maudit ».
Il s'était écoulé plus d'un âge d'homme ; les conclusions de cet écrit, souvent rendues plus précises, mais confirmées par d'autres chercheurs dans leurs lignes principales, avaient pénétré non-seulement la science théologique, mais aussi les convictions des esprits cultivés; on commençait à me laisser en repos avec mon incrédulité, comme je laissais en repos, avec sa crédulité en travail de décomposition, le monde, qui d'ailleurs se récréait aux produits de ma passion de peindre et de conter, fruits d'une période de calme et de paix. Alors le développement de la science me fournit une fois encore l'occasion de réunir des idées éparses, de travailler ainsi pour le progrès, mais d'être à nouveau un objet de scandale. Cette fois il ne s'agissait plus de questions purement théologiques, mais d'une combinaison entre les résultats acquis dans ce domaine et les conquêtes surtout des sciences naturelles. D'un côté, on avait un Christ qui ne pouvait plus être le fils de Dieu , mais un homme dans le vrai sens du mot, et qui en outre devait continuer à être honoré dans une Église instituée pour l'Homme -Dieu; de l'autre, on se voyait de mieux en mieux préparé à expliquer la constitution de la nature dans sa diversité et sa gradation jusqu'à l'homme, sans le secours d'un créateur et sans faire appel au miracle. Beaucoup de savants et d'amateurs inclinaient vers ces conclusions de la science naturelle, sans songer aux conséquences qu'elles devaient avoir pour la religion et la théologie ; tandis que les théologiens et les laïques animés des croyances modernes, assistaient tranquilles aux recherches et aux découvertes de la science,