LE DIABLE
sance incontestable de ses connaissances sur la nature et (le son éducation, l'illusion peut cependant, par certains côtés, revêtir de telles formes chez un grand homme. Tout le monde connaît la sentence de Luther contre les diables de Worms, « fussent-ils aussi nombreux que les tuiles des toits » ; mais déjà dans sa route il avait soutenu contre le méchant une lutte victorieuse. Lorsqu'il prêcha, de passage à Erfurt, les murmures devenaient menaçants ; la crainte était grande et des malheurs pouvaient arriver; alors Luther apostropha rudement le diable, qu'il reconnaissait bien dans ce tumulte, mais à qui il conseillait do se tenir coi. Là-dessus la tranquillité revint et Luther put achever son sermon.
Mais il est toujours dangereux de jouer avec le diable. Lui-même on ne pouvait le brûler, puisque le feu est son élément; mais bien les pauvres vieilles femmes qui envoyaient ce que Luther attribuait au démon : la maladie, la grêle, etc. Les procès de sorcellerie composent une des plus effroyables et des plus honteuses pages de l'histoire chrétienne, et la croyance au diable, un des plus hideux côtés de l'ancien christianisme. L'on peut assurément mesurer le degré de culture des hommes à l'empressement ou à l'éloignement qu'ils ont manifesté pour cette dangereuse caricature.
D'un autre côté, enlever une pierre si importante serait dangereux pour l'édifice chrétien. Goethe, adolescent, remarqua contre Bahrdt que si jamais conception avait été biblique, c'était celle-là. Comme l'écrit Jean, le Christ est apparu pour détruire l'œuvre du diable, et l'on se serait bien passé de lui s'il n'y avait pas eu de diable.
La figure du serpent du vieux récit hébraïqtie ne fut pas la seule conception détournée par le dogmatisme chrétien. Le conteur voulait expliquer pourquoi les hommes sont si misérables, si malheureux ; le commentaire chrétien lui fit dire en première ligne pourquoi ils sont si mauvais, si enclins au péché. Par la mort dont Dieu punit la désobéissance du premier couple, il avait compris la mort corporelle ; la doctrine chrétienne y vit encore la mort spirituelle, la damnation éternelle. La chute de ses premiers ancêtres a légué à tout le genre humain aussi bien la tendance au péché que la damnation.
C'est la fameuse doctrine du péché originel, un des piliers de la foi de TEglise. La confession d'Augsbourg en dispose ainsi : « Après la chute d'Adam, tous les hommes naturellement engendrés (ici on a fait place pour l'exception du Christ) sont nés avec le péché, c'est-à-dire sans la crainte de Dieu, sans la confiance en Dieu et avec le mauvais esprit ; et cette maladie ou défaut originel est en effet un péché, qui aujourd'hui encore entraîne avec lui la mort éternelle pour tous ceux qui n'ont pas été régénérés par le baptême et le Saint-Esprit. »
Ainsi, pour une unique désobéissance d'un premier couple simple jusqu'à la puérilité, toute sa postérité jusqu'aux enfants innocents, aussi longtemps qu'elle mourra sans baptême, sera vouée aux supplices éternels de l'en-