LE RACHAT PAR LA MORT
ciples, le renversement qu'elle amena dans toutes leurs idées sur la destinée du Messie et la nature de son empire sont connus par l'histoire. Mais d'après l'enseignement de l'Église ce fut la moindre. L'influence principale de la mort de Jésus, celle qui était son but môme, fut plutôt, pour ainsi dire, métaphysique. Quelque chose devait être changé par cette mort et le fut en effet, non pas d'abord dans le cœur des hommes, mais avant tout dans les rapports entre Dieu et l'humanité; elle a, comme nous l'avons déjà appris, satisfait à la colère de Dieu, à sa justice vengeresse, et l'a mis dans la situation de reporter sa grâce sur l'homme, malgré ses péchés.
Aujourd'hui il est à peine besoin de développer cette idée que sous la conception d'une mort rédemptrice, d'une satisfaction par substitution se cache un vrai reste des plus grossières conceptions. Châtier l'un pour le crime d'un autre, tourmenter l'innocent, serait-ce de son consentement, pour laisser aller le coupable impuni, est maintenant reconnu par tout le monde conforme aux mœurs d'un barbare. Pour une dette morale ou pécuniaire, considérer comme indifierent que le débiteur s'acquitte luimême ou un autre pour lui, est maintenant reconnu par tout le monde conforme aux idées d'un barbare.
Une fois que ce transfert est en général tenu comme impossible, les choses restent les mêmes, que la personne sur qui doivent être transférées les souffrances soit un homme simple ou un homme -dieu. Cependant ce point importe grandement à la doctrine de l'Église. « Car si je crois, dit Luther, que seule son humaine nature a souffert pour moi, le Christ m'est un mauvais sauveur, et a lui-
même besoin d'un sauveur. L'on sait que la divinité ne peut souffrir ni mourir ; mais la personne souffre et meurt, qui est vraiment Dieu; j'ai donc raison de dire : Le fils de Dieu est mort pour moi. »
Cette union des deux natures dans la seule personne du Christ et l'échange de propriétés par lesquelles elles se confondent, s'est en outre, dans la doctrine de l'Eglise, constituée en un système dont les subtilités ont complètement détruit l'humaine personnalité historique de Jésus ; tandis que la manière d'être de Dieu le père en face du sacrifice de son fils a mis ce trait d'esprit dans la bouche de Diderot : « Il n'y a point de bon père qui voulût ressembler à notre père céleste. »
Le symbole des apôtres clôt la foi chrétienne par son troisième article, ainsi conçu : « Je crois au Saint-Esprit, à la sainte Eglise catholique, à la communion des saints, à la rémission des péchés, à la résurrection de la chair et à la vie éternelle. »
Par son union avec l'humaine nature et par ses souffrances , la seconde personne de la divinité nous a sans doute acquis la rémission des péchés; mais pour qu'elle nous soit vraiment accordée, il faut que la troisième personne, le Saint-Esprit, intervienne à son tour et la diHge sur nous. C'est ce qui arrive par le moyen de l'Eglise et
l'église et la parole de dieu, foi et satisfaction. 27
de la grâce, auxquelles cette soi-disant troisième personne préside particulièrement.
La parole de Dieu est annoncée dans TEglise, surtout la parole de la croix, c'est-à-dire la doctrine de la rémission des péchés, que le Christ nous a acquise par sa mort. En raison de la foi à cette influence de la mort de Jésus nous sommes justifiés devant Dieu , sans considération de nos œuvres, de l'amélioration de notre vie, qui à la vérité doit suivre , mais n'influe en rien sur le jugement de Dieu, qui nous tient pour justes par cela seul que nous croyons avoir part à la justice du Christ.
Telle fut la pensée de Luther, en contradiction avec la pratique catholique de son temps, qui croyait la justification possible devant Dieu par les œuvres extérieures, les jeûnes, les pèlerinages, etc. Si, contrairement à ces dehors indifférents, il avait affirmé la nécessité de l'intention morale, et dit de Dieu qu'il exige la sérieuse bonne volonté , quoique , abstraction faite de tout dehors, l'accomplissement de cette volonté morale reste toujours imcomplet chez l'homme : alors il faudrait reconnaître qu'en face de l'Eglise catholique son appréciation est la plus fine et la plus profonde. Mais sa doctrine de la foi suffisante, d'après laquelle la bonne intention reste secondaire, est d'un côté exagérée, de l'autre très-dangereuse pour la moralité. '
A côté de la parole, les sacrements sont encore dans l'Église les agents de la rémission des péchés. Parmi ceuxci l'eucharistie a, comme l'on sait, soulevé dans l'Occident àfc peu près autant de querelles et de guerres que jadis la doctrine de la trinité dans l'Orient. Aujourd'hui cette
question si passionément débattue de la présence réelle, est devenue aussi indifférente et incompréhensible que cette autre : la nature du fils est- elle égale ou seulement semblable à celle du père? Dans l'ensemble du christianisme, cet autre sacrement fondamental, le baptême, joue, du reste, un rôle encore plus décisif. « Celui qui croit et qui est baptisé sera sauvé », avait dit le Christ; donc celui qui n'est pas baptisé sera damné. Mais est-ce toujours la propre faute de l'homme s'il n'est pas baptisé? par exemple des petits enfants qui meurent avant le baptême; des millions de païens qui sont morts avant son institution; des millions de non chrétiens qui maintenant encore, dans les lointaines parties du monde, savent à peine quelque chose du baptême et du christianisme? La confession d'Augsbourg dit expressément : « Nous condamnons les anabaptistes*, qui prétendent que les petits enfants peuvent être sauvés sans le baptême. » Seul Zwingle fut assez humanitaire et assez humain pour placer dans le ciel, sans plus chercher, les païens vertueux comme Socrate, Aristide, etc., malgré le défaut de baptême.
La résurrection de la chair, cette idée si consolante pour le juif qui avait foi dans le Messie et pour le juif chrétien, est devenue à notre époque un embarras, même pour les croyants. Le juif ne voulait pas perdre sa part des bienfaits du Messie, à quelque temps qu'il paraisse,