‹ L'ancienne et la nouvelle foi: confessionChapitre 44 sur 175 · LA CRITIQUE BIBLIQUE · texte numérisé non relu

LA CRITIQUE BIBLIQUE

mais sensuelle et faible à cause de sa propre nature ; Jésus ne nous racheta plus par sa mort, mais par sa doctrine et son exemple, qui, rendant meilleur, sauvent ainsi du péché et agissent sur tous ; l'homme fut pardonné, non plus pour sa croyance à un mérite étranger, mais pour la solidité de ses convictions, c'est-à-dire pour la ferme volonté de toujours agir comme le devoir l'ordonne.

Lorsque, il y a cinquante -six ans, F. Chr. Schlosser commença son Histoire universelle, il fit écrire l'histoire juive par le mystique de Francfort, J. F. de Meyer. VL ne se fiait pas au sentiment pieux de son savant ami, dit-il dans sa préface , mais on voit facilement ce qu'il pensait. Il ne pouvait ni dissimuler, ni placer au seuil d'une œuvre considérable une pierre de scandale. Aujourd'hui, quand nous ouvrons un des nouveaux manuels d'histoire ancienne ou d'histoire universelle, à moins qu'ils n'aient été écrits pour l'agrément de quelque ministre des Cultes, nous trouvons qu'il vaut d'autant mieux que l'histoire juive y est traitée sur un pied plus égalitaire avec l'histoire grecque ou romaine ; ses livres de Moïse ou des Rois placés sous le même contrôle que ceux d'Hérodote ou de Livius; son Moïse, non autrement apprécié que Numa et Lycurgue ; et surtout les récits merveilleux de l'Ancien Testament compris de la même façon que ceux que nous rencontrons dans les historiens grecs et romains.

30 SOMMES-NOUS ENCORE CHRtn-IENS?

Ainsi l'Ancien Testament, qui appartenait jusqu'ici à la science théologique, est devenu une histoire de la littérature juive, dans le sens ordinaire du mot, comme il y a une histoire de là littérature allemande, française ou anglaise.

L'on comprend qu'il est plus difficile d'appliquer le procédé purement historique aux origines du christianisme et aux écrits du Nouveau Testament. Mais un grand pas est déjà fait, des fondements assurés sont posés. Parmi les théologiens qui comptent dans la science, il n'y en a plus un seul qui tienne l'un quelconque des quatre évangiles pour l'œuvre de son auteur prétendu, surtout d'un apôtre ou d'un de ses compagnons. Les trois premiers et les actes des apôtres ne sont que des compilations réunies vers le commencement ; le quatrième, un récit dogmatique composé vers le milieu du second siècle après le Christ. Les tendances des premiers se déterminent d'après la place que leurs auteurs (et en seconde ligne leurs sources) avaient prise dans la querelle entre le judaïsme chrétien et le paulinisme. Le dogme que le quatrième évangéliste se proposa d'introduire dans son récit est la conception de Jésus comme le Verbe fait chair de la philosophie religieuse des juifs d'Alexandrie. Parmi les écrits du Nouveau Testament dont l'authenticité n'est pas contestée, on compte les quatre premières épitrcs de l'apôtre Paul ; mais l'empressement de la critique nouvelle à reconnaître comme authentique l'apocalypse de Jean est presque désagréable à la moderne théologie orthodoxe. On aurait volontiers abandonné ce livre fantastique pour conserver plus sûrement l'évangile, puisqu'il n'était plus possible

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de donner le mémo auteur aux deux écrits. Et cette malencontreuse critique fit tout le contraire : elle enleva à l'apôtre l'évangile et lui laissa l'apocalypse. Elle démontra de plus que toute la prophétie tourne autour de Néron tombé et attendu de nouveau comme l'Antéchrist, inspirée ainsi non par le Saint-Esprit, mais par une illusion populaire contemporaine.

Les choses n'allaient pas encore si mal ; mais avec un peu de sagacité on pouvait prévoir que cela viendrait, lorsqu'un homme, qui ne possédait que trop de cette sagacité, Schleiermacher , développa son système théologique. Il n'hésita pas tout d'abord à renoncer à l'authenticité de la plupart des livres bibliques, comme il avait déjà renoncé aux idées reçues sur l'histoire juive et sur celle de la première chrétienté. Il niait comme les rationalistes la valeur historique ou dogmatique des récits bibliques de la création, de la chute originelle, etc., et, comme eux aussi, il savait se tirer des miracles de l'évangile, y compris le plus important, la résurrection de Jésus, par une explication naturelle, choisie seulement avec un peu plus de goût. Il ne conservait pas non plus son sens primitif à un seul dogme chrétien ; seulement ses interprétations étaient plus «spirituelles et plus habiles que celles des rationalistes.

Il resserra la trame d'un seul article de foi, qui d'ail-

leurs est le centre même du dogme chrétien, celui qui concerne la personne du Christ. Le savant et vertueux rabbin nomade que les rationalistes avaient fait de Jésus, lui paraissait trop peu élevé , je dirais presque trop bourgeois. Il espérait prouver que Jésus était quelque chose de plus. Mais comment, puisqu'on ne pouvait se fier aux évangiles? Selon Schleiermacher cependant, comme nous allons le voir, l'un d'eux offrait plus de certitude; mais il croyait posséder une preuve certaine et puissante plus immédiate que dans aucun écrit. Nos aïeux invoquaient volontiers le témoignage du Saint-Esprit comme garant de la vérité de l'Ecriture ; Schleiermacher invoque le témoignage de la conscience chrétienne, qui nous assure de la mission du Sauveur. En tant que membres de la communauté chrétienne, nous sentons en nous quelque chose qui ne peut s'expliquer que comme effet d'une telle cause. C'est l'assistance pour notre vie religieuse, qui nous permet d'élever facilement notre infime personnalité à l'unisson de la plus haute. Par nous-mêmes, nous nous sentons entravés dans cette union, et les autres chrétiens nous apprennent qu'il en est de même pour eux ; d'où nous vient donc cette assistance, dont nous sommeil assurés comme membres de l'Eglise chrétienne? Elle ne peut venir que du fondateur de la communauté, c'est-àdiro de Jésus lui-même, et puisque nous trouvons en lui seul dans tous les temps assistance pour notre vie religieuse, la vie religieuse doit avoir été absolument assistée en lui, et la plus infime personnalité absolument unie à. la plus haute.

La plus haute personnalité est la personnalité divine,

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dont l'action, arrêtée par une foule d'obstacles, ne laisse en nous qu'une faible trace; mais agissant librement en lui, elle pénétra toutes les sensations, les pensées et les actes de Jésus , qui devint ainsi une représentation parfaite de Dieu, un être divin sous la forme d'une conscience. Ainsi Schleiermacher refait à sa manière un hommedieu; seulement au lieu d'y voir, comme la doctrine de l'Eglise, une nature divine unie à une nature humaine, il y voit une âme humaine, mais tellement remplie de la conscience du divin, que celui-ci agit seul en elle. Schleiermacher l'exprime ainsi en style plus moderne : Le Christ, individu historique, fut en même temps idéal, c'est-à-dire que d'un coté l'idéal fut tout entier en lui, et que d'un auti'e côté, chaque moment de sa vie historique posséda l'idéal en soi. De plus il fut délivré du péché; car à la vérité, en Jésus la plus haute personnalité ne s'était que peu à peu unie à la plus infime ; mais le rapport des forces avait toujours été constant entre elles, de sorte que la plus haute dominait et retenait sans cesse l'autre sous ses ordres.

La rédemption par Jésus est précisément la participation à cette assistance pour la vie religieuse, assurée par l'Église qu'il a fondée. Sa mort sur la croix n'a pas ici d'influence; et quand Schleiermacher transforme l'expression de l'Église : satisfaction par substitution en substitution satisfaisante, on voit bien qu'il se joue de cette vieille idée chrétienne.

Quand de. cette image du Christ tout entière extraite de son soi-disant sens intime, Schleiermacher revenait au récit des évangiles, il savait bien qu'il ne se trouverait pas en concordance avec les trois premiers ; aussi il lui importait peu de renoncer à leur origine apostolique et de les considérer comme des compilations ultérieures, bien que dignes de foi. Au contraire il lui semblait rencontrer dans le quatrième des expressions qui s'accordaient au mieux avec sa conception du Christ. Dans des maximes du Christ de Jean telles que celles-ci : Le fils ne peut rien faire de lui-même, mais seulement ce qu'il voit faire à son père; celui qui me voit voit mon père ; tout ce qui m'appartient t'appartient, et tout ce qui t'appartient m'appartient, — dans ces maximes et dans d'autres semblables Schleiermacher croyait retrouver son rédempteur tout entier, qui devenait un être divin par sa conscience du divin. En outre la forme profondément mystique et malgré cela d'une dialectique subtile, la tournure tout à fait à part de cet évangile était si complètement selon l'esprit de Schleiermacher, qu'il s'attacha avec passion à son authenticité, et ferma obstinément les yeux devant toutes les raisons de doute que son contemporain Bretschneider développait avec une puissante logique.

Peu de temps après la mort de Schleiermacher, il arriva que pour la première fois l'appui extérieur de sa Christo-

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logie, révangile réputé de Jean, succomba définitivement devant une critique nouvelle. Son fondement intime, qui concluait des faits de la conscience chrétienne à un tel fondateur de la communauté chrétienne, ne se montra pas plus solide. Que de nous-mêmes et de nos semblables ne puisse sortir qu'un obstacle à la vie religieuse , que par conséquent l'assistance pour cette même vie, que nous sentons en nous, ait une origine étrangère, est une supposition pleinement arbitraire et un souvenir de la vieille croyance au péché originel, qu'en effet Schleiermacher cherchait à reconstituer à sa façon. En nous tous plutôt la haute et l'infime personnalité, les impulsions sensuelles et les spirituelles sont en lutte continuelle. L'obstacle et l'assistance pour la vie religieuse et morale sortent de nous-mêmes et des autres; et puisque cette dernière, dans les cas les plus favorables, n'est jamais que relative, nous ne sommes nullement autorisés à lui chercher un premier auteur dans lequel elle ait été absolue. Mais supposé qu'elle ait ainsi existé dans le Christ; comme individu humain, il aurait représenté à ce moment l'idéal de l'humanité, il se serait développé sans défaillance, sans erreur et sans péché, et aurait été ainsi essentiellement différent de tous les autres hommes. C'est ainsi que le considère la doctrine de l'Eglise comme conçu du Saint-Esprit; mais non Schleiermacher, qui ne reconnaît qu'un Jésus engendré selon le cours ordinaire de la nature.

On s'étonnera d*abord que la question de la vérité du christianisme se soit en dernière analyse subordonnée à la personnalité de son fondateur, et que le combat décisif de la théologie chrétienne doive se livrer sur le champ de la vie de Jésus. Et cependant cela est tout à fait dans l'ordre des choses. La valeur d'une œuvre scientifique ou artistique est toujours indépendante de ce que nous savons sur la vie de son auteur. Le poëte d'Hamlet ne baisse pas d'un degré dans notre esprit parce que nous connaissons peu de choses sur lui; les mérites du Lord Chancelier, son contemporain, concernant la réforme des sciences, ne font aucun doute pour nous, malgré maints côtés défavorables de son caractère. Même dans le domaine' de l'histoire religieuse, à l'égard d'un Moïse ou d'un Mahomet, il faut certes s'assurer s'ils n'étaient pas des imposteurs; mais au reste les religions qu'ils ont établies témoignent par elles-mêmes de leur valeur, si peu que nous connaissions de la vie de leurs fondateurs. La raison en est qu'ils furent cela seulement, fondateurs, et non en même temps objets de ces religions. Tandis qu'ils soulevaient le voile qui cachait la nouvelle révélation, ils se tenaient à l'écart. Ils voulaient bien être honorés; mais non adorés.

On sait qu'il en est autrement dans le christianisme. Là, le fondateur est en même temps le principal objet de la religion ; et cette foi qui s'appuie sur lui manque de base

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