LA VIE DE JÉSUS
dès qu'il est reconnu comme ne possédant pas personnellement les propriétés indispensables à un être qui doit devenir l'objet de la religion. Au fond cela est reconnu depuis longtemps; car un être divin seul peut être l'objet de la religion, de l'adoration, et les penseurs ont depuis longtemps cessé de considérer comme tel le fondateur du christianisme. On dit bien qu'il n'a jamais demandé cela; que son apothéose est née plus tard dans l'Eglise, que si nous voulons le considérer sérieusement comme homme, nous nous placerons au point de vue que lui-même avait choisi. Mais supposé que cela soit exact, voilà cependant tout l'édifice de notre Eglise , protestante ou catholique, transporté sur d'autres bases; le culte chrétien, ce manteau taillé pour un homme -Dieu, passe au débraillé et perd toute consistance dès qu'il ne recouvre plus qu'un homme.
n faudrait que cet homme^eùt été celui que Schleiermacher a construit par un juste sentiment des besoins de l'Eglise : un homme dont les qualités personnelles fussent à tout instant la condition de notre vie religieuse. Nous aurions alors raison de ne pas nous séparer d'un tel homme, de penser à lui dans nos réunions religieuses, de répéter et de peser ses paroles, de rappeler sans cesse les divers moments de sa vie. Les preuves de Schleiermacher, que Jésus ait été tel, ne nous ont pas convaincus; cependant qui sait? il fut peut-être quelque chose de semblable, il fut peut-être plus qu'aucun autre celui qui doit servir de guide à l'humanité dans l'accomplissement de sa vie intime.
C'est ce que les récits conservés sur sa vie peuvent seuls nous dire.
Comment Schleiermacher put-il s'appuyer sur le Jésus du quatrième évaugile? Ah oui! si celui-ci était réellement le Verbe divin fait chair, la seconde personne de la divinité dans un corps humain, ce serait autre chose;, mais pour Schleiermacher il n'était point cela : il n'était qu'un homme doué d'une parfaite aptitude religieuse et morale. Et un tel homme peut-il se permettre d'aussi étonnantes paroles : Moi et mon père ne faisons qu'un ; celui qui me voit, voit mon père? Et s'il le fait, ne devonsnous pas douter de ses sentiments religieux? L'homme doit d'autant plus frémir de dépasser la ligne qui le sépare de ce qu'il voit comme divin, qu'il a plus de piété. Puisque nous ne pouvons croire que Jésus ait été Dieu, si nous pouvions croire qu'il a prononcé ces paroles, aussi s'évanouirait la foi à son excellence humaine. Et en même temps la foi à sa saine raison, si dans sa prière il avait rappelé à Dieu la gloire qu'il avait en lui avant que le monde ne fût. Nous rougirions aujourd'hui des commentaires torturés, au moyen desquels Schleiermacher cherchait à faire accepter de telles maximes. Heureusement c'est le quatrième évangile seul qui prête ces discours à son Jésus, discours qu'il a puisés, non dans l'histoire, mais uniquement dans les idées qu'il s'était formées au bout d'un siècle d'après un système philosophique.
Si l'on peut trouver quelque part le vrai Jésus, c'est
LE JÉSUS DU QUATRIÈME ET DES TROIS PREMIERS ÉVANOn.ES. 45
dans les trois premiers évangiles. Ici nous n'avons plus de philosophe d'Alexandrie pour lui imprimer sa personnalité ; nous avons des souvenirs rassemblés sur place et conservés, bien que ce ne soit pas encore sans idée préconçue. Selon la conviction de ses partisans, Jésus avait été le Messie, et depuis longtemps Ion savait du reste dans le monde juif, qui croyait au Messie, ce qu'il devait être et ce qu'il devait faire. On comprend dès lors que pour ses fidèles, tout ce qui devait arriver au Messie et par lui, était arrivé à Jésus et par lui. Cela est arrivé afin que soit accompli ce qui était écrit, dit l'honnête Matthieu, chaque fois qu'il raconte quelque chose qui n'est pas arrivé.
Par exemple, le nom du lieu de sa naissance, Nazareth, suivit Jésus bien après sa mort ; mais d'après le commentaire d'un passage de Michée, le Messie devait être né à Bethléem, comme son aïeul David. Par conséquent, Jésus y était né et non à Nazareth, aussi vrai qu'il était le Messie. Il suffit de comparer la façon opposée dont Matthieu et Luc s'y prennent, le premier, dans le but de ramener les parents de Jésus, après la naissance de leur fils, de Bethléem à Nazareth; le second, de les mener avant cette naissance de Nazareth à Bethléem, pour se persuader qu'on a ici affaire non à un fait réel, mais à une histoire messianique appropriée. Ainsi sont arrangées, et elles se trahissent par leurs différences, les deux généalogies qui veulent prouver que le réputé « fils de David » descend bien de David ; tandis qu'elles prouvent seulement en vérité qu'au temps de leur confection, Jésus était encore tenu pour le vrai fils de Joseph, et qu'on n'en était pas arrivé
à lui appliquer cet autre titre messianique : « le fils de Dieu » dans Tétroit sens du mot. Mais le Messie était aussi le second Moïse et le plus grand des prophètes ; donc les aventures et les actions du législateur et du plus important prophète avaient dû se renouveler en lui, et par suite en Jésus s'il était le Messie. Comme Pharaon avait attenté à la vie de Moïse enfant, Hérode devait avoir attenté à celle de Jésus enfant. Plus tard, il devait avoir été tenté dans le désert, comme sous Moïse le peuple d'Israël ; seulement il avait mieux soutenu « l'examen rigorosum ». De même que Moïse était descendu de la montagne la face brillante, Jésus devait avoir été transfiguré sur une montagne. Il fallait qu'il eût réveillé les morts, multiplié les pains; autrement il fût resté inférieu à Elie et à Elisée. Toute sa vie avait dû être une chaîne continue de guérisons miraculeuses; car on pensait sur le temps du Messie, et Esaïe l'avait prédit, qu'alors les yeux des aveugles et les oreilles des sourds s'ouvriraient, que les paralytiques feraient des gambades et que les langues des muets pousseraient des cris d'allégresse.
Une bonne partie de ce que les évangélistes racontent des actes et des destins supposés de Jésus, disparait avec cette trame de merveilles messianiques, dès qu'on y porte la critique; et cependant cela n'est pas tout : à peine la moitié. De dangereux scrupules s'élèvent aussi contre les
LE judaïsme (^HRllrriEN ET LE PAULINISME. 47
discours des évangiles. Quand jadis Bretschneider reconnut les discours du Christ dans le quatrième évangile comme de pures compositions de Tévangéliste, il en montra la preuve dans ceux des trois premiers, comme étant véritablement de Jésus : tellement on se croyait sûr de leur caractère historique. En général, et comparativement au quatrième, c'était avec raison; car là étaient la méthode, le cercle d'idées , et souvent aussi sans doute la parole de Jésus.
Mais quoi ? alors il se fût maintes fois contredit. Lorsque, bientôt après son apparition, il donna à ses apôtres leur mission , il leur eût défendu de se tourner vers les païens et les Samaritains, et plus tard, pendant le voyage à Jérusalem, il eût au contraire, par sa parabole du bon Samaritain et par la guérison de dix lépreux, proposé les membres de ce peuple étranger comme modèles à ses compatriotes; puis prédit, dans le temple do Jérusalem, par les paraboles du vigneron et du royal festin des noces, la réprobation des juifs endurcis et à leur place Tappel des païens; et enfin, soi-disant après la résurrection, lorsqu'il donna à ses disciples ses dernières instructions, il leur eût ordonné d'annoncer l'Evangile à tous les peuples sans exception. Cependant cela n'aurait rien d'inconcevable : dans l'intervalle entre cette défense d'un côté, et cette prédiction et cet ordre de l'autre, une plus grande connaissance des choses aurait pu élargir le cercle de ses idées. Mais avant cette défense, Jésus avait déjà sans hésitation prêté assistance au centurion de Capharnaiim et pris texte de sa foi pour prédire l'admission future des païens dans l'empire du Messie à la place des juifs incré-
dules; et par cette même défense il eût interdit à ses apôtres d'agir comme lui, et de préparer le résultat annoncé; de plus, lui-même, dans un cas ultérieur, à Tégard de la Chananéenne, il eût agi tout autrement qu*à Tégard du centurion, et eût rappelé avec la plus extrême dureté l'exclusivisme juif ne se laissant toucher que par l'humble persévérance de cette femme.
Il y a trop de ces contradictions pour qu'elles puissent se justifier par cette supposition qu'en rapportant les événements particuliers, les trois premiers évangiles n'ont pas suivi l'ordre chronologique. Qui alors nous les disposerait chronologiquement? Rappelons-nous plutôt que la période qui vit se former nos trois premiers évangiles fut celle du plus ardent combat de. la chrétienté primitive, soulevé entre deux directions opposées par l'apparition de l'apôtre Paul. A en juger par leur manière de penser et d'agir, telle qu'elle nous apparaît dans l'épitre de Paul aux Galates, et, son authenticité supposée, dans l'apocalypse, les autres apôtres semblent n'avoir rien su, si ce n'est que l'empire de leur Messie crucifié était destiné aux seuls descendants d'Abraham , et à ceux qui se laisseraient incorporer au peuple choisi, par la circoncision et l'adoption de la loi de Moïse. Paul, au contraire, admettait pour principe et pour guide de son activité apostolique, que la loi ayant été abrogée par la mort de Jésus, pour entrer dans l'empire du Messie qu'il nous avait ouvert , rien n'était exigible, sinon la foi (et le baptême), et que par conséquent les païens y avaient le même droit que les juifs.
Parmi ceux qui du judaïsme étaient entrés dans la
LB judaïsme chrétien ET IJB PÀULINISME. 49
nouvelle communion, Tégoïsme national juif s'éleva à un degré de passion d'autant plus grand que Paul obt(»nait plus de succès dans le paganisme; car ce grand nombre d'intrus menaçait de restreindre la part de la gloire messianique destinée aux vrais fils d'Abraham. Les luttes qui s'ensuivirent, luttes dont l'explosion et les tentatives d'accommodement nous sont racontées par les épltres de Paul et les actes des apôtres, ces derniers tendant à les faire cesser mais aussi à les cacher, se continuèrent avec aigreur longtemps encore après la mort de Paul. L'inflexible juif chrétien l'appelait l'ennemi, le violateur de la loi, le faux apôtre; on ne lui pardonnait surtout pas ^a conduite envers Pierre à Antioche, et il fallût toute la puissance des choses, comme d'un coté la destruction de l'Etat juif, de l'autre l'extension toujours plus grande du christianisme parmi les Grecs et les Romains, pour rendre possible la réconciliation des partis et l'union paisible des deux apôtres Pierre et Paul.
Le champ de bataille de ces combats, tels qu'ils se poursuivirent après la mort de l'apôtre des gentils et la destruction de l'État juif, se trouve pour nous dans les trois premiers évangiles. Nous suivons les péripéties de la lutte; nous découvrons les endroits où l'on a fait halte, étal)li des campements et des retranchements ; mais nous remarquons aussi comment dans la retraite ou la marche en avant, ces retranchements ont fini par être abandonnés et de nouveaux creusés à d'autres endroits.
Il va sans dire que d'après la manière dont s'acceptaient alors, dont se sont toujours acceptés les témoignages religieux, Jésus lui-même devait avoir dit ce que chaque parti ou chaque chef de parti tenait pour juste. Si nous possédions encore un évangile émanant d'un cercle ferme et sévère de juifs chrétiens, les discours de Jésus y auraient sans contredit une tout autre apparence. Nous ne possédons pas plus un pareil évangile qu'un autre écrit tout entier d'après le point de vue de Paul ; mais seulement un ensemble de trois évangiles (puisque le quatrième ne vaut pas comme source historique) où les deux points de vue se superposent et se pénètrent comme deux couches géologiques. Chez Matthieu domine encore le juif chrétien, mais déjà adouci à l'égard des gentils; en revanche, on ne peut méconnaître chez Luc les tendances de Paul, bien que pour maintenir l'équilibre il ait intercalé des passages qui portent la rude empreinte judaïque.
Quand nous lisons une fois, d'après de tels témoignages, que Jésus a défendu à ses disciples d'exercer leur prédication chez les païens et les Samaritains-, ce qui est appelé (car ce passage du sermon sur la montagne a trait sans aucun doute au même objet) donner les choses saintes aux chiens et jeter ses perles devant les pourceaux ; quand nous lisons une autre fois qu'il a au contraire prescrit d'annoncer l'Evangile à tous les peuples, nous apprenons seu-